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C’est toujours la guerre !

le dernier livre de Jacques Vallet
Le jeudi 15 mai 2003.

Le jeudi 20 mars 2003, nous invitions Jacques Vallet, pour son dernier roman noir, Ablibabli, dans le cadre de l’émission « Chronique Hebdo ».

Ce même jeudi noir, à l’aube, commençait la guerre anglo-américaine en Irak. Noire coïncidence, triste concordance : le roman que nous allions présenter et dont les protagonistes avaient vécu la guerre du Liban (1975-1990) avait comme première phrase : « C’est la guerre ! ».

Hier au Liban, aujourd’hui en Irak. Des quinze années de tueries libanaises, d’affrontements entre les communautés, de violences individuelles, de ce bain de sang prolongé, du désespoir et du chaos sont sortis les principaux personnages d’Ablibabli.

Certains ont résisté à la folie, à la violence et à la mort. D’autres non. De la guerre civile entre communautés au terrorisme individuel, il n’y a qu’un simple prolongement. Tuer pour exister. Les fous de Dieu, les pantins accrochés à leur chef de bande, les « possédés » du drapeau national, ont tous le même bréviaire : la bombe ou la kalachnikov. Pressée sur leur bas- ventre, l’arme stimule leur pulsion de mort. Paradis d’Allah ou suicide-vengeance du desperado.

Le crime de guerre, collectif ou individuel, ne fait jouir que s’il tue « l’autre » quel qu’il soit, infidèle, pauvre ou nanti. Démuni de toute conscience propre, ou la refoulant dans l’ornière d’un catéchisme communautaire, le criminel est étranger à toute morale personnelle : le respect de la dignité de l’autre humain n’a pas plus de sens pour lui que le respect de sa propre dignité. Simple mouton du troupeau, il est déjà le « mort-vivant », grimé du rouge de l’abattoir des « élus », enveloppé du drapeau mortuaire du maître

Ablibabli

C’est une caverne, non pas celle d’Ali Baba et de ses joyeux voleurs, mais une sombre grotte, fumerie de haschich, près de Beyrouth, où se rassemblent les aveugles, les « possédés » par la drogue ou par les pulsions de la violence.

C’est de cette caverne diabolique que sortent quelques-uns des personnages de Jacques Vallet : Serge, le jeune paumé embrigadé par une bande guerrière, poseur de bombe en herbe ; Moussa, le fanatique commanditaire ès tuerie, Saleh, riche mafieux libanais, trafiquant entre autres d’armes, pilleur de banques à l’occasion, chef de réseau terroriste.

Bien évidemment, d’autres acteurs de ce roman échappent aux vapeurs méphitiques de la somnolence ou de la pulsion de mort : Élisa, la Palestinienne, Othello Desdouches, son ami, journaliste aventurier, amoureux et désabusé, Farid, le jeune de banlieue qui reste les pieds sur terre, Sylvie, l’éducatrice chaleureuse, Hafif, le cafetier généreux, heureux de rassembler dans son bistrot, dans une harmonie précaire Druzes, chrétiens, chiites, Palestiniens, Européens.

Le voyageur sans bagages

Jacques Vallet connaît bien la route de Paris à Jérusalem, et donc le chemin encore pacifique vers Beyrouth, avant que n’éclate la guerre du Liban. En quinze ans, cette guerre (1975-1990) fit 200 000 morts, 900 000 émigrés, 800 000 déplacés sur 3 millions et demi d’habitants.

C’est un peu de sa propre histoire qu’il met en scène dans ce roman. Révolté, amoureux de Léo Ferré, il cherche une explication à cette violence, à cette pulsion de mort qui s’empare brusquement de l’individu ou de toute une communauté. Trop de blessures, trop de misère, trop d’abandons émoussent la capacité de résistance à cette pulsion.

Sur son chemin, il trouve Einstein et Freud. Le premier interroge le second. Y a-t-il un remède à cette frénésie, à ce plaisir de tuer ? La réponse de Freud est pour le moins prudente. Peut-être la connaissance et la culture stimulant l’esprit critique et la formation du jugement peuvent contribuer à cette nécessaire résistance, à cette révolte pour la vie.

Cette résistance est présente dans l’histoire. Pendant des siècles, des individus se sont élevés contre l’ordre de l’injustice et de la mort, contre l’autorité religieuse et militaire. Ils ont été le maillon de vie, de lucidité, de joie qui nous relie à eux.

« La clé de mon livre, nous dit Jacques Vallet, c’est le Temps des cerises. Chant symbole et indicatif de notre radio, il donne le ton. Il éclaire et rappelle la Commune de Paris entre autres actes de résistance à l’inhumanité. »

Et, comme l’auraient été Giordano Bruno, François Villon, Théophile de Viau (et bien d’autres) : « Je suis un enfant de la Commune », conclut l’auteur.

Archibald Zurvan


Jacques Vallet, Ablibabli, éd. Zulma, 264 p., 18 euros.





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