[Archives du Monde libertaire] • ArchivesArticles du Monde libertaire en ligneIndexationSommairesAuteur·trice·sAdministrationSite du Monde libertaire
Accueil > Archives > 1997 (n° 1065 à 1104) > 1089s, HS n° 7, juil. 1997 > [La Tâche historique de la social-démocratie face au mouvement de (...)]

Quand un socialo… mange le morceau

La Tâche historique de la social-démocratie face au mouvement de 1936

Le lundi 7 juillet 1997.

Accusé d’avoir, en tant que président du conseil des ministres de 1936 à 1938 « trahi les devoirs de sa charge », Léon Blum a été traduit devant la « Cour suprême de justice » de Riom, à partir d’octobre 1941, par l’État français de Vichy au service du régime nazi. Aux audiences, le socialiste a fait des déclarations par lesquelles il a défini le sens de sa politique. En 1945 paraîtra aux éditions Diderot un livre intitulé L’Histoire jugera, dans lequel les minutes du procès de Riom seront mises à la disposition du public de l’époque afin de justifier de la grande loyauté — sans arrière-pensée — du premier des socialistes d’avant guerre vis-à-vis du capitalisme de l’époque.

Le « mérite historique » de Blum sera reconnu sans ambiguïté par l’ambassadeur des États-Unis à Paris, William C. Bullit, qui préfacera l’ouvrage de Blum et par Franklin D. Roosevelt qui écrira publiquement : « le grand et sympathique intérêt que je porte à l’œuvre admirable de M. Léon Blum donne à mes yeux un attrait admirable à ce livre… », qu’il avait dans sa bibliothèque. Soixante ans plus tard, alors que la gauche française poursuit sa recomposition politique avec un PCF mange-merde, des Verts mange-atomes et des trotskistes gobe-mouches, le tout en pleine décomposition idéologique, il est intéressant de revenir sur la période du Front populaire à la « lumière » des « aveux » de Riom alors que l’éloignement dans le temps pourrait brouiller les pistes et faire idéaliser aux plus jeunes une période d’illusion politique dont on mesure mieux aujourd’hui les dégâts : abandon de l’Espagne révolutionnaire à la défaite militaire face aux national-catholicisme, étouffement d’un mouvement populaire riche de subversions en France, illusion d’une entente avec Staline comme avec Hitler, préparation des populations à la guerre lorsque tout était déjà joué en ce sens, etc.

Et Léon Blum de se justifier très fièrement de son œuvre devant le tribunal vichyste de Riom aux audiences des 10 et 11 mars 1942, dont nous avons regrouper ici par thèmes les passages les plus significatifs.

La loi des quarante heures

(page 275) : « J’en reviens maintenant aux circonstances dans lesquelles ont été votées, non seulement la loi des quarante heures, mais les autres lois sociales. Je l’ai déjà dit à la Cour ; cette loi de quarante heures fait partie intégrante d’un ensemble politique.

Cette politique, je n’ai pas eu à la choisir, elle m’a été imposée dans les circonstances où j’ai pris le gouvernement, par une nécessité de droit, et par une nécessité de fait, ayant véritablement le caractère d’un cas de force majeure. »

« Rappelez-vous que les 4 et 5 juin, il y avait un million de grévistes. Rappelez-vous que toutes les usines de la région parisienne étaient occupées. Rappelez-vous que le mouvement gagnait d’heure en heure et de proche en proche dans la France entière. » (page 276) « Je n’étais pas sans rapports moi-même avec les représentants du grand patronat et je me souviens de ce qu’était leur état d’esprit à cette époque… “Alors quoi ? C’est la révolution ? Alors quoi ? Qu’est-ce qu’on va nous prendre ? Qu’est-ce qu’on va nous laisser ?” Les ouvriers occupaient les usines. Et peut-être, ce qui contribuait le plus à la terreur, c’était cette espèce de tranquillité, cette espèce de majesté calme avec laquelle ils s’étaient installés autour des machines… Je suis arrivé à l’Élysée avec mes collaborateurs vers 7 heures du soir. Je les ai présentés au président de la République. » (page 277)

« M. Lebrun me répondit alors : “Les ouvriers ont confiance en vous. Puisque vous ne pouvez convoquer la Chambre avant samedi, et que certainement, dans votre déclaration ministérielle, vous allez leur promettre le vote immédiat des lois qu’ils réclament, alors, je vous en prie, dès demain adressez-vous à eux par la voix de la radio. Dites-leur que le Parlement va se réunir, que dès qu’il sera réuni, vous allez leur demander le vote rapide et sans délai des lois dont le vote figure dans leurs cahiers de revendications en même temps que le relèvement des salaires. Ils vous croiront, ils auront confiance en vous, et alors, peut-être ce mouvement s’arrêtera-t-il ?” » (page 278) « …sans perdre une minute, je m’efforce d’établir un contrat entre les organisations patronales suprêmes, comme le Comité des forges et la Confédération générale de la production, et d’autres part, la Confédération générale du travail. Sans nul doute, j’aurais tenté de moi-même ce qu’on a appelé l’accord Matignon. Mais je dois à la vérité de dire que l’initiative première est venue du grand patronat. »

« On ne demandait qu’une chose aux Chambres : aller vite, vite, afin de liquider cette situation redoutable, cette situation que j’ai qualifiée non pas de révolutionnaire mais de quasi-révolutionnaire, et qui l’était en effet. » (page 279)

« La contrepartie, c’était l’évacuation des usines. Dès ce jour là, les représentants de la CGT ont dit aux représentants du grand patronat qui étaient à Matignon : "Nous nous engageons à faire tout ce que nous pourrons et nous le ferons. Mais nous vous en avertissons tout de suite. Nous ne sommes pas sûrs d’aboutir. Quand on a affaire à un mouvement comme celui-là, à une marée comme celle-là, il faut lui laisser le temps de s’étaler. Et puis, c’est maintenant que vous allez peut-être regretter d’avoir systématiquement profité des années de déflation et de chômage pour exclure de vos usines tous les militants syndicalistes. Ils n’y sont non plus. Ils ne sont plus là pour exercer sur leurs camarades l’autorité qui serait nécessaire pour faire exécuter nos ordres.” Et je vois encore M. Richement qui était assis à ma gauche, baisser la tête en disant : “C’est vrai, nous avons eu tort.” (page 280) »

« Mais je dois vous dire qu’à ce moment dans la bourgeoisie, et en particulier dans le monde patronal, on me considérait, on m’attendait, on m’espérait comme un sauveur. "…un homme auquel on attribue sur la classe ouvrière un pouvoir suffisant pour qu’on lui fit entendre raison, et qu’il la décidât à ne pas abuser de sa force.” » (page 281) « C’était sur la foi de ma parole, sur la foi des engagements pris vis-à-vis d’eux et du Parlement républicain que, petit à petit le mouvement s’est épuisé. Il n’y a aucun doute en effet qu’à partir de Matignon la décrudescence ait commencé. Il y avait un million de grévistes à ce moment-là, et trois semaines après 100 000. À la fin de juillet [1936] on pouvait considérer que le mouvement était terminé. » (page 282)

« Voilà Messieurs, dans quelles conditions ont été votées les lois sociales dont l’accusation extrait la loi des quarante heures. » (page 285) « …vous imaginez que la loi des quarante heures, du moment où elle a été votée, a réduit la durée du temps de travail effectif en France à cette époque ? Vous imaginez-vous qu’on travaillait quarante heures en juin 1936 ? On ne travaillait pas quarante heures […] c’était une exception, un privilège dans un établissement français. »

« On me citait récemment le mot de M. Louis Renault : "La loi des quarante heures ! Ah ! Si je pouvais être sûr de donner trente heures de travail par semaine à mes ouvriers !" » (page 287) « En 1938, c’est autre chose. » « J’ai donc obtenu l’accord… qui porte à quarante-cinq heures, par addition de cinq heures supplémentaires, le temps normal de la durée de travail dans tous les établissements travaillant directement ou indirectement pour la Défense nationale. » « Ce sont les besoins, c’est la rotation nécessaire des machines qui sont la donnée fixe et le travail des hommes qui doit être la donnée mobile. »

Le respect de la propriété capitaliste

(page 320) « Nous avons fait respecter le droit de propriété. Par exemple, au commencement d’octobre, une grève de restaurateurs et d’hôteliers a éclaté juste au moment du salon de l’automobile. Nous avons fait la même opération le mois suivant, en novembre, dans les grèves de la chocolaterie. » (page 321)

« Nous avons recommencé dans le Nord à propos des neutralisations. Une fois le principe de l’arbitrage accepté par les patrons, nous avons fait évacuer les usines. Elles ont été évacuées sans attendre que la procédure d’arbitrage fut commencée, sur la seule acceptation du principe de l’arbitrage. » « Le résultat avait été obtenu ; les grévistes avaient été mis hors des locaux qu’ils occupaient ; le droit de propriété était respecté. » (page 326) « […] j’ai apaisé de grands conflits sociaux, je vois que, pour la première fois, j’ai groupé l’unanimité autour des crédits d’armement, je vois que j’ai préparé les esprits en France à cette conception de l’unité française qui aurait dû être aussi belle que dans les premiers mois de 1914, car c’est un spectacle qui laisse à tous ceux qui l’on connu un souvenir inoubliable. » « Je ne suis pas de ceux qui aient jamais ruiné l’autorité du chef d’entreprise. Trop souvent hélas ! les patrons s’en sont chargés eux-mêmes. Je crois que dans une démocratie ouvrière comme dans une démocratie politique, l’autorité est nécessaire… » « Cette loi sur les contrats collectifs, c’est elle qui a introduit la démocratie dans l’usine. » (page 327) « On ne donnera plus à ces masses ouvrières le sentiment qu’elles sont asservies au travail par le lien d’une hiérarchie qu’elles n’ont pas eu le droit de discuter et auquel elles n’ont pas volontairement consenti. » (page 328)

« J’ai rempli un rôle auquel j’oserais presque dire que j’étais destiné, un rôle de conciliateur. » (page 284) « […] pendant que j’étais au gouvernement, la production a augmenté, non seulement pendant mon gouvernement, mais pendant les deux années qui l’ont précédé. Ce n’est pas douteux ! »

Préparer les esprits à la guerre

(page 330) « Karl Marx a dit que le prolétaire n’a pas de patrie, et en cela il était d’accord avec toutes les législations anciennes, car en Grèce ou à Rome, le prolétaire n’était pas soldat pour la raison qu’il n’avait pas de bien à défendre. Mais Jaurès a dit que si le prolétaire n’avait pas de patrie, le progrès républicain, peu à peu, lui en ferait une, et que c’est à mesure qu’on crée peu à peu pour les ouvriers une copropriété de la patrie qu’on les engage à défendre cette patrie. Cette espèce d’accord unanime qu’on a trouvé en France au moment de la mobilisation était un peu la conséquence de tout cela, et par conséquent était un peu notre œuvre. » (page 332) […] « avec des violences on ne fait pas plus des ouvriers que des soldats. » (page 330) « Appelez cela comme vous voulez : droit de regard, droit de protection, droit de copropriété du travail sur l’appareil productif du pays, conscience de ce qu’il y a d’indissoluble dans le régime moderne de la production, entre l’instrument matériel et le travail de l’homme, on sentait tout cela, mais les ouvriers aussi. Et cette idée, il ne faut pas vous imaginer qu’elle était toxique… Ils ne peuvent que coopérer à un sentiment d’unité entre les différentes classes qui composent la nation. Et au point de vue spécial qui nous occupe, constater une communauté de droits et de devoirs vis-à-vis du patrimoine national, est-ce que cela ne conduit pas à en assurer et à en préparer la défense commune, la défense unanime ? »

Complicités stalino-industrielles

(page 297) « Au commencement de 1937, un administrateur du Creusot […], M. de Saint-Sauveur, […] est venu trouver l’ambassadeur de l’Union soviétique à Paris, M. Potiemkine. Il y avait en ce moment, entre le Creusot et l’Union soviétique de petites frictions. Les soviets (sic) avaient demandé au Creusot de grosses pièces de navire. Ces pièces n’étaient pas livrées par le Creusot, et le gouvernement soviétique croyait sentir de la part du fournisseur une certaine mauvaise volonté ! À plusieurs reprises, le gouvernement soviétique s’en était plaint, et ses plaintes avaient été transmises à l’administration de la guerre. M. de Saint-Sauveur a donc dit à M. Potiemkine : "C’est vrai, nous avons mis beaucoup de mauvaise volonté à vous livrer ces pièces, mais jouons carte sur table. Si vous voulez, […] nous vous livrerons ce matériel très vite […]. Mais, en échange, il faut que vous nous rendiez un petit service. La loi de nationalisation est votée, mais elle n’est pas encore appliquée. On discute encore au ministère de la guerre […]. Nous pourrions probablement nous arranger pour que dans les services techniques du ministère de la guerre, on n’insistât pas pour la nationalisation du Creusot. Seulement, il s’agit de neutraliser les influences socialistes. Le Creusot échappera à la nationalisation pour peu que vous vouliez bien dire un mot à ce sujet à M. Blum".

M. Potiemkine a écouté sans mot dire, puis il a répondu que la seule chose qu’il pût faire était de transmettre purement et simplement cette conversation. Mais je ne peux pas croire qu’il l’aurait fait si le parti communiste en France, qui n’était pas sans liaison avec l’ambassade soviétique, avait eu vis-à-vis de la nationalisation des industries de guerre une position bien ardente. »

Je vous rappelle que l’ouvrage de Blum dont ces extraits sont tirés s’intitule L’Histoire jugera. Voilà qui est fait.

Franck Thiriot





Autres 
  • Anarlivres : site bibliographique des ouvrages anarchistes ou sur l'anarchisme en français
  • Cgécaf : Catalogue général des éditions et collections anarchistes francophones