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Le Ministère de l’Intérieur contre le Monde libertaire

Le jeudi 19 juin 1997.

« Quelles sont, à votre avis, monsieur Devriendt, les limites de la liberté de la presse ? » Voilà une bien étrange question dans la bouche d’un président de tribunal, surtout lorsqu’elle s’adresse au directeur de publication du Monde libertaire ! Chacune des personnes présentes put néanmoins l’entendre en la XVIIe Chambre du tribunal d’instance de Paris le 12 juin 1997.

Encore une fois, notre hebdomadaire devait répondre à des accusations des représentants de sa vieille ennemie, la république bourgeoise. Comment donc, après les tracasseries diligentées par l’extrême droite et Le Pen, se déclinait, ce jour-là, ce qui commence à s’apparenter à de l’acharnement judiciaire ?

L’ex-ministre de la Police, M. Debré (dont le grand-père, le célèbre médecin, admirait beaucoup Robert Louzon et les syndicalistes révolutionnaires, dont certains étaient anarchistes, du noyau de la VIe ouvrière des origines) a cru percevoir, dans une des chroniques de notre hebdomadaire, la possibilité de nous poursuivre sous trois chefs d’inculpation : diffamation publique envers les fonctionnaires de la police nationale ; apologie du crime de meurtre ; injures publiques envers des dépositaires de l’autorité publique.

Sans doute, s’il s’était agi d’un cas d’école, aurions-nous eu le droit de sourire… A-t-on déjà vu, en effet, confrontation plus inégale ? D’un côté, notre Fédération anarchiste, c’est-à-dire un millier d’adhérents, le plus souvent des salariés, des chômeurs et des retraités, un hebdomadaire, trois librairies et des locaux, des brochures, en grand nombre certes, et, rayonnant sur Paris et sa région, une station de radio — et un cœur grand comme le ciel. Sur l’autre bord, l’État français, né de la fusion de l’appétit de conquête des Bourbons et de l’autoritarisme jacobin, quatrième puissance mondiale, forte de centaines d’avions de combat, de centaines de milliers de militaires et de nombreuses mégatonnes d’explosifs nucléaires ; et nous ne citerons que pour mémoire les soixante millions de citoyens, dont beaucoup sont dociles, les coffres-forts bien remplis par milliers et, enfin, toutes les forces de police — une solide défense du droit des propriétaires.

Quelques-uns de nos qualificatifs auraient-ils troublé la quiétude minérale d’un tel monstre de puissance ? La force ne lui suffirait-elle point ? Faudrait-il, en outre, qu’on l’adorât ? On a pu le craindre en écoutant le réquisitoire du ministère public. Aujourd’hui, affirme ce dernier, sans l’ombre apparente d’un doute, la police serait du meilleur monde possible, parce que « républicaine » et dotée d’un « code de déontologie ». Les anarchistes ont passé la mesure, continua-t-il : ils méritent qu’on leur applique la loi et que le jugement les condamnant soit publié dans leur hebdomadaire…

« Et le réel, monsieur le procureur, que faites-vous du réel ? » lui répondit en substance notre avocat, Me Jacobi, après qu’il eut contesté les qualifications des inculpations, évidemment outrées. Et de citer cette enquête internationale menée par trois juristes non français au sein de la police hexagonale (sous la houlette de la Ligue internationale des droits de l’homme dont le président, à l’époque, s’appelait Giacobi) et qui conclut à l’existence de racisme dans la police de la République.

Le fonctionnement des forces de répression, y compris dans les sociétés dites démocratiques, ne poserait-il aucun problème, surtout, comme le précisait Me Jacobi, dans « une période où les idées de la droite extrême progressent ». Enfin le pouvoir politique n’est-il pas trop complaisant envers les services de police ? Bien sûr, il ne viendrait à l’idée de personne, en tout cas d’aucun libertaire de la Fédération anarchiste, de penser une telle chose du procès qu’on nous fait… Quelle réponse le tribunal donnera-t-il à sa propre interrogation s’agissant des limites de la liberté de la presse ?

Verdict le vendredi 4 juillet.

J. Toublet


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