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Du nerf pour la guerre

Le jeudi 19 février 2004.

Originale et savoureuse cette lecture de la presse financière française de 1938 à 1945, concoctée par Francis Ronsin [1]. Les esprits curieux apprendront, sinon comment il est possible de faire fortune sur des montagnes de cadavres, du moins la façon dont s’exprimait la « bonne » conscience des boursicoteurs tout au long des violences terroristes et militaires de la Seconde Guerre mondiale : l’envolée tout particulièrement spectaculaire des indices à la Bourse de Paris n’a eu d’équivalent ni chez les puissances de l’Axe, ni chez les Alliés… ni dans les autre États occupés, voire même dans les pays neutres.

À travers ce florilège d’articles de journaux économiques, se découvrent sans fard la cruauté et l’obscénité de spéculateurs, qui, à l’épicentre d’une énorme tragédie humaine, ne pensent qu’à s’enrichir avec une fièvre éléphantesque : quand la guerre et l’oseille se mettent ouvertement en ménage, les mentalités mesquines, égoïstes et serviles se goinfrent.

Le 1er septembre 1939, les troupes allemandes pénètrent en Pologne. Toute la France est mobilisée. L’Agence économique et financière (AEF) publie cet avis : « En vue de satisfaire aux besoins de la clientèle, les services de caisse et de coffres-forts du Crédit lyonnais seront ouverts au siège central et dans les agences le samedi 2 septembre toute la journée, aux heures habituelles. » L’absence de distributeurs automatiques de billets n’explique pas cette soudaine sollicitude pour procurer de l’argent de poche aux citoyens-soldats…

L’échéance la plus redoutable pour lesdits financiers « risque d’être, non pas la guerre, mais la démobilisation ».

Vendre au son du clairon et acheter au son du canon est un vieil adage boursier.

Dans les colonies, malgré le départ du jeune personnel européen sous les drapeaux, l’activité, à l’instar de celle de la Société commerciale de l’Ouest-Africain, n’est pas trop perturbée en raison de la maîtrise des mers par les flottes britanniques et françaises.

À la Bourse de Madrid, 100 francs français se négocient jusqu’à 28,15 pesetas, alors que 100 marks s’achètent à 3,90 pesetas : la monnaie allemande ne vaut pas grand-chose, même au pays du général Franco, grand ami des dictateurs Hitler et Mussolini.

Divers décrets paraissent au JO, qui rassurent le palais Brongniart sur le strict respect des valeurs morales : l’État relève sensiblement le prélèvement effectué sur les bénéfices des entreprises travaillant pour la Défense nationale. Contrairement à 14-18, il n’y a plus désormais de « profiteurs de guerre ». On n’arrête pas le progrès, surtout celui du cynisme économique !

Le Journal des finances (JDF) ne s’inquiète pas, au contraire du clairvoyant marché hollandais, des concentrations de la Wehrmacht dans la région d’Aix-la-Chapelle : « Un mouvement tournant par la Hollande, la Belgique ou la Suisse exige de gros effectifs. L’armée allemande, qui pendant dix-huit ans n’a pas pu utiliser le système de conscription, ne possède pas, à beaucoup près, les effectifs exercés et encadrés dont elle disposait en 1914… »

Grâce aux mérites de l’armée enterrée dans la ligne Maginot, l’argent retourne massivement en France : ces importantes rentrées de capitaux (34 milliards de titres et devises rapatriés, selon l’AEF du 14 décembre 1939) entraînent des investissements qui enflamment la cote à la Bourse de Paris. Il s’agirait d’un acte patriotique, permis par la dissolution du Parti communiste, victime collatérale du pacte germano-soviétique !

Les Déroulède hurlent à la religion sanglante de la patrie dans les assemblées générales des entreprises, pour faire face au manque de travailleurs, ils obtiennent du gouvernement des réductions de salaire de 15 %, une durée de travail portée jusqu’à 60 heures par semaine, la venue dans l’Hexagone de nombreux ouvriers, notamment du Tonkin, pour aider les industriels français à attendre la victoire totale…

Avant la pâtée, le pâté en boîte connaît ses heures glorieuses : « La maison Olida aurait passé avec l’intendance un important contrat de fournitures, qui occuperait la presque totalité de l’activité des usines d’Asnières » (Aux écoutes de la finance du 25 novembre 1939). Il en est de même pour le cirage Lion noir, qui fait exploser ses bénéfices.

Francis Ronsin, dont il convient de saluer la rigoureuse impartialité dans sa méthode de travail, citant Jean-Noël Jeanneney, attire l’attention sur la vénalité de certains journaux économiques et financiers sous la IIIe République. Affairisme, chantage, mélange des genres entre articles et publicité… vicient la presse tout entière, et partant, la marche même et la vie d’un régime démocratique. Quel changement avec les médias à la botte des marchands d’armes, qui bourrent actuellement les kiosques ?

Le 10 juin 1940, coup de tonnerre dans les cieux sereins du milieu, la Bourse de Paris est fermée et la cotation y restera théoriquement suspendue jusqu’au 19 mars 1941. C’est l’époque du viol des coffres-forts, dont l’horreur reflète une « anarchie » totale !

Marché noir

Sous les colonnades ou les passages couverts du quartier parisien de la Bourse, un acheteur trouve un vendeur et ils se mettent d’accord sur un prix (généralement de quelques points au-dessus des cours de la Bourse de Lyon, intangible référence à la zone nono [2]). Soucieux d’avoir une garantie sur l’origine des titres, il demande à un agent de change d’entériner la transaction. Celui-ci sollicite l’autorisation d’un adjoint de service, qui donne son accord si le cours lui paraît normal.

Parallèlement, entraînés aux coups et combines en tous genres, y compris aux situations de prohibition, concurrençant durement les coulissiers, des prédateurs marrons et retors développent un marché « noir-noir ». Les devises, l’or, les diamants, les tableaux, les timbres poste, etc. s’échangent avec des prix à la tête du client.

Les entreprises « juives » ont été liquidées ou aryanisées. Les professions touchant au commerce de l’argent sont interdites aux personnes juives depuis la loi du 2 juin 1941.

Ceux qui ne se sentent plus chez eux en France réalisent tous les biens dont ils peuvent se débarrasser, d’où une évasion de capitaux.

Face à la démentielle envolée des cours, les agents de change persuadent les autorités que seule la réouverture de la Bourse peut y mettre fin : le 19 mars 1941, c’est chose faite et au cours de cette « année noire » l’indice du cours des actions progresse quand même de 52 %.

Les offres restent à peu près inexistantes, face à des demandes qui s’accumulent de jour en jour (par exemple le 9 décembre 1942 : 61 offres de vente sur le nickel pour 6 781 demandes). L’économie à la sauce de Vichy devient un foutoir innommable, d’où débordent les pratiques frauduleuses des marchés noirs-noirs. Les cours flambent, la Bourse se bloque, elle enregistre des cours fictifs et les transactions se passent sous le manteau. Le nombre de billets de banque en circulation s’accroît considérablement (de 270 à 383 milliards de francs pour la seule année 1942) en plein marasme de la production et des échanges.

Le 6 décembre 1941, le Journal de la Bourse, fait unique, chante la révolution sociale et la suppression du salariat : « La Révolution européenne est en cours »…

Le 10 octobre 1942, ce même brûlot reproduit l’appel du secrétaire d’État à la production industrielle : « Tout Français est assujetti au travail. Cette notion d’assujettissement fait appel à son honneur. » Or, souligne Francis Ronsin, c’est rarement en vain que l’on fait appel à l’honneur des Français, tout comme à leur intelligence…

Disposant de revenus considérables, les vendeurs du marché noir sont devenus eux-mêmes les acheteurs les plus intrépides. Ils créent un désir frénétique d’acquérir des actions, des Bons du Trésor et autres valeurs « refuges ». Tout s’achète à n’importe quel prix.

Sous les bombes

Les bombardements de l’aviation anglo-américaine n’ont pas d’effet sur les cours de la Bourse (JDF du 10 septembre 1943).

D’ailleurs, ces bombardements visent surtout des infrastructures, des installations industrielles (déjà démantelées par les Allemands), voire des cités ouvrières (qui ne votent pas pour les conservateurs). Mille quatre cents logements sociaux ont été détruits en Normandie, d’après le JDF du 21 septembre 1945.

Les attaques aériennes, qui détruisent les fortunes en billets de banque, agissent peu sur les Bons du Trésor, faciles à thésauriser et qu’on emporte dans son portefeuille. L’insécurité du lendemain remplit pourtant toujours plus les lessiveuses de billets, car les agriculteurs et propriétaires français se démènent fébrilement pour cacher leur argent sale au fisc.

Par contre l’inflation liée aux dépenses d’armement et de guerre se poursuit en raison également des paiements et dépenses de l’armée d’occupation allemande (Agence économique et sociale, circulaire n° 108, 4 février 1943).

Certaines fabrications sont interdites : celle des jouets, à Berlin, à compter du 15 avril 1943, celle de confiseries en Allemagne au 1er janvier 1944 : la guerre entre véritablement dans une phase très critique.

Avec l’invasion militaire, de janvier à août 1944, la multiplicité des monnaies pose des problèmes : « franc Pétain », « franc de Gaulle », billets des armées d’occupation ? Faut-il soupçonner la « finance juive américaine », les gaullistes et leurs alliés communistes de projeter la ruine des braves épargnants français ?

Alors que les chars alliés foncent sur Berlin, les cours baissent sensiblement, tandis qu’ils montaient gaillardement quand l’armée allemande envahissaient l’Union soviétique…

Autre paradoxe apparent de cette période sanglante, un grand engouement pour les arts, la joaillerie, la philatélie, etc. se développe sans référence comparable, autre que la perspective d’un impôt sur la fortune sous un prétendu gouvernement socialiste.

Enfin est-il besoin de rappeler que les grandes nationalisations de 1945-1946, ont généré des « indemnisations équitables », sans lendemains tristes pour les boursiers, dont les plus malins avaient anticipé la « spoliation » ?

Un grand merci à Francis Ronsin, pour ce livre limpide, qui fait tomber tant de tabous sur l’argent de la guerre !

René Burget


Francis Ronsin sera l’invité de « Si Vis Pacem » le jeudi 26 février, à 18 heures sur Radio libertaire. Le thème abordé sera bien sûr : « Explosions boursières à Paris, 1939-1945 ».

Francis Ronsin, La Guerre et l’oseille, 23,50 euros, disponible à Publico.


[1Par ailleurs, auteur d’une histoire du néo-malthusianisme : La Grève des ventres (Paris, Aubier, 1980) et d’une biographie de Jeanne Humbert : Roger-Henri Guerrand et Francis Ronsin, Jeanne Humbert et la lutte pour le contrôle des naissances (Paris, Spartacus, 2001).

[2Zone non occupée par l’Allemagne, dite aussi « libre ».





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