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Lettre aux cons

Le jeudi 1er mai 2003.

« Qui siège au parlement, qui se déplace en carrosses motorisés, qui se paie des voyages sur le dos des contribuables ? Le peuple souverain ? Laissez-moi rire ! »



J’ai entendu dire que le Québec rêvait de souveraineté. J’avais pourtant demandé qu’on me foute la paix. Mes armes sommeillaient dans des caches ; moi-même, tapi dans la clandestinité d’une mégalopole, je menais une vie de larve. Mais voilà que le roulement de vos tambours m’oblige à creuser des tranchées, à poser des mines, à tirer à vue. Vous êtes si cons qu’il n’y a d’autres voies que celle de la guerre.

Votre pays, vous le rêvez « souverain » parfois « indépendant », mais « libre », jamais. Vous connaissez le sens des mots. Votre grand chamboulement n’est que du vent. Vous ne remettez rien en cause. Même pas l’absence d’amour.

Vous oubliez l’essentiel : la vie est trop courte… pour perdre votre temps en contraintes purement humaines ! Il est déjà difficile d’accepter les lois de la physique, d’accepter que nous sommes plus lourds que l’air, que nos cellules nerveuses meurent sans se reproduire, qu’à la nuit succède le jour et que les saisons ne seront jamais que quatre ; mais pourquoi devons-nous en plus accepter des lois humaines instaurées sans notre consentement, avant notre naissance ?

Comment votre pays pourrait-il être libre lorsque ses habitants ne le sont pas ? Vous vous constituez prisonniers dès votre premier souffle, on vous séquestre, on vous pille, on vous assassine et vous ne réagissez pas.

Les criminels sont connus : ils passent chaque jour en première page des journaux.

Personne ne s’étonne au Québec qu’il n’y ait pas de coups de feu, de ponts dynamités, d’émeutes violemment réprimées. C’est que l’indépendance ne changerait rien. Ce n’est pas une question de vie ou de mort, ni de vie ou d’amour. Vous n’y jouez même pas votre âme.

Les fédéralistes me font rigoler avec leur peur de l’indépendance. Si vous croyez que déposer un bout de papier dans une urne peut changer le monde… Si au moins c’étaient des lettres d’amour ou des menaces de mort. Mais non. On nous demande que d’y graver un X, comme si nous n’étions qu’une légion d’illettrés. Et nous acceptons, préférant la facilité au plaisir. Nous marchons à la queue leu-leu déposer solennellement notre bulletin de vote, conscients d’exprimer ainsi notre volonté. Notre volonté ? Se résumerait-elle à une simple lettre, à un X ? Notre volonté n’exige-t-elle pas autre chose ? N’a-t-elle pas besoin de s’exprimer plus clairement ?

Elle ne changera rien, votre souveraineté. Vous voulez que je vote pour ? À la bonne heure. À condition qu’une fois indépendants, vous veniez me rejoindre dans mon maquis, et vous battre pour la liberté. Nous mettrons enfin nos désirs en jeu.

Pour l’instant, nous ne faisons que jouer au même jeu que les ancêtres de nos ancêtres pratiquaient. Rien n’a changé depuis l’époque des Empereurs, si ce n’est la forme. Lors de la Révolution française, les détracteurs de la république prétendaient avec mépris que le peuple ne pouvait se passer d’un chef pour le commander. « La plèbe est trop inculte pour comprendre quoi que ce soit aux affaires politiques », affirmaient-ils. Il semble bien que ces détracteurs avaient raison, il n’est pas un pays sans chef aujourd’hui même. « C’est plein de chefs partout qui s’occupent pas de nous » disait Félix Leclerc. Il avait tort. Ils s’occupent de nous, nos chefs, puisque nous les nourrissons grassement. Nous pensions avoir guillotiné les monarques mais nous voici encore esclaves de chefs d’État. Les bourreaux ont jeté la tête tranchée aux orties, mais ils se sont gardé la couronne. Les chefs ne se transmettent pas le pouvoir par succession héréditaire. Ce n’est plus à la mode. Ils se le passent un après l’autre, mais le conservent toujours au sein de leur petite clique.

Ils se relaient aux postes de contrôle, acceptant qu’on les défie sur leur propre terrain, celui des élections, mais refusant de venir sur le nôtre, celui des ruelles où rampent les coupeurs de gorges et les violeurs. Ah ! elle a belle apparence en veston cravate, tirée à quatre épingles, cette engeance de voleurs.

Personne ne se demandera pourquoi, après quelques années de « services », ces ministres toucheront une pension de retraite, alors que le reste de la population devra travailler des dizaines d’années avant d’avoir droit à une allocation médiocre.

Pourtant, en démocratie, c’est le peuple qui gouverne, non ? Qui siège au parlement — véritable palais de marbre et de bois vernis —, qui se déplace en carrosses motorisés, qui se paie des voyages sur le dos des contribuables ? Le peuple souverain ? Laissez-moi rire ! Le ministre, oui, le chef d’État, oui. Et ils passent leur temps à nous expliquer qu’ils se préoccupent de nos préoccupations, alors que nous n’avons pas le droit de voter sur les projets de loi, pas plus que sur les budgets, ni même de déterminer la date des élections.

Nous choisissons des personnes que nous connaissons à peine pour qu’ils nous mènent par le bout du nez pendant quatre ans, alors qu’un tiers des mariages se terminent par des divorces après seulement trois ans ! On donne le pouvoir à plus de cent inconnus pour quatre ans mais on n’est pas capable de supporter un conjoint pendant trois ans. Impossible d’aller chez un avocat pour dissoudre le contrat social. Content pas content, on doit ronger son frein et attendre les quatre ans réglementaires ou le bon vouloir de ces gens pour avoir enfin l’occasion de s’en débarrasser. On les échange pour d’autres inconnus.

Et nous naissons dans ce monde où l’on a toujours payé des impôts ; où l’on n’a jamais eu le droit de prendre de la drogue ni de s’aimer dans les parcs ; où les femmes n’ont pas le droit de se promener la poitrine nue alors que les hommes… Et on ne dit rien. Tout nous semble aussi normal que pour le Sicilien qui se soumet sans rechigner à la loi de la mafia, tout comme ses ancêtres et ses descendants. On est tellement habitué d’avoir des chefs qu’on ne peut plus imaginer un monde sans eux.

On nous dit : « Ce n’est tout de même pas le Liban. »

On nous dit : « Sois content, tu ne meures pas de faim. »

On nous dit : « Toute la planète rêve de l’Amérique, sois heureux d’y vivre et cesse de geindre. »

On nous rappelle que nous avons un niveau de vie enviable, des fours micro-ondes, les cinémas à moitié prix le mardi, des voitures sport, des micro-ordinateurs portatifs, des piscines creusées et l’assurance-chômage. Mais que faire d’un petit morceau de verdure comme seul jardin ? Que faire d’une ville quadrillée comme un kilt écossais ? Que faire lorsque les préposés à l’entretien des métros acceptent sans rouspéter d’effacer les graffiti d’amoureux ? Que faire lorsque les gens se pressent pour serrer la main des politiciens ?

Ils nous volent plus que notre argent, ils nous volent notre vie. Ils ont décidé, avant mon premier cri, que j’aurai droit à deux semaines de vacances.

Deux ? Ai-je bien entendu ? De qui se fout-on ? Au lieu de rire des Japonais qui travaillent comme des dingues, regardons plutôt de l’autre côté de l’Atlantique : les Français se prélassent un mois et demi par année. « Oui, mais la production… » Au diable la production ! À quoi joue-t-on ? À accumuler des fours micro-ondes, des télévisions couleurs, des téléphones programmables à distance, des cristaux aux ondes positives, combien veut-on de gadgets avant de prendre le temps d’en profiter ?

Le temps, ce n’est pas de l’argent, C’est de la vie. Elle s’écoule, la vie. L’argent, on le place à la banque, on le fait fructifier. Rien à faire avec la vie, sa cote est continuellement à la baisse, c’est un chèque sans provision. Il faut l’encaisser avant que le fisc nous mette en terre.

Et ces monarques nouveau genre ont même le droit de décider qui doit mourir et qui doit vivre, tout comme à l’époque des Empereurs. Nous accordons à nos chefs le droit de nous accorder celui de tuer. Imaginons George Bush à vingt ans, haranguant les passants pour qu’ils aillent massacrer cent mille Irakiens. Personne ne l’aurait écouté. Quarante ans plus tard, le même homme demande à ses concitoyens de tuer cent mille Irakiens et cela devient un devoir. Par quelle alchimie la transformation fut-elle possible ? Georges Bush n’a-t-il pas deux jambes, deux bras comme moi, ne se nourrit-il pas de viande et de légumes comme moi, n’est-il pas né du ventre d’une femme et ne va-t-il pas comme moi, pourrir bouffé par des vers ? Alors pourquoi l’écoute-t-on lorsqu’il dit : « Allez tuer des Irakiens » ? M’écouterait-on si je lançais un pareil appel au sang ? Non. On me traiterait de fou, on m’accuserait d’inciter la population à la violence, de soutenir un discours haineux. Mais nos chefs, eux, se sont arrogés le pouvoir des dieux, celui de choisir qui doit mourir, qui doit vivre. Ils tranchent sans gêne entre le bien et le mal.

On se gargarise en claironnant que si notre système n’est pas parfait, il est tout de même le meilleur. Ce qui nous permet de retourner sans remords à nos parties de bingo, à nos matches de hockey et à nos débats avec Annie Ernaux pour savoir si « la littérature est une quête d’indicible, la recherche d’une réalité fuyante qui atteint sa perfection en étant recréée, et une absolue nécessité dont le bonheur rappelle un peu celui de l’amour ». Combien de temps souffrirons-nous des salles d’attente, des chambres avec vue sur la merde, la triste bruine des célibataires qui se masturbent…

Chaque minute qui passe permet à nos chefs de mieux s’organiser. Chaque seconde qui s’écoule leur permet de mieux nous organiser, nous : les cons.

Je préfère donc tirer le premier.

Et attention, il n’y aura pas de prisonnier.

Francis Dupuis-Déri


Ce texte a été édité (en tirage limité) aux éditions du Silence.

Francis Dupuis-Déri a été chargé de cours en sciences politiques au niveau collégial et universitaire. Il est chercheur postdoctoral au Massachusetts Institute of Technology (2002-2004). Il a publié un essai (L’Archipel identitaire [en collaboration avec Marcos Ancelovici], Boréal, 1997), des romans (L’Erreur humaine, Leméac, 1991 ; Love & Rage, Leméac, 1994), des pamphlets (Lettre aux cons, du Silence, 1992 ; Pour une littérature de combat, du Silence, 1998) et plusieurs articles sur la démocratie, l’identité, l’art et la politique (dans les revues Agone, Argument, Conjonctures, Horizons philosophiques, Possibles, Trois). Il est collaborateur au journal Le Couac.





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