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Jacques Ellul

« Jacques Ellul, l’homme qui avait presque tout prévu » de Jean-Luc Porquet
Le jeudi 15 mai 2003.

Vous êtes un peu pro-situ ? Savez-vous bien qu’une bonne partie de Debord, c’est de l’Ellul acidifié ? Vous avez beaucoup lu Ivan Illich ? Savez-vous bien qu’une bonne partie d’Illich, c’est de l’Ellul appliqué ? Vous digérez Paul Virilio ? Savez-vous bien qu’une bonne partie de Virilio, c’est de l’Ellul développé ? Un demi-scandale qui dure depuis longtemps est la demi-obscurité où demeure l’un des penseurs les plus aigus et les plus fertiles du siècle. Jean-Luc Porquet, qui fait beaucoup pour insuffler un peu d’esprit neuf au Canard enchaîné, tente de réparer cette injustice en publiant Jacques Ellul, l’homme qui avait presque tout prévu.

Il s’agit d’un très utile résumé de l’oeuvre énorme d’Ellul (presque cinquante volumes !), incompréhensiblement peu rééditée, hormis l’essentiel la Technique ou l’enjeu du siècle. Mentionnons que l’Atelier de création libertaire a publié Anarchie et Christianisme. Ce dernier titre explique d’ailleurs pourquoi Ellul sent partout le soufre : trop méchant politiquement pour être vraiment accepté par les institutions, il était trop parpaillot pour être accepté par les politiquement méchants. L’Ellul qui nous intéresse n’est pas le parpaillot, mais celui qui a su fonder la critique de la technique. Jean-Luc Porquet a brillamment résumé « vingt idées fortes sur la technique » :

La technique a récemment changé de nature et forme désormais système. La technique rend l’avenir impensable. La technique n’est ni bonne ni mauvaise. L’homme ne maîtrise pas la technique : elle s’auto-accroît en suivant sa propre logique. La technique crée des problèmes, qu’elle promet de résoudre grâce à de nouvelles techniques. La technique n’en fait qu’à sa tête, et tant pis pour la démocratie ! La technique est devenue une nouvelle religion. La technique renforce l’État, qui renforce la technique. Les transnationales sont les enfants de la technique. Nous vivons sous l’emprise d’une incessante propagande. La publicité et le bluff technologique sont les moteurs du système technicien. Devenue universelle, la technique est en train d’uniformiser toutes les civilisations : la vraie mondialisation, c’est elle. Il ne peut y avoir de développement technique infini dans un monde fini : les techniques épuisent les ressources naturelles. Plus le progrès technique croît, plus augmente la somme de ses effets imprévisibles. La technique s’est alliée à l’image pour piétiner la parole. La technique a avalé la culture. La technique a créé un nouvel apartheid ; elle éjecte les « hommes inexploitables » et les ravale au rang de déchets humains. La technique prétend fabriquer un homme supérieur, mais supérieur en quoi ? Une seule solution, la révolution ! (mais elle est impossible).

La réaction la plus probable à cette imposante liste est de reconnaître la plupart de ces idées-force, car elles sont devenues le pain et le vin de l’écologie, de la critique post-situ et de la critique sociale tout court. « La technique s’est alliée à l’image pour piétiner la parole » ? Voilà ce que disent Baj et Virilio dans leur Discours sur l’horreur de l’art (ACL). « La technique renforce l’État, qui renforce la technique » ? Mais à quel type de guerre, d’hécatombe, venons-nous d’assister, sinon celle d’un État technique et brutal contre un État brutal (et un peuple sans défense) ? « La technique est devenue une nouvelle religion » ? De quelles prosternations n’ont pas bénéficiés l’automobile, l’ordinateur, le téléphone portable et tant d’autres ! « La technique crée des problèmes qu’elle promet de résoudre grâce à de nouvelles techniques » ? Ah ! l’avenir du bricolage génétique pour redonner du goût aux tomates génétiquement adaptées aux étagères des supermarchés !

On le voit, la progéniture d’Ellul a pour nom Légion. Mais l’un des plaisirs du livre de Jean-Luc Porquet et de son usage judicieux de citations d’Ellul est de constater que la pensée de ce dernier aura été riche, subtile, variée ; lisez donc ce qu’il dit sur la différence entre la technique et la science, sur le match entre arbres et automobiles, sur la fertilisation croisée de tous les domaines techniques, sur les prothèses sans lequel l’homme moderne est un invalide et grâce auxquelles il est un invalide, sur l’État qui existe mais auquel on n’a nul besoin de croire… Allez, lisez Ellul et Porquet, ils sont à Publico !

Nestor Potkine


Jean-Luc Porquet, Jacques Ellul, l’homme qui avait presque tout prévu, éd. du Cherche Midi, 200 p., 18 euros.





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