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Une Motion d’actualité

Le jeudi 25 décembre 2003.

« Pour la grève générale expropriatrice, gestion directe de l’économie par les travailleurs organisés en commune libertaire. ». Congrès de la Fédération anarchiste octobre 1945

« Au cœur du Quartier latin, à deux pas de l’Odéon, l’immeuble des Sociétés savantes jouait alors le rôle que joue de nos jours celui de la Mutualité. Le bâtiment est parsemé de pièces de toutes grandeurs qui servaient de siège aux organisations hétéroclites nées au lendemain de la Libération. Au rez-de-chaussée, une vaste salle de cinq à six cents places était réservée aux séances plénières de ces organisations ou aux meetings politiques. C’est dans cette salle que se tint au début d’octobre 1945 le congrès puis, en décembre, la conférence nationale qui créeront la Fédération anarchiste et lui donneront une structure officielle. » Ainsi Maurice Joyeux évoquait dans ses mémoires le cadre du premier congrès de la FA d’après-guerre. Reconstruire le mouvement anarchiste après cinq ans de guerre n’était pas une mince affaire. Le mouvement social de la France de la Libération était largement contrôlé par l’appareil du Parti communiste qui voyait dans toute grève « l’arme des trusts ». La CGT, où leur influence était plus qu’omniprésente, n’avait pas encore fait scission, “ FO, ce sera bien après ”, et la CGT-SR s’était sabordée en 1939. « Reconstruire le pays », « se retrousser les manches », ces formules avaient remplacé L’ABC du syndicalisme de Georges Yvetot. Le mouvement anarchiste devait rassembler fédéralement toutes ses forces pour peser dans le mouvement social. La motion de ce congrès que nous présentons dans ce numéro se voulait en dehors des querelles d’avant et d’après-guerre. Les années cinquante verront un certain éparpillement du mouvement, mais cela est une autre histoire… À la Libération, le ton était à l’optimisme. Prenons-en de la graine !



Le syndicalisme

Les militants anarchistes, réunis en congrès, les 6 et 7 octobre, puis le 2 décembre 1945, ont pris les résolutions suivantes.

Constatant :

Que les grands courants qui se disputent l’influence au sein de la CGT ont pris une physionomie nettement réformiste ;

Que les mots d’ordre des organisations syndicales s’inspirent de la collaboration avec l’État capitaliste et le patronat ;

Que les politiciens tentent de détourner les luttes des travailleurs au profit de leurs partis respectifs, sans tenir compte des intérêts des syndiqués ;

Que la prédominance de groupes syndicaux puissants représentant des intérêts extra-syndicaux au sein de la FSM risque d’entraîner nos organisations syndicales dans une nouvelle guerre idéologique à la suite des impérialismes se disputant les richesses du monde.

Décident :

d’appeler tous les travailleurs à la lutte sur les bases suivantes :

Pour un syndicalisme de revendications et de lutte de classe ;

Pour un syndicalisme antimilitariste et laïc ;

Pour un syndicalisme indépendant des partis politiques ;

Pour un syndicalisme expurgé d’une bureaucratie de carrière ;

Pour un syndicalisme de lutte contre toutes les guerres ;

Pour un syndicalisme militant vers son véritable but, tel que la définit la Charte d’Amiens : abolition du salariat et du patronat en vue de l’émancipation intégrale de tous les travailleurs avec, comme moyen d’action, la grève générale. Le syndicat de groupement de résistance et de combat qu’il est aujourd’hui, étant demain groupe de production et de répartition de l’économie, gérée par les travailleurs eux-mêmes.

La liberté individuelle

Constatant que la liberté absolue est un mythe, mais que la vie en société n’exclut pas toute liberté individuelle.

Constatant que la liberté individuelle et d’expression — malgré certaines propagandes et apparences — n’est respectée dans aucun pays du monde.

La Fédération anarchiste engage ses militants à lutter de toute leur force contre la cause d’un tel état de fait, le capitalisme et son moyen d’action : l’État.

La Fédération anarchiste demande que rien ne soit épargné pour que triomphe le fédéralisme libertaire, base de toute liberté ;

Convie ses militants à réagir en tout lieu et tout moment dès qu’une atteinte — si minime soit-elle — est portée à la liberté de la presse, de réunion, du travail ;

S’élève contre l’esprit des nationalisations qui ne font que renforcer les pouvoirs de l’État et demande que lui soit substitué celui des collectivisations sous l’égide des communes libertaires.

La Fédération anarchiste conjure tous ses adhérents à lutter contre le principe d’autorité qui régit l’enseignement ;

S’élève contre l’école libre — génératrice d’obscurantisme et de renoncement à la lutte émancipatrice — et le monopole d’État. Elle s’engage à aider par sa propagande l’école rationaliste et les tentatives amorcées par nos camarades instituteurs pour la libération de l’enfant.

Tenant compte des circonstances actuelles et estimant que de deux maux il faut choisir le moindre, la Fédération anarchiste aidera l’école laïque par tous les moyens dont elle dispose — momentanément et en faisant des réserves — dans sa lutte contre l’école confessionnelle.

L’antimilitarisme

La Fédération anarchiste décide d’intensifier la lutte antimilitariste.

Elle constate : que dans tous les pays, quelle que soit la forme de leur gouvernement, le militarisme est le meilleur outil que possède l’appareil d’État pour opprimer les hommes ;

Que l’existence d’une armée engendre la méfiance de l’État voisin dont l’objectif devient alors d’en créer une plus forte et par là même de déclencher cette course aux armements qui amène fatalement la guerre ;

Que l’existence d’une armée est incompatible avec les buts que prétendent se fixer les grandes puissances alliées, signataires de la Charte de l’Atlantique ;

Que l’existence d’une armée est incompatible avec l’esprit internationaliste et la morale révolutionnaire qui doit demain régir les rapports entre les peuples ;

Que l’existence d’une armée est incompatible par les charges qu’elle impose à la nation et par l’esprit de caste qu’elle forge aux militaires, avec les buts des travailleurs du monde entier : la libération de l’Homme par la suppression de son exploitation par une minorité de privilégiés.

En conséquence, la Fédération anarchiste condamne tous les militarismes, quels qu’ils soient, et demande la suppression de toutes les forces militaristes.

La question coloniale

Les anarchistes, réunis en conférence nationale, le 2 décembre 1945, après avoir pris connaissance du rapport colonial présenté par la Commission administrative, élèvent une vigoureuse protestation contre les méthodes colonialistes des différents impérialismes ;

S’indignent que, six mois après la cessation complète des hostilités, des troupes appartenant à des gouvernements signataires de la Charte de l’Atlantique continuent à massacrer des populations soulevées pour défendre leur indépendance :

Dénoncent à la conscience humaine le jeu des impérialismes libéraux à la recherche de matières premières et de bases stratégiques qui n’hésitent pas à fomenter des troubles et à se servir des légitimes aspirations des peuples coloniaux pour essayer d’évincer la concurrence.

Les anarchistes réclament pour la population d’outre-mer le droit à la liberté, au travail dans l’indépendance, le droit de disposer de leur propre destinée en dehors des rivalités de clans qui déchirent le monde actuel. Ils les assurent de leur solidarité dans la lutte qu’ils doivent mener contre l’oppression de tous les impérialismes, quel que soit le visage qu’ils prennent pour camoufler leurs appétits.

La question allemande

Les anarchistes, fidèles à leur idéal antimilitariste et internationaliste, déclarent que le prolétariat allemand actuellement aussi enchaîné qu’il y a douze ans, est mis dans l’impossibilité de se libérer et qu’il appartient au prolétariat international de contribuer à cette libération ;

Que les travailleurs du monde entier ne peuvent oublier que le développement du nazisme n’a été rendu possible qu’en raison de la détresse économique dans laquelle le capitalisme mondial avait plongé le peuple allemand ;

Que les premières victimes de la répression hitlérienne dans les camps de concentration allemands ont été d’abord les militants antifascistes et particulièrement les anarchistes allemands, ceci dès l’apparition du nazisme en 1933.

Qu’en conséquence il y a lieu de distinguer dans les responsabilités le peuple allemand et le régime hitlérien.

Ils dénoncent les manœuvres du capitalisme et de l’impérialisme international qui, sous couleur de réparations, se livrent à une exploitation éhontée ; ils démontreront à l’intérieur des syndicats et dans leur propagande que si le nazisme plaçait le peuple allemand au-dessus des autres peuples, le placer, par contre, au-dessous serait faire revivre le nazisme sous une forme nouvelle.

Ils s’insurgent contre l’emploi de la main-d’œuvre prisonnière qui ne peut profiter qu’au patronat français et concurrencer le prolétariat.

Ils demandent aux syndicats d’exiger le retour chez eux des prisonniers, sans s’opposer toutefois à ce que certaines formations de volontaires telles que « SS », y compris tous les officiers, soient employés à des travaux dangereux, tels que le déminage.

Les anarchistes affirment aux ouvriers français que les ouvriers allemands sont aussi des victimes de classe et qu’il y a lieu de rétablir en Allemagne la liberté syndicale et d’expression. C’est dans la mesure où le peuple allemand recouvrera sa liberté qu’il pourra être facteur de paix et que les peuples n’auront pas à subir une troisième guerre mondiale.

Le problème de la paix

La Fédération anarchiste déclare que le problème de la paix ne peut être utilement examiné que selon les données suivantes :

Les conflits entre individus comme entre nations sont le résultat du système capitaliste et étatique. L’éducation et en général toutes les méthodes d’enseignement employées par les différentes puissances ont pour objet de prédisposer l’ensemble de la population à l’acceptation et à la défense d’un tel régime.

La Fédération anarchiste, tout en n’admettant pas la violence comme principe, considérant qu’il ne doit être perdu de vue que tous les régimes d’exploitation en font leur moyen d’oppression et de conquête ; que la libération économique et sociale des peuples exige une action vigilante de la part des travailleurs et que cette action peut même se présenter sous la forme directe et révolutionnaire des masses, déclare :

Que les guerres (sans prendre en considération les motifs invoqués pour entraîner les peuples à les faire) ne peuvent disparaître que dans la mesure où le capitalisme et l’État auront été détruits sous toutes leurs formes ; que les méthodes et l’éducation tendant à faire disparaître l’emploi de la violence ne pourront porter tous leurs fruits que dans une société débarrassée des germes de toute guerre ; qu’il appartient aux peuples de présider eux-mêmes à leurs destinées et qu’ils ne doivent plus s’en remettre à leurs gouvernants — quelles que soient leurs nuances politiques ou religieuses — pour la sauvegarde de leurs intérêts, de leur sécurité et la garantie de la liberté.

Il importe donc de développer l’action directe révolutionnaire indispensable pour arriver à ces fins. Dans ce domaine, les syndicats ouvriers, en raison de la pression qu’ils peuvent exercer sur l’économie, doivent jouer un rôle prépondérant, décisif dans le sens de l’internationalisation rapide des luttes ouvrières.

La Fédération anarchiste affirme que la guerre n’est pas une fatalité, que le désarmement des esprits est une des conditions indispensables à la paix et à la solidarité humaine ; qu’il est nécessaire de rejeter toute idéologie belliciste quelle qu’en soit l’étiquette — employée comme prétexte par les dirigeants, seuls bénéficiaires des conflits internationaux.

Elle demande à tous les militants ouvriers et pacifistes de s’engager délibérément dans la voie révolutionnaire, en opposant l’instauration du fédéralisme libertaire à la guerre ; fait un appel pressant aux jeunes — qui seraient, les premiers, victimes d’un conflit — en les conviant à prendre place dans ses rangs pour le grand combat de la liberté.

L’amnistie

La Fédération anarchiste :

Élève une protestation indignée contre le maintien en prison, un an après la Libération, sept mois après la fin des hostilités en Europe, des militants emprisonnés depuis 1939. Elle constate que la guerre qui vient de se terminer continue pour eux.

Dénonce aux travailleurs la carence des partis qui se réclament du prolétariat dont les congrès viennent de se tenir récemment et qui n’ont pas eu le courage de réclamer au cours de ces congrès l’amnistie pour les victimes des tribunaux militaires, abandonnant là une vieille tradition qui a contribué à la fortune de ces partis.

Le Congrès recommande à ses militants, à ses groupes, à ses régions, d’avoir toujours présente à la mémoire la pensée de ceux qui souffrent dans les bagnes militaires d’Esse, de Montluc, de Nontron. Il leur recommande de poser devant les auditoires qu’ils pourraient rassembler le problème de l’amnistie totale pour les prisonniers militaires détenus depuis 1939 et d’œuvrer pour que cette amnistie devienne une réalité.





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