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Angela Davis

« un nouveau maccartisme »
Le jeudi 19 décembre 2002.

Michèle Bourgade, Mélanie Leduc et Soiliho Bodin ont rencontré Angela Davis au musée d’art contemporain de Lyon lors d’une discussion organisée pendant l’exposition de Sarkis, « Le Monde est illisible, mon cœur si », en mai 2002. Ceci a donné lieu à deux émissions sur Radio libertaire, les 13 et 20 septembre. Nous donnons ci-après une version remontée pour l’écrit de l’intervention de cette militante du mouvement d’émancipation.



La première fois que j’ai rencontré Sarkis, il y a à peu près un an, et qu’il m’a parlé de cette exposition, nous ne pouvions imaginer les changements qui se produiraient dans le courant de l’année, aux États-Unis, en Europe et dans le monde. Nous avions débattu alors de l’élection, ou plutôt de la non-élection de George Bush. Si l’on se souvient de cette période, l’élection de George W. Bush avait été remise en question, et elle continue à l’être. Nous avions pris en exemple les résultats de Floride, évoquant le cas de nombre d’habitants de cet État qui s’étaient vu privés de la possibilité d’user de leur droit de vote. Voilà une mauvaise nouvelle. Nous avons cité également ces 400 000 hommes noirs qui, pour avoir passé quelque temps en prison, sont écartés de façon permanente du processus électoral en Floride. Et nous spéculions sur ce qui aurait pu se passer si ce groupe, en particulier, avait été en mesure de voter… Bien sûr, aux États-Unis, et dans le monde entier, certaines critiques furent formulées à propos du président récemment élu, ou si l’on préfère non-élu. Par exemple, le New York Times publiait quotidiennement des articles très défavorables.

Commodified patriotism

Aujourd’hui, presque un an après, George Bush a subi une véritable transformation. Il a réussi à s’imposer comme le leader de ceux qui se sont engagés dans une croisade contre le Mal dans le monde. Comment cette métamorphose s’est-elle opérée ? Il faut garder à l’esprit les événements de septembre 2001. Dans la foulée du 11 septembre, la population était en état de choc, inquiète et en colère. Ces sentiments furent rapidement transformés en ce qu’on pourrait appeler un commodified patriotism (patriotisme de consommation). Pour ma part, je pense que les Américains n’ont pas eu l’occasion d’imaginer des formes de communauté qui dépassent les frontières nationales. Qui admettraient d’envisager un monde différent ! On ne le leur a pas permis. À la place, la peur, le nationalisme, un patriotisme très réactionnaire, leur ont été proposés comme solution à l’inquiétude, la colère, le choc. Beaucoup ont pensé à l’ère maccartiste et parlèrent de maccartisme du XXIe siècle : des professeurs, par exemple, furent limogés pour avoir critiqué la politique étrangère des États-Unis.

Actuellement, aux États-Unis, nous sommes confrontés,
entre autres, à des formes de racisme très difficiles à identifier. L’idéologie dominante nous demande de nous féliciter de la fin du racisme. De fait, après le 11 septembre, nous avons assisté à la consolidation d’une nation pluriculturelle, intégrant des communautés marginalisées jusque-là : communauté noire, communauté latino, indienne (native Americans), asiatique, etc. Mais cette multiculturalité fut aussi le prétexte pour exclure les peuples du Moyen-Orient : les Arabes, les musulmans… Le racialisme (racial profiling) qui jusque-là était plutôt une arme dirigée contre les Noirs, ou les autres communautés de couleur, fut mobilisé de façon très agressive contre les musulmans — ou tous ceux qui apparaissent comme tels — , quoi que cela puisse signifier. Il est important de réfléchir sur la facilité avec laquelle le racisme peut évoluer. Comment, par exemple, des Noirs absolument opposés à la discrimination raciale peuvent être conduits à reconnaître aujourd’hui qu’elle est nécessaire pour nous sauvegarder des attaques terroristes ?

Je suppose que beaucoup de ceux qui ont répondu si vite à l’appel patriotique n’avaient jamais eu l’occasion d’imaginer des formes de communautés bâties par-delà des frontières. Pourquoi aurions-nous besoin de fonder notre communauté sur le nationalisme ? Pourquoi ne pas nous penser, et tout particulièrement maintenant, après le 11 septembre, dans ce moment d’angoisse, comme une simple partie du monde ?

Pourquoi les États-Unis en seraient-ils le centre ? L’Amérique, un symbole de démocratie, avec des pratiques autocratiques, militaristes, et racistes ? Un symbole de démocratie avec deux millions de prisonniers ? Un pays qui est à l’avant-garde de l’élaboration d’un complexe carcéro-industriel global !

Si j’en parle ici, c’est qu’il me semble que l’exposition de Sarkis nous appelle à imaginer quelque chose de très différent. Nous sommes entourés de journaux du monde entier, de lumière et d’espace. Un espace qui sollicite notre imagination pour le remplir. Cette exposition nous pousse aussi vers une réflexion sur le processus de création des idéologies. Comme il est facile d’admettre ce que des forces comme Bush ou le capitalisme globalisé veulent nous faire intégrer. Pas George Bush l’individu, mais le personnage Bush, le symbole.

Star spangled gag, le bâillon étoilé.

Après le 11 septembre, beaucoup avaient peur de s’exprimer. Après avoir émis de vives critiques sur le gouvernement Bush, je reçus nombre de lettres émanant de tout le pays, pour me remercier d’avoir eu le courage de parler ! Je n’ai pas cru faire acte de courage, j’ai juste dit ce qui, à mon sens, devait l’être. Et ce, sans penser adopter une pose héroïque ! Là, j’ai pu mesurer jusqu’à quel point les gens étaient gagnés par la crainte. Crainte de conséquences qu’eût pu avoir sur eux le fait de parler comme un Noam Chomsky.

À présent, la situation n’est plus aussi grave qu’elle pouvait l’être durant les quelques mois qui suivirent le 11 septembre. Beaucoup ont commencé à évoquer cette période comme un « nouveau maccartisme », justement parce que les gens, même les radicaux, étaient apeurés : ils craignaient d’affronter l’administration Bush. Et on se souvient combien cette attitude permit au maccartisme de se consolider à la fin des années quarante et durant les années cinquante. Ce n’était pas tant le gouvernement que l’autocensure qui était puissante. Et cette vitesse à laquelle les individus, les universités, Hollywood, acceptèrent de participer à la croisade contre les communistes ! La plupart d’entre eux, même les progressistes, tremblaient de peur et ne s’exprimaient plus. C’est ce que nous affrontons maintenant. C’est le vrai challenge.

[…] Aux États-Unis, mener à bien des protestations est devenu nettement plus difficile. Même celle, toute simple, de descendre dans la rue pour manifester. Il me semble qu’avec un Bush aux affaires, qui éprouve de la difficulté à formuler une phrase grammaticalement correcte, qui utilise des métaphores très démodées, et se présente comme un cow-boy des temps anciens, qui veut Oussama ben Laden « mort ou vif », il me semble donc qu’il devrait y avoir des millions de personnes dans les rues de chaque grande ville.

Je ne veux pas laisser entendre qu’il ne se passe rien aux États-Unis. Du côté des jeunes, en particulier, il y a eu une résistance importante : opposition au capitalisme global, manifestations anti-OMC, et aussi un mouvement anticarcéral extraordinaire !

Le monde est beaucoup plus compliqué aujourd’hui… [en français dans le texte]. Beaucoup sans doute pensent que mon séjour de seize mois en prison fut l’époque la plus dure pour moi. Ce n’était pas facile, bien sûr. Mais c’était il y a trente ans… Et j’y pense en termes différents. Notre vision du monde alors était très simple, beaucoup plus qu’elle ne peut l’être aujourd’hui. C’était une période d’immense espoir. En vérité, nous étions sûrs que la révolution arrivait. Voyez jusqu’à quel point nous essayons aujourd’hui de penser les relations entre classes, races, genres, sexualité, nation…

La simplicité avec laquelle nous imaginions nos ennemis, ce que nous devions dépasser, et ce que nous étions capables de faire, nous donnaient foi en notre victoire finale. En noir et blanc. C’était un temps où personne n’aurait pu imaginer un Colin Powell. Un homme noir à la droite de George W. Bush ! Parcourant le monde, bâtissant des coalitions militaires… Voilà pourquoi je dis que c’est plus difficile aujourd’hui, précisément parce que nous sommes obligés de changer notre vision du monde. Il fut un temps où l’on pouvait parler d’une communauté noire aux États-Unis, où l’on pouvait affirmer que la lutte contre le racisme impliquait la libération de cette communauté noire, ou des communautés latino, indienne, etc.

New generation, place aux jeunes.

Et comment pensons-nous les dynamiques de genre, aujourd’hui après un événement comme le 11 septembre ? Je mentionnais le phénomène de militarisation, mais nous devons rappeler aussi la résurgence des idées patriarcales les plus rétrogrades. La figure masculine du soldat représentant la Nation. Il nous faut approfondir ce point, penser dans des termes plus complexes. C’est beaucoup plus difficile. J’affirme souvent que c’est à la jeune génération de prendre la tête. Parce que ceux d’entre nous qui sont plus âgés sont dans l’incapacité de considérer certaines choses comme acquises. Nous nous sommes battus pour une façon de penser, d’analyser, de militer qui ne repose pas uniquement sur la race, mais qui lie les questions de classe et de genre à celles de race. Nombreux sont les jeunes activistes qui considèrent cette façon de penser naturelle. Les plus âgés doivent céder le leadership aux jeunes ! Les vieux, en particulier les vieux militants, sont bien souvent convaincus qu’ils détiennent les réponses, grâce à leur histoire, à leur expérience. Mais parfois ils hésitent là où des jeunes prendraient le risque. L’ancienne génération doit vraiment passer la main. C’est le plus dur, et aussi le plus facile !

Ce qui me permets de conclure sur une observation personnelle, qui fait aussi partie des bonnes nouvelles. Il y a bien des années, quand j’ai été arrêtée, en 1970, j’étais assez déprimée. Richard Nixon était président, Reagan gouverneur de Californie, et j’étais accusée de trois crimes majeurs. Je risquais la peine capitale trois fois ! Dans le monde entier, des gens se sont levés, ma sœur est venue en France et a participé à une manifestation à Paris rassemblant des centaines de milliers de personnes. Et ce qui était inimaginable alors, affronter victorieusement les Nixon, Reagan et consorts… arriva !

Je remercie Sarkis de nous avoir réunis, cet après-midi, pour penser à construire une communauté qui se déploie autour du globe, et pour nous inspirer mutuellement. Pour commencer à rêver, et à s’engager dans un activisme qui fasse de nos rêves une réalité. Je crois que la rencontre entre l’art et la politique se fait justement sur ce projet, celui d’essayer d’imaginer un monde différent, où le profit ne ferait pas la loi, où la vie de chacun aurait une valeur, l’éducation un sens, et où, peut-être, les prisons seraient abolies. Où, tout du moins, elles n’occuperaient pas une place dominante dans le paysage social. De nouvelles institutions et de nouvelles idées doivent offrir leur solution à toute une série de problèmes sociaux.

La bonne nouvelle, c’est que le centre du monde doit se déplacer ! (Quand je parle d’un nouveau centre, je ne veux pas dire qu’il devrait y avoir un centre permanent pour le monde !) Grâce à cette exposition, il devient possible d’imaginer d’autres configurations. Et, si nous l’osons, un monde qui ne soit pas gouverné par le capitalisme global.


« Trop dominatrices »

Certains frères ne faisaient leur apparition que pour les réunions d’équipe (quelquefois) et chaque fois que nous, les femmes, nous engagions dans quelque chose d’important, ils parlaient des « femmes qui prenaient l’organisation en main ». Ils appelaient cela un coup d’État matriarcal. Tous les mythes concernant les femmes noires faisaient surface. Bobbie, Rene et moi étions trop dominatrices : nous essayions de tout contrôler, y-compris les hommes, ce qui signifiait que nous voulions voler leur virilité. Certains insistaient : en jouant des rôles si important dans l’organisation nous faisions le jeu de l’ennemi, qui voulait que les hommes noirs soient faibles et incapables de se prendre en main. Cette accusation était particulièrement dure parce que nous étions une des rares organisations du front de libération noir de Los Angeles, et probablement de tout le pays, où les femmes jouaient un rôle important. C’était une époque marquée du sceau de certains groupes nationalistes qui voulaient rejeter les femmes dans l’ombre. Les frères qui nous accusaient s’appuyaient sur les tendances à la domination mâle qui se faisaient jour dans le mouvement, mais je suis sûre que certains étaient assez mûrs politiquement pour saisir la nature réactionnaire de ces tendances.

Angela Davis


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