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Corse : quelle révolution ?

Le jeudi 26 février 1998.

Il n’y a pas de « question corse », il n’y a que la question sociale, universelle, avec ses modalités locales. Il n’y a pas de zone de « non droit », il n’y a que des rapports de force formalisés en principes de droit, dont l’application est variable suivant l’évolution de ce rapport. C’est l’essence même du système étatique, dans toutes ses composantes, universelles, nationales et locales. Il n’y a pas d’État démissionnaire, sauf à le considérer étroitement comme étant la seule forme d’une combinaison ministérielle, il y a un pouvoir qui fait ses choix.

L’État, quel qu’il soit, sait parfaitement s’accommoder du banditisme et des mafias. Au Japon, les yakuzas qui ont pignon sur rue sont tolérés (prostitution, extorsion, chantage, gardiennage politique…) en échange d’une paix sociale et culturelle (refus de la drogue, notamment, valorisation de la « particularité nippone », soutien à l’empereur). En Italie, la démocratie chrétienne, premiers ministres en tête, a prouvé qu’elle savait s’accommoder de la mafia. En Belgique, une partie de l’élite a monté ses réseaux pédophiles grâce à de nombreuses complicités. Dans tous les pays du monde, l’État sait à qui s’adresser pour mener à bien des affaires louches, comme les trafics d’armes ou les attentats, quand ce n’est pas lui-même qui les organise (barbouzes, provocateurs, manipulateurs…). Que le système mafieux soit la lointaine survivance d’une époque pré-industrielle n’empêche pas la démocratie contemporaine de se consolider, de la même façon que la survivance des diverses monarchies, qui ne sont pas toutes de pacotille (Royaume-Uni, Japon, Arabie Saoudite, Espagne, Belgique, Suède…), ne perturbe pas l’existence simultanée du parlementarisme.

La fiction de l’indépendance

Il n’y a pas non plus de dépendance ou d’indépendance en Corse. Il n’y a que de l’interdépendance, avec là encore ses rapports de force. La fiction de l’« indépendance », largement démontrée depuis la décolonisation des pays dits du tiers-monde, n’a d’intérêt que pour la bourgeoisie locale qui la propage, quitte à éluder certains faits. En Corse, plus de la moitié du produit intérieur brut provient de la France continentale grâce aux retraites, aux subventions et aux aides diverses [1]. Un économiste corse me confiait que 1997 avait été une mauvaise année parce qu’il y avait eu moins d’incendies de forêt par rapport à d’habitude et que le PIB allait chuter d’un ou deux points, par manque à gagner des subventions afférentes (assurances, reboisement, primes…). Quant aux débouchés de l’économie locale, ils se tournent également vers l’« extérieur », au même titre que l’élevage bovin du Limousin ou le décolletage de la vallée de l’Arve.

De fait, l’« indépendance » économique corse ne peut être qu’une illusion, à moins de retomber dans une autarcie médiévale (qui n’existait pas non plus). L’élite corse le sait très bien. Dans ces conditions, elle joue, comme toutes les bourgeoisies, son propre jeu : tirer au maximum sur la corde, gagner le plus possible d’argent, de pouvoir… C’est dans son sillage qu’elle va entraîner le prolétariat et la paysannerie corses. Elle va le faire d’autant plus facilement qu’elle a délibérément quitté le train de la modernisation à la fin du XVIIIe siècle, en choisissant le parti français. À cette époque, la Corse était pionnière dans de nombreux domaines : première constitution italienne (celle de Pascal Paoli de 1755, rédigée en italien), le plan Terrier de 1770-1795, premier aménagement cadastral du genre en France sinon en Europe [2], premier code pénal français, première abolition de la torture (en 1788, douze ans avant le continent), nouveau projet de code civil (dès 1776 mais inabouti).

Un système clientéliste

Mais les jeux étaient faits. Dans la grande fureur de la rivalité franco-anglaise, la bourgeoisie corse fut un moment tentée de rallier le libéralisme mercantiliste des Britanniques, comme le symbolise l’épilogue d’un Pascal Paoli, le « père de la nation corse », réfugié en Angleterre après la défaite de Ponte Nuovo contre les troupes françaises en 1769 puis exilé à Londres, où il meurt en 1807, après l’échec du royaume anglo-corse (1794-1796). Mais la monarchie française, qui avait racheté « provisoirement » l’île au royaume de Gênes en 1768 et qui s’était montrée un temps favorable à l’indépendance de la Corse, est balayée par le jacobinisme centralisateur. Il ne reste plus qu’à Napoléon et aux différentes Républiques de consacrer une intégration clientéliste de la Corse, qui perdure jusqu’à nos jours.

Ce système clientéliste, fait de prébendes, de passe-droits, de relations privilégiées et de subtiles hiérarchies, est particulièrement solide [3]. Il serait vain de n’y voir que l’oppression d’un pouvoir extérieur, colonisateur. Il résulte aussi de la propre structuration interne de la société insulaire, avec ses hiérarchies de classes, de statuts et de clans. On a calculé que chaque famille, au sens large, possède au moins un élu en son sein. Difficile, dans ces conditions, d’échapper à la logique du pouvoir, fût-il microscopique. Le système clientéliste-clanique repose sur des valeurs traditionnelles méditerranéennes, faites de machisme, de vendetta, de loi du silence, d’enfermement [4]. La violence qui en résulte, on la retrouve aussi bien en Sicile, à Chypre, qu’en Algérie.

Révolution nationale ou révolution sociale

Sa reproduction est assurée par la famille, et en particulier par les femmes, mères ou sœurs. Aussi prometteur que soit l’actuel mouvement des femmes en Corse pour lutter contre la généralisation de la violence, il faut bien convenir que son succès ne pourra pas faire l’économie d’une profonde remise en cause du rôle des femmes dans la reproduction des valeurs traditionnelles, et en liaison avec une critique plus globale du pouvoir et de la stratification sociale, ce qui n’exonère pas, bien entendu, le propre rôle des hommes. Une révolution culturelle, en somme !

Néanmoins, comme le souligne le sociologue Jean-Louis Briquet, les particularités de la politique en Corse ne résultent pas de la permanence des archaïsmes culturels mais d’une adaptation constante du pouvoir des notables à un environnement changeant [5]. De fait, le nationalisme corse qui a ressurgi dans les années 1970 — après la période des années 1930-1940 où il s’était rallié au fascisme italien, au sabianisme du PPF de Doriot et au pétainisme — s’est retrouvé dans une logique inéluctable. Au départ, il contestait le clanisme. Il déclarait qu’il ne voulait pas séparer la libération dite « nationale » de la libération sociale. Mais là comme ailleurs (Algérie, Indochine, Angola…), ce mélange des genres contre-nature n’a profité qu’à l’élément le plus exclusiviste, le nationalisme, le chauvinisme, le patriotisme identitaire et social qui finit par tourner en boucle : confusion entre la fin et les moyens, radicalisme, prise en otage des civils, slogans xénophobes (IFF : I Francesi fuori : les Français dehors), impôt révolutionnaire transformé en rente néo-féodale, trafics divers, affairisme (monopole de Bastia Securita, racket de l’île de Cavallo…), drames en tout genre (effondrement de la tribune de Furiani avec un SC Bastia lié aux nationalistes, règlements de compte meurtriers…). Le tout est saupoudré de discours culturalistes et identitaires sur la différence locale et sur la « préférence régionale » qui, sur le continent, font les gorges chaudes d’un front se proclamant national [6].

Car le gâteau est de plus en plus alléchant. L’État a toujours engagé des sommes considérables dans l’île. En 1830, Jérôme Adolphe Blanqui (le frère de celui qui lança la devise « ni Dieu, ni maître ») soulignait déjà que la Corse était la seule colonie qui coûtât de l’argent à sa métropole, alors que sous l’Ancien régime les Antilles rapportaient plus de la moitié du commerce extérieur français. Actuellement, la Corse est la région la plus aidée de France. Elle touche annuellement environ 11,4 milliards de francs de subventions, tandis que les Corses contribuent à l’impôt pour 4,6 milliards. Grâce au principe de la « continuité territoriale », les sociétés de transport (SNCM et Air Inter) sont subventionnées à 900 millions de francs [7]. La TVA est réduite dans certains domaines. Les primes sont délivrées sans véritable contrôle (comme la fameuse prime à la vache).

Définir les raisons d’un tel déficit voulu par l’État lui-même n’est pas simple : mélange de jacobinisme, de géopolitique méditerranéenne et de réseaux économiques, politiques ou mafieux (il faut bien blanchir quelque part l’argent des trafics continentaux). Mais, de toutes façons, il y a du fric à prendre ! La société d’assistanat corse se stratifie en conséquence. Le système se complexifie (superposition des zones d’aides, casse-tête des divers types de subventions nationales ou européennes). Il réclame de plus en plus de temps, de spécialistes, d’intermédiaires, de bureaucrates (5 000 fonctionnaires liés à l’agriculture — DDA, INRA, etc. — pour 3 600 exploitants agricoles !), de politiciens qui assurent les relais, et de nouvelles instances.

L’enjeu Européen

Le système s’opacifie et, en même temps, il s’élargit : c’est l’Europe, le nouvel enjeu qu’ont parfaitement assimilé les notables corses. Jean Baggioni, président du Conseil exécutif de Corse, pouvait ainsi rentrer triomphalement dans l’île en juin dernier après avoir mené une intense campagne de lobbying auprès des instances européennes pour obtenir, avec l’aide de ses homologues de Méditerranée ou d’Atlantique, un avantage spécial pour les espaces insulaires dans le traité européen d’Amsterdam… Dans ce cas comme dans d’autres, Baggioni et ses collègues corses court-circuitent toujours davantage les propres relais officiels de l’État français. Là se trouve l’un des principaux enjeux du nationalisme corse : se poser comme interlocuteur spécifique dans l’Union européenne, ce qui passe par une dure lutte d’influence pour en emporter la représentativité et la direction. Il est d’ailleurs possible que pour une partie de la bourgeoisie européenne la Corse constitue également le nouveau laboratoire d’une Europe régionalisée et balkanisée.

Renverser tout ce système clientéliste et clanique, décrit ici à grands traits, nécessite bien sûr autre chose que des mouvements de menton sur l’application pure et dure d’un quelconque républicanisme. Au-delà d’une indispensable révolution culturelle qui mette à bas le substrat anthropologique d’une société machiste et à maints égards rétrograde, s’ajoute la nécessité d’un combat anticapitaliste et antiétatique résolu, fondé sur des valeurs universelles et en liaison avec les autres luttes dans le monde. C’est d’abord le mode de relation qui est à revoir, de façon fédérale et libertaire, pas l’identité prétendument génétique.

Philippe Pelletier
groupe Nestor Makhno (Région stéphanoise)


[1Parmi ces retraites, bon nombre proviennent des forces de répression (armée, gendarmerie, police…) où se sont tristement illustrés de nombreux Corses, en particulier lors de la colonisation. Bourreaux-victimes, un schéma bien connu !

[2Mesure de l’île — le plan Terrier de la Corse 1770-1795. Musée de la Corse, 1997, 302 p.

[3D’après Jean-Pierre Battestini, agent des impôts à Bastia, il y a en Corse un « apartheid fiscal : fortes dérogations pour les patrons, alors que la fiscalité frappe lourdement les salariés ». Libération du 16 février 1998.

[4Giudici Nicolas (1997) : Le crépuscule des Corses — clientélisme, identité et vendetta. Paris, Grasset, 384 p.

[5Briquet Jean-Louis (1997). La tradition en mouvement — clientélisme et politique en Corse. Paris, Belin, 306 p.

[6Le FN est d’ailleurs très peu implanté en Corse. Son discours identitaire et nationalitaire (quelle que soit la couleur du drapeau) est confisqué par d’autres. À moins d’un revirement à l’italienne (l’ex-MSI devenu Alliance nationale est utilisé dans l’Italie du Nord pour contrer le sécessionisme padan ; mais il s’agit là d’une configuration inverse), avec une fraction jouant radicalement la carte tricolore, il ne sortira pas du ghetto. Aucun des autres partis n’y a intérêt, même la gauche qui n’a pas besoin, localement, d’un épouvantail.

[7Peraldi Xavier (1997) : « Le système de continuité territoriale de la Corse : coûteux, forcément coûteux ». Communication au séminaire international L’île laboratoire, Corse, 19-21 juin.


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