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Le Prix et le bruit du vent

les centrales éoliennes
Le jeudi 11 mars 2004.

Une réaction à cet article est paru dans Le Monde libertaire n° 1356 du 15 avril 2004.



Face au péril nucléaire, il importe de mettre en place un dispositif d’énergies renouvelables dans les meilleures conditions. Les Accords de Kyoto et de Buenos Aires, spécifiques à la réduction des gaz à effets de serre, ont introduit la nécessité d’atteindre, d’ici à 2010, l’objectif d’un taux global de 21 % d’électricité à partir d’énergies alternatives.

Des chercheurs ont enquêté sur le potentiel éolien en France, et l’on a mis en évidence que certains départements du sud, la région Bretagne, la Normandie et le nord du pays révélaient de formidables gisements.

Dès lors, une course contre la montre a débuté, véritable défi aux règles élémentaires de la démocratie qui jette sur l’écologie l’ombre d’un doute.

Au lieu d’encadrer de contours nets le développement des installations de production d’énergie éolienne, nos politiques ont préféré le laisser-agir libéral, la puissance aveugle du capital contre l’homme de la rue, des chemins creux, des collines et des forêts.

Des promoteurs privés, désignés par de mystérieuses entreprises aux capitaux opaques, battent aujourd’hui la campagne à la recherche d’élus alléchés par les retombées sur l’économie locale d’implantations éoliennes aux dimensions pharaoniques.

Ces porteurs de projet, ainsi qu’on les surnomme, frappent aux portes d’exploitants agricoles, contrats sous le coude, prêts à faire signer les propriétaires de terrains cultivables contre un coquet rendement. Les semeurs de vent rentable offrent, pour chaque aérogénérateur planté dans le paysage, des sommes variant entre 3 000 et 6 000 euros et un loyer annuel avec bail renouvelable.

Il faut admettre que ces ressources « longue durée » peuvent susciter la convoitise. À ce tarif, l’impact environnemental devient une préoccupation secondaire. Et, d’ailleurs, les éoliennes vantées par les écologistes (y compris activistes) sont vendues sans défaut : elles sont propres et muettes.

Seule une forte, mais alors très forte tempête, d’un genre cyclonoïdal, serait en mesure d’abattre ces aérogénérateurs dont la verticalité oscille entre 40 et 120 mètres. Au moins, ils ne pètent pas à la gueule. Ils ne menacent pas d’effacer la vie comme les invisibles effluves d’une centrale nucléaire détraquée.

Nos vendeurs d’éoliennes n’ont, par conséquent, aucune difficulté à promouvoir la diversité des vertus d’un ou de plusieurs aérogénérateurs auprès de loueurs de terre convaincus de faire bonne œuvre.

Seulement, les implantations éoliennes existent déjà et ne font pas que des heureux. En Bretagne (et particulièrement dans le Finistère), région choisie pour son mirifique potentiel éolien, les riverains de la centrale de Plougras (élégamment intitulée « ferme éolienne ») ont accueilli ce projet alternatif cœur et bras ouverts jusqu’à ce que les huit éoliennes de soixante mètres érigées sous leurs yeux n’émettent, en juillet 2003, énergie douce et bruit de folie.

À moins de 800 mètres de leurs habitations, les éoliennes diffusent un son équivalent à celui d’alarmes de voiture qui interdit de dormir de nuit comme de jour.

Car il est bien vrai que si les aérogénérateurs sont propres, ils ne sont ni muets ni invisibles. Certes, l’on prônera, à la manière d’une défense des colonnes de Buren ou de la pyramide du Louvre, l’insoupçonnable qualité esthétique de ces roses des vents gargantuesques. On nous dira que l’œil peut s’émouvoir, qu’une neuve émotion naîtra de cette réalité naguère connue sous le nom de moulins.

Or, en Bretagne, nous sommes loin des moulins de Montmartre et de Ménilmontant. Les aérogénérateurs qui se dressent ici, coiffés de feux éclatants qui flashent toutes les cinq secondes, n’égalent en rien le charme décrit par Gérard de Nerval. Nous les voyons poindre comme les emblèmes d’une nouvelle industrie qui exclut d’emblée les métaphores et le poème. Puisqu’il est vrai que le vent souffle et, légendairement, en Bretagne, les promoteurs privés ne se sont pas souciés de préserver la terre des mystères arthuriens pour y aller de leurs profits hâtifs. Investir dans l’éolien, c’est ce qu’il y a de mieux actuellement ; un tel placement assure 20 % de profit après impôt.

Ils vont vite, très vite, avant que les populations locales ne se regroupent, avant que la révolte ne s’empare finalement des Bretons qui verront leur pays se changer en une forêt de mâts, et de mâts métalliques. Avant que des lois sûres (protégeant les femmes, les enfants et les hommes) réglementent ce sinistre désordre.

Vous vous apercevez un jour qu’un sonomètre est installé dans un jardin voisin. L’employé fort aimable qui vient relever son instrument vous confie l’adresse du bureau qui l’emploie, une officine en études acoustiques. L’acousticien en chef révèle qu’il est en train de mesurer les effets sonores d’un aérogénérateur sur votre vie de tous les jours (et de toutes vos nuits).

Le sonomètre a été disposé un mardi après-midi ; il est relevé le lendemain matin. Et c’est ainsi que l’on mesure l’impact sonore d’une machine dont les pales fendront l’air. Ce type de mesure « à la va-vite » ne tient compte ni des variations saisonnières ni des variables météorologiques — direction et force du vent sont évidemment instables. Vous apprenez le nom et les coordonnées du promoteur de l’implantation prévisionnelle qui menace votre environnement. Celui-ci vous apprend que l’un des nombreux aérogénérateurs qui seront installés près de chez vous sera planté à 400 mètres de votre habitation. Il vous dit que c’est pour le bien de notre pays. Il ajoute même, avec un trémolo lyrique, que c’est pour le bien de la planète tout entière.

À Plougras (Côtes-d’Armor), près de Guerlesquin, commune ornée du titre de « petite cité de caractère », la centrale est un échec. C’est une erreur totale, un contre-modèle. Actuellement, vous dit le promoteur, les centrales ne font aucun bruit et elles sont masquées dans le paysage par des artifices végétaux. Il faut dire que le dépôt d’un permis de construire auprès de la préfecture doit être assorti d’un certain nombre de documents faisant valoir les précautions prises, par le promoteur, à l’égard des riverains et de leur paysage. Il vous dit : « C’est à peine si vous les verrez. »

Elles mesureront de 60 à 140 ètres de haut Faudra-t-il importer des séquoias d’Amérique ? Vous n’y croyez pas. Vous sentez que ce monsieur (qui au passage vous traite de contestataire) cherche à vous embrouiller. Vous allez voir le maire de votre commune, accompagné d’autres riverains inquiets, qui vous dit que l’Europe a ainsi décidé, ce qu’il faut faire de toute façon, qu’il consultera attentivement le dossier… du promoteur. Et ceci, sans prendre l’avis de la population.

Bien sûr que la demande d’autorisation de permis de construire donnera lieu, ensuite, à une enquête d’utilité publique (rendue obligatoire depuis juillet 2003) mais, jusque-là, nulle information, transparence zéro. « D’où viennent les fonds ? », est-il demandé aux maires qui ont obligation de vérifier la provenance des capitaux.

Vous notez, au passage, que ce sont les populations locales qui se rendent chez le maire et non le maire qui se déplace vers les populations.

La prolifération éolienne ne tient compte ni des risques naturels, météorologiques, ni de la faune, moins encore de l’humain. L’un de ces maires, consultés par des personnes inquiètes de voir leur vie basculer dans un charivari sonore, ne s’est ému qu’à l’instant où un intervenant lui signalait que les chasseurs ne pourront plus se livrer à leur loisir. Le bruit aérodynamique des machines fait fuir la faune et l’avifaune. Les chevreuils et les sangliers ne peuvent plus gîter.

Il faut produire éolien à toute force sans s’encombrer de la vie humaine, sans s’interroger sur la brutale transformation d’un paysage naturel, sans questionner la provenance des sommes sardanapalesques qui assistent la création de cette nouvelle production d’énergie. Certaines fois, Framatome est dans le coup. Ayant échoué dans son objectif nucléaire, elle tente l’éolien. Et se refait, par surcroît, une virginité.

Car qui conteste aujourd’hui le hérisson éolien, qui s’interroge sur l’atomisation de promoteurs mercenaires, lesquels frappent habilement aux bonnes portes, évitant toujours soigneusement de toquer là où l’éveil, la vigilance ou quelque lucidité seraient susceptibles de condamner de juteuses campagnes ? Ces investisseurs d’une ère nouvelle se découvrent généralement lors de réunions publiques organisées (c’est obligatoire !) par les maires de petites communes qui cherchent l’argent là où il se trouve, prétextant la déprise rurale. Ils sont plutôt bien accueillis par des citoyens soudainement écolos, lesquels constatent que le site éolien ne gênera qu’une petite poignée de personnes. Tant pis pour elles.

Il faut bien avoir le sens du sacrifice si l’on veut faire reculer la menace nucléaire. Ces citoyens « récalcitrants » seraient-ils les victimes expiatoires d’une machination financière drapée de vertus ?

À Plougras, quelques riverains vivent sous antidépresseurs, d’autres parlent de se suicider. De vieux paysans pleurent discrètement. Ils ne savaient pas. Ils craignent que leur combat les désigne comme des coupables : coupables d’exprimer leur bien réelle souffrance.

Qui informe aujourd’hui de la réalité, et je veux parler de la réalité vraie ?

Qui dit le prix à payer du vent ? Saurons-nous ? Comment ?

Et quand ?

Dans le Finistère, des collectifs s’assemblent, des associations se créent pour faire front au rouleau compresseur du défi éolien. Dans l’attente des engins lourds qui viendront saborder leurs vies (parfois, peut-être, un peu trop contemplative), ils discutent, ils envisagent de concevoir une charte humaine de l’éolien. Surtout, ils ont peur.

On leur cache tout. On ne leur dit rien. Là-bas, à Lanmeur (où naquirent les ancêtres de Jack Kerouac), à Guerlesquin, à Guimaëc, à Plougonven, à Plouigneau, à Plouvien, à Ploudalmézeau…

Ils sont pour la plupart résolument antinucléaires, favorables aux énergies alternatives mais sans destruction massive, sans dézinguage de vies humaines.

En face d’eux, les représentants du nouvel ordre écologique affirment que Plougras est une erreur mais que partout ailleurs, en Vendée, dans l’Aude, dans les Pyrénées, tout va bien. Ils disent que la technologie sait désormais bâtir des éoliennes insonores, séduisantes, bénéfiques.

Pensent-ils que les Bretons sont incapables de s’informer au-delà de Plougras pour savoir que leurs merveilleuses machines font du bruit en Allemagne, en Espagne ou en Californie ? Ils croient que les Bretons ne connaissent que la télé !

Guy Darol


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