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« La Foire à l’homme : écrits-dits dans les camps du système nazi de 1933 à 1945 » Michel Reynaud

Le jeudi 7 mai 1998.

« Un jour arriva dans mon block une Hongroise avec un petit enfant. Un jour arrivèrent des SS pour chercher l’enfant. Par des détenus travaillant dans un commando spécial, j’ai appris plus tard que l’on avait jeté l’enfant au feu. La même nuit, la mère se jeta sur les barbelés à haute tension », raconte Véra Alexander.

Pierre Arnoult évoque, lui, « le lendemain de notre arrivée à Neuegamme, la pendaison de trois Russes devant lesquels nous avons du défiler en musique ». « Je suis entré au camp à seize ans. Je n’en suis jamais vraiment ressorti », affirme pour sa part Charles Baron.

Ce sont là des citations prises au hasard dans les toutes premières pages de cet ouvrage en deux tomes, illustré par une foule de dessinateurs et regroupant des centaines de courts propos ou de brefs extraits d’écrits sur les camps de concentration et d’extermination nazis, par ceux-là mêmes qui en furent les victimes et qui ont survécu.

On doit à Michel Reynaud, artisan d’un travail patient et phénoménal, et auteur ici d’une présentation émouvante et magnifique, d’avoir réuni cette somme de témoignages implacables et bouleversants, lecture terrifiante dont il est impossible de rendre compte.

Des témoignages

Il faut saluer à cet égard la belle honnêteté d’Annie Duperey et de Jacques Weber, pressentis par l’éditeur pour offrir une préface à ce livre et qui tous deux, préférant s’effacer humblement derrière les témoins, ont fait savoir leur impossibilité de trouver les mots pour remplir cette tâche au-dessus de leurs forces. On peut regretter, après lecture de sa contribution, que Philippe Val n’ait pas eu semblable pudeur.

Alors, pour faire connaître ici cet ouvrage, j’ai, après lecture, ouvert les pages au hasard pour laisser place aux victimes de cette indicible tragédie pour qui ne l’a pas vécue, et j’ai glané ceci : « Tandis que nous, nous sommes là, cloîtrés, au milieu de la boue, semblables à des bêtes, cherchant un peu d’herbe pour manger ou grattant la terre pour en retirer les racines en guise de nourriture. Toute là population qui s’affaire autour du camp rit de nous voir faire. Quelquefois ils nous jettent des pommes pourries. C’est une grande satisfaction pour eux de nous voir rouler les uns sur les autres pour se disputer un fruit pourri » (Jean Fanguin). Et puis ceci : « Un chien des SS est lancé contre une Grecque, mais il ne doit pas la finir tout de suite, non, car nous devions toutes regarder, et donc cette représentation criminelle devait être traînée en longueur, la mort devait être encore quelque peu retardée. Elle n’avait plus que la peau et les os. le chien était beaucoup plus lourd que cette forme enfantine. Au commandement, le chien devait chaque fois l’attaquer à nouveau, et au commandement elle devait chaque fois se redresser — et elle l’a fait… » (Mali Fritz-Padwa). Ou encore : « Un spectacle dont je me souviendrai et que j’évoque ici : un Tzigane sans connaissance, mais encore vivant, est couché sous une douche laissant couler une eau tantôt brûlante, tantôt glacée. Personne ne pense à l’en écarter. Il y restera ,des heures avant, sans doute, de mourir » (Gilbert Hoffmann). Et puis ceci : « Mon ami et moi quittâmes le block et allâmes au coin de la place d’appel, près du camp de femmes. Un peu plus loin nous aperçûmes par terre un bout de pain. Mon ami se baissa pour ramasser le pain. Tempel dégaina son pistolet, visa et le tua » (Abraham Rosenfeld). Et enfin : « Ce matin nous avons trouvé un oiseau mort. Il s’est tué en heurtant les fils de fer barbelés chargés de courant électrique. Ces fils sont devenus fatals au seul être vivant auquel ils n’étaient point destinés, le seul être pour lequel ils n’étaient qu’une partie du paysage, comme les arbres, les baraques, les miradors. Pour nous autres, prisonniers, le fil de fer se confond avec l’horizon, au-delà duquel il n’y a plus rien, même pas de liberté » (Paul Trédant). Simples mots, simples phrases, beaucoup de poèmes aussi, l’horreur s’accumule au fil des pages, et une angoisse où se mêlent le désespoir et la révolte ne vous quitte plus.

Si quelque énergumène prétend douter de ces témoignages parce que ne sont pas précisées la hauteur des barbelés au centimètre près, la race du chien ou l’espèce d’oiseau mort, ne vous fâchez pas. Au contraire, souriez et, jouant sur l’effet de surprise, de toutes vos forces lancez-lui un coup de pied dans les parties génitales. Profitez alors qu’il soit penché vers l’avant à cause de la douleur pour lui assener un autre violent coup de pied à la pointe du menton.

Une fois l’individu à terre, penchez-vous sur l’amateur de « détails » et demandez-lui s’il est capable de nommer la marque des chaussures que vous portez aux pieds et qui ont servi a le frapper.

S’il ne peut répondre, dites-lui que la violence qu’il vient de vivre, la douleur qu’il ressent, ne sont que pure imagination, pur fantasme de sa part, un mauvais rêve, une histoire sans preuves, puis aidez-le à se relever, à ne pas demeurer ainsi vautré dans la fange du caniveau de la pensée.

Jean Robin


Éditions Tirésias, deux tomes, 160 FF chacun.


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