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Corée du Sud : vers la flexiblité généralisée

Le jeudi 26 février 1998.

Depuis l’été dernier, l’Est asiatique traverse une crise qui ne cesse pas de s’approfondir. Depuis plusieurs mois, ce sont les travailleurs qui en paient le coût social. Partout, les licenciements sont massifs. Partout, le coût de la vie a explosé. D’une part, la forte dépréciation des monnaies locales rend inabordable les produits importés et, d’autre part, les prêts du FMI sont conditionnés à la suppression des subventions sur les produits de première nécessité.

Des explosions sociales se préparent. En Indonésie, des émeutes de la faim, se traduisant par le pillage de nombreux magasins, se multiplient. Déployée dans tout le pays, l’armée tire à balles réelles. On compte déjà plusieurs morts. De son côté, dans un contexte social plus proche des standards européens, la classe dirigeante sud-coréenne tente de prendre les devants en négociant avec le mouvement syndical. Le 6 février, un accord d’ « union nationale » vient d’être conclu entre le nouveau président, le patronat et les syndicats.

Une réorganisation totale du capitalisme coréen

Avant de le détailler, resituons les enjeux. La Corée du Sud est confrontée à une crise globale de son modèle de développement. Dans un contexte euphorique, argent facile et croissance rapide tirée par les exportations, les grands groupes industriels se sont massivement endettés pour accroître leur capacité de production. Confrontés aujourd’hui à une classique crise de surproduction, ils doivent dans l’urgence « faire face à d’importantes restructurations », licencier massivement en langage décodé.

Pour y parvenir, la bourgeoisie sud-coréenne doit imposer un bouleversement des règles du jeu social. Il lui faut casser le « modèle de l’emploi à vie [1] », dominant dans les grands groupes, pour y substituer un modèle basé sur la flexibilité totale du marché du travail.

L’hiver dernier, le gouvernement avait déjà fait une première tentative. Passant en force, il avait fait adopter par le parlement une transformation radicale de la législation du travail. Confronté à une vague de grèves dures et massives, il avait été contraint de faire quelques concessions. En effet, le mouvement syndical en Corée du Sud a réussi à se développer et s’imposer comme un puissant acteur social [2].

Depuis de nombreuses années, la Fédération des syndicats coréens, le FKTU (un million de membres revendiqués), détient le monopole du syndicalisme institutionnel, jouant généralement le rôle d’un « syndicat-maison ». Mais à la fin de l’année 1995, la création du KCTU, à partir du regroupement de nombreux syndicats indépendants, a bouleversé le paysage syndical. Revendiquant 500 000 membres, cette Confédération coréenne des syndicats s’est affirmée comme plus déterminée mais aussi plus politique, luttant pour l’extension des droits démocratiques. C’est elle qui anima la grande grève de l’hiver dernier.

Cet essor syndical accompagné d’une réelle combativité a permis aux travailleurs sud-coréens d’améliorer significativement leurs conditions de vie [3].

« L’union sacrée »

Pour parvenir à ses fins, la classe dirigeante coréenne organise les grandes manœuvres, mobilisant à tous les niveaux sur le thème de « l’union nationale ».

Élu président en décembre, Kim Dae-Jung, leader de l’opposition démocratique et ancien dissident condamné à mort en 1980, joue le jeu de la « réconciliation nationale ». Ainsi, il accepte de faire campagne avec Kim Jong-pil, symbole de la dictature militaire et fondateur de la police politique, la KCIA. De même, deux anciens « généraux-présidents », Chun Doo-hwan et Roh Tae-woo, condamnés en 1996 à la fois pour corruption et pour la sanglante répression des manifestations en 1990 (200 morts), viennent d’être amnistiés.

Profitant de sa légitimité d’opposant historique, le nouveau président s’efforce d’en tirer avantage dans une situation où le FMI peut être présenté comme responsable de tous les maux. Jusqu’à présent, les deux confédérations syndicales s’opposaient au nouveau code du travail, finalement adopté en mars 1997. Pourtant, elles viennent d’accepter de signer un « pacte social » qui ouvre la voie à des licenciements massifs [4].

Les patrons devront simplement respecter un préavis de soixante jours et négocier avec les syndicats la liste des licenciés. Un organe tripartite (syndicats, patronat, gouvernement) permanent, institutionnalisant cette « cogestion » sur le dos des salariés, est chargé de poursuivre les négociations du « pacte social ».

En contrepartie, les salariés obtiennent une dotation d’environ 18 milliards de francs au fond d’indemnisation du chômage [5], une somme ridicule relativement à l’explosion programmée de la population concernée. D’autre part, l’État s’est engagé à élargir les droits syndicaux ; en particulier la KCTU, jusque là non reconnue officiellement, se voit accorder les mêmes droits que sa rivale.

Les salariés coréens accepteront-ils cet accord de dupe ? Certainement confrontée au mécontentement de sa base, la direction de la KCTU a fait mine de retirer sa signature, menaçant de déclencher une grève générale illimitée.

Immédiatement, le gouvernement a fait déployer l’armée. Reculant devant la perspective d’une confrontation directe, la KCTU a finalement décidé de rentrer dans le rang. Ce n’est peut-être que partie remise.

Dans un contexte de globalisation du capitalisme, les problèmes qu’affrontent les travailleurs tendent à s’uniformiser, de même que les méthodes utilisées par les classes dirigeantes. La bourgeoisie coréenne tente aujourd’hui d’intégrer l’ensemble du mouvement syndical en l’institutionnalisant. Depuis un siècle, c’est une méthode qui a fait ses preuves dans notre vieille Europe.

Patrick
groupe Durruti (Lyon)


[1L’emploi à vie est un élément d’un modèle de gestion « paternaliste » de la main-d’œuvre. L’entreprise, une « grande famille », assure la sécurité de l’emploi et des perspectives de promotion interne à ses « enfantsx les plus dévoués. En contrepartie, les salariés doivent montrer leur « reconnaissance ». Sous la pression de l’encadrement, ils sont contraints d’effectuer de nombreuses heures supplémentaires non payées et de renoncer « volontairement » à leurs congés. Dans un contexte d’expansion rapide, c’était, pour le patronat, un mode de gestion du personnel parfaitement rationnel.

[2Dans les entreprises de plus de mille salariés, le taux de syndicalisation atteint 80 %.

[3Entre 1987 et 1989, les luttes sociales se sont multipliées. Ne manquant pas de « grain à moudre », le patronat a alors tacitement fait le choix d’acheter la paix sociale. Pendant près d’une décennie, les salaires ont augmenté en moyenne de 15 % par an. Partant d’un niveau très faible, le salaire minimum (pour 8 heures pendant 24 jours) ne dépassait pourtant pas, en 1997, l’équivalent de 2 800 FF. Mais dans les très grandes entreprises d’un petit nombre de secteurs, la construction automobile ou l’électronique, les salaires mensuels atteignaient l’an passé des niveaux proches des standards européens. Par exemple, les ouvriers coréens de Samsung Electronics étaient mieux rémunérés que les salariés des filiales du groupe implantées en Grande-Bretagne.

[4Les conséquences seront certainement dramatiques. Il y a peu, la Corée du Sud comptait 600 000 chômeurs ; dans les prochains mois, selon les estimations gouvernementales, un million de travailleurs supplémentaires vont les rejoindre. Selon l’économiste François Chesnais, le nombre de chômeurs pourrait atteindre trois millions à la fin de l’année pour 46 millions d’habitants.

[5L’assurance-chômage a été créée en 1995. Elle assure 70 % du dernier salaire pendant trois mois.


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