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Sois libre… et tais-toi !

Le jeudi 19 décembre 2002.

Il s’agit de montrer comment on assiste à un assaut sur le contenu et le sens du concept « Liberté » dans notre vie, notamment en politique et… en sexualité. Le rapport entre ces deux aspects qui lie notre quotidien s’appuie entre autres sur un phénomène d’actualité : le débat sur le système prostitutionnel mené par un gouvernement désigné par le chef de l’État et une Assemblée nationale élus en mettant à mal le libre choix électoral. Les deux se déroulant sous haute manipulation médiatique.



« Liberté, liberté chérie, combats avec tes défenseurs ! » Et ils sont nombreux, ces fiers défenseurs, à démontrer ton incarnation dans les corps de femmes et d’hommes mis à l’encan, mis en vente. Même si en défendant le X et le reste, on défendait la liberté d’expression. Non seulement la notion même de liberté est vidée de son sens et de son contenu, mais d’autres idées sont attaquées.

La communication est, en effet, devenue à la fois une science et une technique de manipulation. Tout est soumis à analyse : conditions historiques, réactions primaires et secondaires, type de public-cible. Notons que les professionnel(le)s se recrutent dans le milieu de la pub en majorité mais que toute entreprise digne de ce nom s’est constituée son département « communication », voire son activité de lobbying. Au fil du temps, patriarcat et capitalisme profitent des progrès de la « com » et peuvent se présenter sous un aspect rénové.

Le secteur économique qui a le vent en poupe est celui du système prostitutionnel avec de plus en plus de demandes et de plus en plus d’offres. Souffrant d’un déficit d’image aux yeux du grand public, le système prostitutionnel s’est donc offert des habits neufs en revisitant notamment deux arguments féministes majeurs : la liberté de disposer de son corps et le respect de la parole d’une femme quant à sa situation. Il s’agit moins d’augmenter la part de marché que de faire accepter la prostitution comme un phénomène anodin de notre société.

Un désir à façade humaine, « Mon corps m’appartient », trente ans après : cette liberté, farouchement revendiquée, proclamée, l’était — l’est toujours — face à une situation de maternité forcée, face à la dictature de la mode, face à l’hétéronormativité. Avoir accès à la contraception, contrôler sa fertilité et non pas la subir : choisir de donner naissance à des enfants ou non. Pouvoir ne pas être grande, svelte, blonde aux yeux bleus et paraître au jour quand même. Pouvoir entrer dans n’importe quel magasin et trouver des vêtements à sa taille hors les 38-42. Ne plus porter de corset réel ou imaginaire (anorexie mentale), mais plutôt exister avec son propre corps sans être en combat permanent contre lui et soi-même pour le faire entrer dans une « norme anormale ». Pouvoir préférer les femmes quand on en est une, rencontrer une personne sans préjuger de son sexe, trouver un usage non sexuel de sa libido. Pouvoir échapper à la sempiternelle question « Mademoiselle ou madame ? »

« Mon corps m’appartient »

On l’a compris, « Mon corps m’appartient » ou « Libre disposition de mon corps » visent aux retrouvailles des femmes avec un corps longtemps aux mains des parents, du mari, de l’Église, de la médecine, de l’État. Ces revendications ne visaient nullement à mettre les femmes en situation de passer des heures et des heures sous la douche pour se laver de se sentir souillées, de subir des mycoses dans la bouche et la gorge, des douleurs et blessures vaginales, à passer onze heures d’affilée dans les salons « érotico-bidule », à vivre viols sur viols, à se servir de sa propre sexualité et la polluer dans des dialogues trente heures par semaine par téléphone, Minitel, Internet, etc., à vivre une dépression, et pour finir par devenir accroc à une drogue dure. La perspective de la liberté de signer un contrat de travail en bonne et due forme ne change rien à la donne. Des siècles de luttes syndicales nous prouvent que la liberté de travailler dans des particules d’amiante, de ciment, la liberté de vendre sang et organes n’est qu’une vitrine légale pour l’exploitation de la misère.

Les médias nous abreuvent d’images rassurantes de fières indépendantes exerçant leur activité prostitutionnelle dans leurs caravanes. Ces « indépendantes » ne sont qu’une infime partie de véritables légions d’esclaves. Trois cent mille femmes des pays de l’Est sont drainées vers l’Europe de l’Ouest chaque année, soit le même effectif que la totalité des femmes vivant à Bruxelles (capitale européenne). Au plan mondial, les prostituées sont recrutées à l’âge moyen de 13 ans. La prostitution de rue n’est que la partie visible de l’iceberg. Les services télématiques ou en salons de massages, sauna ou autres, salarient déjà des milliers de personnes au Smic. Au moment de signer leur contrat, elles s’engagent à ne pas émettre de messages à caractère pornographique et bénéficient d’une formation pour être au téléphone « une salope qui en veut ». De quel consentement, de quelle liberté parle-t-on ?

Il y a quelques années, alarmées par l’érosion de leur clientèle, les prostituées de Bucarest ont renforcé leurs offres et proposé d’avantages de services : cuisine et ménage en sus. Car on y revient toujours : ce système qui broie des millions d’individus, qui brasse des sommes extravagantes, ce système est alimenté par une clientèle quasi uniquement masculine. Que se passe-t-il pour qu’autant d’hommes acceptent, renforcent, défendent, alimentent le système prostitutionnel ?

À l’insulte « Mal baisée » on a appris à répondre, droit dans les yeux de l’agresseur : « Tu veux les noms ? » Les couples se défont majoritairement sur l’initiative des femmes, avec la libre disposition de leur salaire et l’augmentation du nombre des reines du volant, Leur autonomie a pris corps. L’augmentation qui semble exponentielle de la consommation de services prostitutionnels est la réaction d’hommes déstabilisés par l’émancipation des femmes.

« Écoute-moi quand je parle »

L’autre argument féministe détourné de son sens premier est l’importance que l’on se doit d’accorder à la parole d’une femme. Toute femme a le droit, à priori, d’être seule et souveraine à décider pour elle-même. Nous devrions donc nous incliner devant une personne prostituée disant : « Je veux continuer à me prostituer » ou « J’aime me prostituer ». Démarche un peu trop facile où l’on devrait oublier dans quel contexte cette revendication a émergé.

Même si notre société de l’immédiat et du nouveau organise son oubli, l’histoire garde la trace de luttes de femmes pour recevoir leur salaire et en disposer, pour adhérer librement à un syndicat, pour voter et être éligible, pour décider seule de se marier ou de divorcer. Qui sait qu’au moment de l’accouchement, c’est au mari qu’on demandera son avis en cas d’intervention chirurgicale, la femme étant considérée légalement dans l’incapacité de prendre une décision ? Qu’en cas de problème, c’est à lui de choisir entre la vie de la femme ou de l’enfant. Et surtout que l’Église a toujours imposé de privilégier la vie de l’enfant non encore né contre la vie d’une femme adulte ?

Le nécessaire respect de la parole individuelle ne dissimulera pas non plus que nous avons affaire à une organisation qui enferme l’individu dans un certain cadre de valeur. Ce système est d’autant plus pervers qu’il impose à l’individu qui y est enfermé de produire d’abord pour soi-même un discours logique justifiant la réalité quotidienne… pour continuer à la vivre. De fait, l’espérance de vie des personnes prostituées est réduite, les suicides (tentés ou aboutis) sont nombreux et la toxicomanie presque systématique. Pour finir, rappelons-nous l’occupation en 1973 de l’église de Saint-Nizier par les prostituées lyonnaises en quête de reconnaissance professionnelle, légale, etc. Leur porte-parole s’est toujours défendue, à l’époque, d’être sous la domination d’un proxénète ; aujourd’hui, d’autres, sorties du système, s’étonnent : « Mais comment avez-vous pu croire une seule seconde que c’était le cas ? »

Le système prostitutionnel est devenu une véritable industrie qui a remplacé « liberté » par « rentabilité ». Cette industrie rapporte beaucoup, et à moindre risque que le commerce des armes ou de la drogue. Comme pour tout secteur commercial (il n’est pas question de renoncer à cette manne), une stratégie pour percer sur le marché a été mise en place. L’une de ses plus belles réussites étant d’abuser de l’empathie pour faire dire à des féministes : « La prostitution est un métier auquel il faut donner un cadre juridique. » Ce véritable bourrage de crâne privilégie le droit individuel (Sécurité sociale, droit à la retraite) contre le droit universel (droit à ne pas se prostituer). Somme toute, privilégier une démarche réformiste (améliorer les conditions de travail) contre une action bien plus radicale consistant à faire changer les mentalités pour que les hommes et les femmes renoncent à pratiquer, encourager, accepter le contrôle social du corps des femmes.

Que faire lorsqu’on est assis(e) sur sa chaise, que l’on se dit que tout cela doit s’arrêter et qu’on est d’avance découragé(e) par l’ampleur de la tâche ? Eh bien tentons de sortir du consumérisme et de la réaction.

Élisa Jandon


Chirac ou la vraie vie

Autre exemple flagrant de la mise à mal de la liberté individuelle : les élections présidentielles en France. Comment, là aussi, à grand renfort médiatique, la notion de liberté a-t-elle été distordue ? Quels sont les mécanismes qui ont été mis en œuvre pour obtenir un angoissant mélange de liberté, de résignation, de consentement, de refus, d’impuissance et de responsabilité en même temps ? Des orifices du corps à la fente de l’urne : quelles sont les conditions d’exercice de la liberté ?

On se souvient qu’au printemps 2002, les citoyen(ne)s français(e)s ont été appelé(e)s à se rendre aux urnes. Il s’agissait d’exercer ou non son droit de vote. Droit strictement encadré : bulletins blancs non décomptés, éligibilité des candidat(e)s filtrée par les signatures des maires et autres restrictions. Le premier tour s’est passé « normalement » : pratique abstentionniste, vote pour les « petits » candidats en guise d’avertissement aux « grands ». Trafalgar, Waterloo ! Au second tour, on avait le choix entre un candidat ayant tenu des propos scandaleux sur le « bruit et l’odeur » et un autre passé « pro » dans le créneau xénophobe. L’orchestration médiatique a obtenu de nombreuses personnes qu’elles votent la rage ou le dégoût au cœur. Passons rapidement sur les promesses électorales n’engageant que ceux et celles qui y croient et qui ont fini par se demander si on a le personnel politique qu’on mérite. Une partie importante des citoyen(ne)s est allée voter librement et contre son gré. Que faire de cette liberté-là ? Que s’est-il passé dans la tête de toutes ces personnes ? Que pensent-elles aujourd’hui de la démocratie, du vote, du libre choix ?

Nombreux sont ceux qui ont manifesté, ont dit qu’ils seraient vigilants, qu’il s’agissait d’un vote sous conditions. En conséquence, les réactions primaires sont largement privilégiées sur les réactions plus réfléchies : la société du spectacle respecte plus la parole de gens choqués que celle qui relaie un argumentaire construit de prises de position par rapport à une situation donnée. Le manque de culture de l’agir ensemble se sent particulièrement dans l’incapacité à se mobiliser, à organiser cette mobilisation. On le constate avec les agissements de Super-Sécuritaire qui se concentre sur le visible, prostitution de rue, contrôle au faciès, répression des marginaux, au mépris d’un invisible bien plus développé ou délinquant, la délinquance en col blanc ou violences et viols dans le silence des familles.

Ces atteintes à la notion de liberté sapent dans l’imaginaire collectif la possibilité d’une alternative mais renforcent le sentiment d’être pris au piège d’un système qui, comble de l’ironie, est réputé être le meilleur depuis la chute du bloc communiste. Bien sûr, un système manichéen ne survivant pas longtemps sans incarnation du mal, les musulmans ont depuis remplacé les communistes. Situation schizophrénique puisqu’une partie de plus en plus importante de la population des pays du « bien » est musulmane.


Culture associative ?

En France, grâce à la loi 1901, les associations sont nombreuses et florissantes. Serait-ce à dire que la France s’organise, développe une culture de l’association ? Que nenni ! Beaucoup d’entre elles sont de vrais faux services publics : ces associations (le Planning familial par exemple) comblent les carences de l’État dont elles reçoivent des subventions pour faire fonction de service public. Les subventions étant plus faciles à réduire que le nombre des fonctionnaires, c’est là que se fait sentir en premier la rigueur de l’État en matière de coupes budgétaires.


L’écoféminisme

Entre autres analyses et modélisations théoriques, l’écoféminisme fait la part belle à l’écologie, à l’économie et au féminisme. La population mondiale vit selon une organisation suicidaire qui pille les ressources. La « comptabilité nationale » est le système avec lequel sont gérés les budgets des États. Développé notamment par Keynes après la Seconde Guerre mondiale, il privilégie les activités profitables et rentables à la réalité économique quotidienne. Par exemple, l’intérêt financier dû à l’installation d’une mine dans une forêt prendra le pas sur les inconvénients que sont la destruction de la forêt (vente du bois), la modification du milieu, l’augmentation locale de la pollution (augmentation de la consommation de soins de santé), la modification de l’économie rurale (main-d’œuvre bon marché). L’éducation des enfants, l’entretien moral, matériel et affectif d’une famille, soit, en général, les activités traditionnellement féminines, n’ont aucune valeur ni existence dans ce système.


Pour en finir avec l’argent

De plus en plus se développent les réseaux d’échanges solidaires (Sel) qui permettent d’accéder au savoir, au savoir-faire ou à des biens grâce à ses propres contributions de savoir, savoir-faire ou prêt/troc d’objets. Dans plusieurs villes, femmes et hommes expérimentent une forme plus poussée de sortie du secteur marchand en proposant des magasins gratuits. Il s’agit de délimiter un espace où l’on dépose et prend des objets selon des règles autogestionnaires.


Vivre l’autogestion

La sensation d’enfermement, de prise au piège organisée par le système se fonde sur la domination idéologique et intellectuelle, la main mise sur le référentiel autoritaire des valeurs acceptables. Venue d’Espagne, l’initiative s’appelle « Consultation sociale » européenne. Il s’agit de déterminer les secteurs d’intérêts sur lesquels on produit une analyse selon sa propre grille de lecture et on propose en fonction de cette analyse des alternatives possibles ainsi que les possibilités de mise en place.

L’Action mondiale des peuples est une suite de la caravane galactique zapatiste. Lors des secondes rencontres, à la fin de l’été aux Pays-Bas, pendant une semaine les participant(e)s ont pu co-agir de façon autogérée. La restauration, uniquement végétarienne ou végétalienne, organisée par un groupe spécialisé damait le pion aux meilleurs restaurants pour un prix libre ! Lors de l’inscription, chacun(e) devait proposer au groupe des compétences, des sujets de réflexion, etc.

Les séances apportaient de l’eau au moulin de la réflexion (thème sur l’eau par exemple), un apprentissage des façons de faire (magasins gratuits), une meilleure confiance en soi (initiation pour femmes au hardware en informatique) ou la possibilité de se constituer en réseau (notamment pour réaliser la consultation sociale européenne). Différence, autogestion, égalité, débats, vie en commun, repos, apprentissage, restauration, développement personnel et collectif au quotidien ! Un autre monde est possible !

É. J.


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