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FNSEA

du terroir au pouvoir
Le jeudi 19 février 2004.

L’hiver est si doux et le printemps si précoce que la moisson survient désormais en février ! Mûres, voire blettes, des têtes tombent dans le domaine agricole. Le 22 janvier, Yves Salmon, ancien directeur général de la FNSEA, était mis en examen. Le 5 février, c’était au tour de Luc Guyau, qui régna sans partage de 1992 à 2001 à la tête de la même organisation, de chuter pour « complicité et recel d’abus de biens sociaux ». Maladroit ! Et con, en plus : il n’est même pas soupçonné d’enrichissement personnel ! Une carrière brillante qui conduit naturellement du goût du terroir… à celui du pouvoir.

Le plus scandaleux, c’est que la justice aurait l’intention d’aller au bout ! D’autres personnalités sont dans le collimateur. Alors que les faits reprochés sont d’une banalité affligeante ! Qu’on en juge plutôt : ces pauvres victimes d’une odieuse machination politique sont suspectées d’avoir participé directement ou indirectement à des détournements de fonds au profit de l’association humanitaire qu’est la FNSEA. Cet argent provient de taxes parafiscales, prélèvements obligatoires auxquels sont assujettis les agriculteurs, et qui doivent être redistribués sous forme de fonds de solidarité ou de recherche : les sommes « soustraites » atteindraient à peine trois millions d’euros. Une paille !

Une amnésie de plus

Comme dans l’affaire de la grippe du poulet, et comme dans tant d’autres, on découvre ce qu’on devrait déjà savoir ! En 1987, un rapport de la Cour des comptes critiquait les aides que l’État accordait par le biais du Crédit agricole, aides qui « renforcent la constitution d’exploitations intensives dans les filières de productions excédentaires ».

En 1998, l’examen des aides fait apparaître un tel maquis que la Cour des comptes n’arrive pas à connaître le nombre de bénéficiaires… et que de nombreux agriculteurs se retrouvent adhérents de la FNSEA (et donc la financent) sans même le savoir ! Ces ronds de cuir hargneux constataient avec une mauvaise foi évidente que 38 % des aides directes étaient allouées à 9 % des agriculteurs, principalement des céréaliers. Comme s’il n’était pas normal que des céréaliers se fassent du blé !

En 2003, les récidivistes de la Cour des comptes dénonçaient un dispositif dont la complexité ne sert qu’à masquer l’illégalité (sous-emploi des fonds recueillis, prise de décision en l’absence de tout cadre juridique, opérations éloignées de l’intérêt général de la filière…). N’en jetez plus, la Cour est pleine ! Et plus les rapports sont accablants, plus l’impunité triomphe. Ce n’est plus la Cour des comptes, c’est la cour des miracles ! Sauf si, désormais, les magistrats se souviennent qu’ils doivent « rendre » la justice… et non la confisquer au profit de la bourgeoisie !

Des conséquences dramatiques

Ce qui est intolérable, ce n’est pas seulement qu’un syndicat hégémonique, qu’une organisation mafieuse ait pu, avec la bénédiction des pouvoirs publics, enfreindre la loi. C’est surtout que cette spoliation de la petite paysannerie, inséparable de la course au productivisme, ait laminé des siècles d’efforts et de persévérance pour aboutir à un bilan catastrophique : disparition de millions d’agriculteurs, désertification du milieu rural, mal-être d’une profession, atteintes à la santé, mal-bouffe, dégradation des ressources en eau, perte de fertilité des sols, destruction des paysages bocagers, mainmise de quelques grandes firmes sur les réserves génétiques, dépendance accrue des pays du Sud… Tout en absorbant la moitié du budget européen !

Une cogestion sans faille

Car le nœud du problème est bel et bien là, dans cette fusion entre une organisation syndicale et le pouvoir politique proférant le même credo : le renard libre dans le poulailler libre. Ce qui autorise Luc Guyau à déclarer, avec ce qui pourrait sembler une naïveté sidérante : « Tout se faisait en toute transparence avec la tutelle des ministres. » La souplesse extrême du cadre légal rend inutile le recours à l’illégalité !

Née en 1946 (dans la mouvance de l’extrême-droite et du régime de Vichy) sur le mythe de l’unité paysanne (comme si les intérêts d’un petit maraîcher breton étaient les mêmes que ceux d’un céréalier de la Beauce ou d’un viticulteur bordelais !), la FNSEA a très vite adopté un fonctionnement « à la soviétique » : démagogie, mais surtout cynisme, intrigues, manipulations, chantages… Elle contrôle d’une poigne irrésistible toutes les structures liées au milieu : coopératives, Mutualité sociale agricole, Groupama (assurances), Crédit agricole, chambres d’agriculture, Safer, instituts techniques spécialisés… et même les conseils municipaux des communes rurales.

Seule interlocutrice du pouvoir politique, elle dicte ses volontés aux ministres : quand on sait que trois anciens ministres — Michel Debatisse, François Guillaume et Henri Nallet — sont issus de ses rangs, on comprend mieux pourquoi les textes en préparation circulent entre les directions du syndicat et les services de l’État (qu’ils soient gérés par la droite ou par la gauche).

Le résultat, c’est l’instauration d’un modèle unique de développement agricole utilisant la technique comme vecteur d’une idéologie totalitaire, marginalisant, et même anéantissant ceux qui refusent d’entrer dans le moule. C’est une fuite en avant du productivisme qui conduira du veau aux hormones aux élevages hors sol, et des farines animales aux OGM — la quantité au détriment de la qualité. C’est une concentration accrue des terres permise par la disparition programmée des petits exploitants, la promotion de l’agri-manager aux dépens du petit paysan. C’est la soumission constante aux exigences des grandes firmes de l’agro-alimentaire, de la chimie, de la pharmacie, des semences, de la grande distribution, et donc aux impératifs de la finance internationale.

La terre à tous

Comme le dit lui-même un membre de la Cour des comptes : « On peut rester un mois sans que jamais personne vienne vous déranger. » Et quand un travail est fourni, il n’est pas pris en considération ! Faut-il donc attendre le prochain rapport de la Cour des comptes pour… ne rien faire ? Faut-il attendre, plus globalement, que l’Organisation mondiale du commerce ait, partout, compromis la liberté de semer, de choisir le contenu de son assiette, et l’autosuffisance alimentaire pour que les peuples reprennent ce qui leur appartient : la terre ? Faut-il attendre que des centaines de millions d’autres paysans soient condamnés à l’exode ou même à la famine pour comprendre qu’il n’y aura jamais de justice sociale sans l’abolition de la propriété privée des moyens de production ?

Jean-Pierre Tertrais





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