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De la liquidation de la solidarité collective à la charité publique

Le jeudi 19 février 2004.

Depuis une trentaine d’années, les gouvernements successifs, de gauche comme de droite, se sont attaqués avec un zèle féroce à tout ce qui constitue la solidarité collective établie pour sa plus grande partie entre la fin de la seconde guerre mondiale et le début des années soixante-dix. Par solidarité collective nous entendons tout ce qui permet aux salarié-e-s, via un salaire différé ou les impôts, de s’assurer ainsi qu’à celles et ceux qui ne travaillent pas (malades, enfants, retraité.e.s, etc.) une vie décente. Hélas, dès le début, le ver était dans le fruit, puisque l’État et le patronat ont présidé, aux côtés ou non des principales organisations ouvrières, à la destinée des services publics et des différents organismes sociaux. Ils n’y ont pas leur place ! En ce qui concerne le patronat, celui-ci ne fait que de reverser une partie (grosso modo la moitié) du salaire qu’il doit aux salarié.e.s à la Sécurité sociale, à l’Unedic, etc.

Mais on n’est pas regardant quand il s’agit de casser le produit du travail des autres. Aussi, sous les bons auspices d’une prétendue crise économique et de la lutte contre les « déficits » (mais la solidarité collective doit-elle être bénéficiaire ?), les élites dirigeantes, sans grande résistance des directions syndicales, s’en donnent-elles à cœur joie pour tout casser. Le système des retraites par répartition est mis à mal avec l’allongement de la durée des cotisations, la quasi-obligation de cotiser auprès d’organismes privés… L’assurance chômage est peu à peu réduite à peau de chagrin (la dernière convention Unedic signée par le patronat et les syndicats jaunes CFDT et CGC a déjà exclu de fait 180 000 personnes pour atteindre les 600 000 d’ici la fin 2005 alors que dans le même temps les ASS sont réduites…) et la Sécurité sociale est progressivement privatisée (déremboursement et passage à un système à trois paliers qui n’a d’autre but que de faire payer un peu plus les usager.e.s) sans parler des services publics, qui sont régulièrement attaqués.

Bien évidemment le crime profite largement aux patrons. Ceux-ci récupèrent une bonne partie des services qu’ils revendent ensuite à prix d’or aux usager-e-s alors même qu’ils sont responsables des difficultés de nombre d’organismes. Ainsi, la Sécurité sociale serait en déficit de 10,6 milliards d’euros pour la branche maladie. Les trois quarts de ce déficit sont dus au manque de recettes lié au chômage, or qui licencie ? De plus, chaque année, le patronat garde pour lui 2 milliards d’euros alors qu’il les a prélevés du salaire qu’il doit aux salarié.e.s, auxquels il faut rajouter les 19,6 milliards d’euros d’exonérations patronales (80 % de cette somme sont compensés par l’impôt) Bref, les patrons sont largement gagnants mais leur intérêt va bien au-delà de l’argent et des services qu’ils détournent pour leurs intérêts propres.

Précarisation et contractualisation des rapports sociaux

Profitant d’un salariat rendu plus docile par la précarisation de son existence et la peur du chômage, le patronat et les gouvernements successifs « forcés », comme le disent les élus de gauche, par le « réalisme économique » en période de récession, couplent la casse de la protection sociale et la dégradation des conditions de travail. Ces dernières partent alors à vau-l’eau : 3,4 millions de salarié-e-s touchent moins que le Smic, les contrats précaires se multiplient (TUC, CES, CEC, CDD de 5 ans et maintenant RMA, sur lequel nous reviendrons), une nouvelle loi, dite de « dialogue social », abolit le principe du mieux disant social. En gros, des accords d’entreprise pourront être plus défavorables que les accords de branches, ceux-ci pourront à leur tour être inférieurs aux conventions collectives et bientôt sans doute au code du travail. Le Medef se démène en ce sens en tout cas.

Toutes ces attaques ne visent qu’à faire reposer intégralement sur les salarié-e-s les risques qui découlent des aléas économiques et s’accompagnent d’une contractualisation accrue de tout rapport social. Là où on pouvait se référer au droit du travail, aux conventions collectives, etc. il n’y aura plus qu’un rapport direct et forcément inégal entre un bailleur et un demandeur de travail. Derrière l’éternelle « loi » de l’offre et de la demande, c’est donc à un retour au féodalisme patronal que nous assistons quelles que soient les pseudo-préventions à l’éthique et autres transparences que nos bons maîtres prétendent appliquer.

La dégradation des conditions de travail aggravant la casse de la solidarité collective, la boucle est bouclée. Mais pour parvenir à leurs fins, les gouvernant.e.s doivent encore empêcher toute révolte collective ou individuelle d’où la criminalisation de la misère et des mouvements sociaux (militant.e.s poursuivi.e.s en justice, volonté d’introduire un service minimum et, a minima, de mieux codifier le droit de grève, etc.). Avec la fin des luttes collectives, le patron omnipotent pourra définitivement régner sur ses sujets salariés.

La charité publique institutionnalisée

Par quoi remplacer alors la solidarité collective sans tomber dans un système de misère complète généralisée qui nuirait à la consommation et pourrait pousser à la révolte des personnes n’ayant plus rien à perdre puisque ayant déjà tout perdu ? Là, le recours aux bonnes vieilles recettes de la morale chrétienne est le bienvenu pour un capitalisme prêt à bouffer à tous les râteliers.

Premier épisode : on commence par culpabiliser les chômeurs et les pauvres comme a su le faire avec son tact habituel le socialiste Charasse tout en les fliquant. Les personnels de l’ANPE, les référent.e.s RMI en sont réduit.e.s à contrôler la recherche effective de travail des chômeurs et les travailleurs sociaux devront communiquer leurs informations au maire de leur commune d’exercice selon la nouvelle loi Sarkozy. Deuxième épisode : on remet en selle la « valeur travail ». Du rapport Botton (chef de banque) en passant par Raffarin, Seillières et même Ferry, tout le monde s’y est attelé. Un-e individu-e sans travail (et ce quelles qu’en soient les conditions) ne pourrait en être véritablement un-e. Le Pare condamne donc les demandeurs/ses d’emploi à accepter n’importe quoi au bout d’un certain temps. Troisième épisode : le RMA.

Ce revenu minimum d’activité qui sera imposé aux RMIstes obligera ces dernier.e.s à travailler pour 540 euros par mois et 20 heures par semaine pour un patron qui bénéficiera, pour son financement, du RMI des RMAstes. En gros il n’aura que 2,70 euros de l’heure à débourser alors que les victimes de ce travail forcé ne pourront quasiment pas cotiser pour leur retraite notamment. Enfin, rien n’empêchera un patron de licencier un.e salarié.e pour le réembaucher ensuite avec un RMA.

Ce nouvel STO, financé qui plus est par nos cotisations sociales, replacera les chômeurs, coupables, forcément coupables de ne pas travailler, sur le droit chemin de la « réinsertion sociale » sous le contrôle des Conseils généraux. Bref, derrière la morale nauséabonde, on met les sans-emploi à la merci de quelques caciques locaux qui sauront évidemment trouver leur intérêt à avoir leurs pauvres.

Pour le reste, les officines de l’humanitaire prendront en charge la survie des populations paupérisées. Et si nécessaire, on pourra toujours supprimer un jour férié pour venir en aide aux pauvres comme cela a déjà été fait pour les vieux et les vieilles victimes de la gestion libérale de la santé publique au cours de cet été caniculaire.

Face à ces attaques, il est plus qu’urgent de reprendre nos vie en main. Seule la convergence des luttes avec, comme outil, la grève générale permettra de faire reculer nos ennemi.e.s de classe. Il faudra passer outre les freins que constituent les directions des appareils syndicaux, qui ont tout fait pour empêcher qu’un mouvement d’ampleur prenne en mai-juin 2003 et qui ont récidivé en janvier avec des appels dispersés dans les secteurs publics. À nous de concrétiser, de la base, notre révolte, à nous d’imposer d’autres rapports sociaux qui ne reposent plus sur la cogestion, dont nous venons de voir les dangers intrinsèques, mais sur l’autogestion des services socialement utiles et de la solidarité collective.

Romain





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