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Travailleurs en rogne

les rotatives nationales dégraissées
Le jeudi 25 mars 2004.

« Robert Hersant est mort la semaine dernière », déclarait vendredi 19 mars Yves de Chaise-Martin aux salariés du Figaro. En effet la vente de l’ancien empire à Dassault sonne le glas du monde de la presse. Il y a quelques décennies un ministre de Giscard avait déclaré que la France n’avait pas vocation graphique. Les syndicats du Livre au début du XXIe siècle, à défaut de barricades, organisent la résistance.



Le spectacle était insolite ce jeudi 11 mars rue de la Convention dans le 15e arrondissement de Paris. La canaille excédée, CGT en tête, a déversé plusieurs centaines de kilos de rognures de papier dans la rue pour essayer enfin de faire parler d’elle.

L’Imprimerie nationale qui ronronne depuis plusieurs siècles de bons et loyaux services au service de l’État est en effet malade. Malade de la concurrence libérale, malade de l’indifférence de son plus gros client, malade de sa graisse administrative, la dernière plus grande usine de Paris intra muros essaie de sauver sa vieille peau.

Mais l’Imprimerie nationale n’a jamais brillé par la popularité de sa production : contraventions, feuilles d’impôts, imprimés administratifs de tous poils et de tous crins, il faut bien que l’État français, dont la capacité de nuisance administrative est connue à travers les siècles et les cinq continents, gère sa bureaucratie.

Jusqu’en 1994, cette entreprise dépendait du budget annexe du ministère du Budget. Les bouffons successifs de Bercy ont savonné la planche pour qu’elle devienne entreprise publique il y a maintenant plus de dix ans avec les conséquences inéluctables qu’une telle mutation juridique implique. Ouverture au marché concurrentiel comme la grande distribution (Leclerc, Carrefour, Chèque Déjeuner), les catalogues de voyages et jusqu’aux revues pornos. Eh oui, Francis Mer a aussi la responsabilité d’une imprimerie qui fait dans la turpitude de la fesse tarifée. Mais du fait de ce changement de statut, les imprimeries privées ont désormais accès aux juteux marchés de l’administration. La disparition du plomb, les nouvelles technologies, les imprimés administratifs sur Internet, une gabegie effrénée, la perte de marché important comme ceux de l’annuaire de France-Télécom, ont fait que peu à peu l’entreprise qui embauche près de 1 200 salariés se trouve dorénavant dans une situation économique proche du coma. 197 millions d’euros ont été engloutis en dix ans. Un exploit, enfin peut- être pas pour un énarque, mais en vrais sous ça commence à cuber velu : près d’un milliard trois cent millions de francs. Cherche pas ta calculette, elle a pas assez de caractères. Il y a de quoi s’inquiéter.

Alors, évidemment, c’est qui qui va être du côté des baisés ? Alors y’a pus c’est qui qui maintenant. Na pus. Fini. Assez rigolé dans les couloirs. L’usine de Douai s’inquiète, l’usine de Paris s’inquiète, l’usine d’Évry a des vapeurs et la filiale ISTRA de Strasbourg lorgne de l’autre côté du Rhin. Et les filiales, on sait ce que ça devient quand c’est chaud cacao du côté de la caisse. Alors, forcément, les travailleurs relèvent un peu la tête parce qu’évidemment la seule solution va être de tailler dans l’effectif laborieux et par la même occasion voir si le syndicat du Livre en a encore sous la pédale. Tu m’as compris ? Détail aggravant, l’entreprise dispose d’un magnifique pâté de maisons en plein cœur d’un arrondissement convoité, fief du toujours très charismatique Édouard Balladur, de cadres au statut de fonctionnaires techniques, d’ouvriers d’État, de salariés de droits privés, d’intérimaires, de CDD, de trois sites de production que la direction aimerait bien voir entrer dans la guerre, d’un PDG, Loïc Lenoir de la Cochetière très copain avec le baron Seillières, donc fin connaisseur des fins de mois approximatifs. Le précédent était un fossoyeur directement issu de l’Ena et parti couler des jours meilleurs dans une administration de velours. Rien à péter des imprimeurs.

Servez chaud…

La situation est telle que Bruxelles dans sa grande mansuétude a prêté 64 millions d’euros en six mois et remboursables en un an à 4,4 % parce que faut pas déconner. Radins…

Notre battage médiatique est tombé bien mal ce 11 mars mais ce n’est qu’un début. Les copains de l’usine de Douai, site construit pour et autour de l’annuaire France-Télécom en ont assez des bassins d’emploi sinistrés où ils sont toujours les premiers à tremper les pieds pour voir si l’eau est froide. Les salariés de Paris et d’Évry n’ont qu’une crainte, celle de voir se dilapider de vrais métiers, une tradition et surtout des emplois. Ils voient se rapprocher les concurrents divers bien contents de voir un imprimeur dans la merde ; des fois qu’il crève, et puis un bonheur ne vient jamais seul. Un premier plan social avec incitation au départ volontaire avec des sous tout de suite et des départs en retraite anticipés n’a semble-t-il pas donné les effets escomptés. Les salariés attendent le deuxième avec des impatiences de rosières au salon du mariage.

L’Imprimerie nationale, c’est aussi les passeports, les permis de conduire, les cartes grises, les concours de l’Éducation nationale, un vrai savoir-faire et une vraie technologie et un vrai monde ouvrier. C’est peut-être pour ça finalement…

Sitting Black Bull


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