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Allemagne

Le 2 juin 1967, une date capitale…

Le jeudi 19 juin 1997.

Accroupie derrière une coccinelle Volkswagen, la femme entoure de ses mains le visage d’un jeune homme allongé sur le bitume. Elle lui a placé son sac sous l’occiput ensanglanté. Si les yeux du malheureux sont clos, ceux de la passante expriment colère et désarroi. La photographie en noir et blanc rendit Jürgen Henschel célèbre. Après avoir encaissé des coups de matraque assénés par des pandores en furie, Benno Ohnesorg (26 ans), étudiant en germanistique et en langues latines, vient de s’écrouler, abattu par le policier Karl-Heinz Kurras, dans une arrière-cour de la Krumme Straße à Berlin. Friederike Dollinger, qui suivait des cours de philologie ancienne à l’Université libre, ne peut stopper l’hémorragie. Une voix haineuse lui cria :« Quoi, vous voulez en plus aider celui-là ? ». Il était un peu plus de 20 h 30 le 2 juin 1967. Une atmosphère de siège régnait dans la métropole coupée en deux depuis le 13 août 1961. Le gouvernement de grande coalition CDU/CSU/SPD, dirigé par Karl-Georg Kiesinger, avait convié pour une visite officielle d’une semaine le despote iranien et son épouse. Ce vendredi soir-là La Flûte enchantée de Wolfgang-Amadeus Mozart était au programme du shah Reza Pahlevi et de Farah Diba, sur la scène de l’Opéra [1]. Des milliers de manifestants se pressaient à proximité de l’édifice derrière le cordon des forces de l’ordre secondées par des agents de la sinistre Savak, bienvenus outre-Rhin comme leur souverain. Benno Ohnesorg s’éteignit aux alentours de 23 heures.

Autoritarisme et contrôle social

La veille, dans l’auditorium Max Planck de l’Université libre eut lieu un teach-in avec Bahman Nirumand, un opposant au régime de Téhéran. Avec son essai « Perse — Modèle d’un pays en développement ou la dictature du monde libre », sorti quelques semaines avant le déplacement de « l’empereur d’opérette », il fournit le support théorique adéquat pour alimenter le débat. Benno Ohnesorg n’avait à priori pas l’intention de se mêler au rassemblement dans la Bismarckstraße. Il avait rendez-vous avec Katja Ebstein, future chanteuse à succès, qu’il avait rencontrée en 1963 sur l’île frisonne d’Amrun. Le 8 juin 1967, 15 000 personnes accompagnèrent le cercueil jusqu’à l’autoroute et la frontière avec la RDA. Le lendemain, après l’enterrement à Hanovre (Basse-Saxe), 7 000 se pressèrent au congrès « École supérieure et démocratie » où le philosophe francfortois Jürgen Habermas et Rudi Dutschke [2] prirent la parole. Dans beaucoup de villes se formèrent des cortèges à la mémoire du premier martyr de la mouvance. Point d’impact et césure, la date du 2 juin 1967 joua un rôle décisif dans la conscience de nombreux jeunes qui vomissaient l’autoritarisme ambiant dans le système éducatif et le contrôle social s’insinuant même dans la sphère privée. Plus tard, 65 % des étudiants reconnurent qu’ils s’étaient politisés dans les semaines suivant ce tragique événement. Dès lors, la contestation circonscrite au « territoire libéré » mais étriqué du campus s’étendit à l’espace de la cité, plus propice à des actions d’ampleur légitimées par les lois d’exception liberticides. À l’époque, l’Allemagne était « un pays dans lequel jouer de la guitare sur la margelle d’un vieux puits suffisait à déclencher un déploiement policier… » [3]. Les relations avec l’Iran alimentèrent la lutte anti-impérialiste au même titre que la guerre du Vietnam. Ulrike-Marie Meinhof, journaliste au magazine Konkret [4], avait, dans une lettre ouverte à la première dame de Perse, fustigé la faim, la torture, le meurtre et la toxicomanie. L’approche tiers-mondiste ne manqua pas d’éclairer aussi la réalité de la société allemande et l’hypocrisie de la classe politique ne jurant que par les préceptes de la Constitution. À partir de l’été 1967, la jeunesse séditieuse cibla de plus en plus le monopole exercé par le groupe de presse Springer et son fleuron boulevardier, la Bild Zeitung, fondée en 1951 et tirée à 4,2 millions d’exemplaires. Le 22 novembre 1967, la chambre correctionnelle du Tribunal régional acquitta Karl-Heinz Kurras, lequel aurait utilisé son Walther PPK calibre 7,65 en « légitime défense putative », s’étant trouvé dans un « état psychogène exceptionnel »… Trois ans plus tard, la cour d’appel confirma la sentence.

« Rebelles du hasch vagabonds »

Diverses actions, en particulier celles menées par les joyeux drilles de la Kommune I, préparèrent l’embrasement de Mai 68. Le 5 avril 1967, onze communards accusés de fomenter un attentat contre le vice-président US Hubert Horatio Humphrey, attendu le lendemain sur le sol germanique, furent arrêtés. Leurs armes contre le bras droit de Lyndon Baines Johnson : des sachets de farine, des yaourts, du pudding au chocolat, des tartes à la crème… Le procureur et les enquêteurs se couvrirent de ridicule. Le 24 mai, deux jours après l’incendie criminel qui ravagea le grand magasin bruxellois « À l’Innovation » (251 morts), des membres de la K I distribuèrent un tract titré « Quand brûleront les grands magasins berlinois ? ». Fritz Teufel et Rainer Langhans en répondront devant la justice entre le 6 juillet et le 10 août. Dans la nuit du 2 au 3 avril 1968, Gudrun Ensslin, Andreas Baader, Thorwald Proll et Horst Söhnlein firent flamber le Kaufhof et le Schneider à Francfort, signant ainsi les débuts officiels de la Fraction armée rouge. Au printemps 1972, des membres du « conseil central des rebelles du hasch vagabonds » et de « l’Aide noire » (aux détenus), en compagnie d’autres friands de culture underground, créèrent le « Mouvement du 2 juin ». Certains, comme Till Meyer, voulaient en faire « le bras armé de l’opposition extraparlementaire ». Édité au quatrième trimestre 1976 par les Presses d’aujourd’hui dans la collection : « La France sauvage » (!), Tupamaros Berlin-Ouest de « Bommi » Baumann reste un des documents de référence sur la guérilla urbaine et « l’invitation à jeter le flingue », sans trahir qui que ce soit. Des commandos se réclamant du « Mouvement du 2 juin » commirent divers actes de « terrorisme » : exécution, le 10 novembre 1974, de Günter von Drenkmann, président du Tribunal de Berlin ; le 27 février 1975, enlèvement de Peter Lorenz, le numéro un de l’Union chrétienne-démocrate berlinoise en vue d’arracher la libération de Verena Becker, Gabriele Kröcher-Tiedemann, Ingrid Siepmann, Rolf Heißler et Rolf Pohle ; le pasteur Heinrich Albertz, qui avait démissionné le 26 septembre 1967 de son poste de bourgmestre (SPD) de Berlin avant d’embrasser la cause des insurgés, accompagna le quintette à Aden, lieu de « l’échange ». Des militants, telles Inge Viett et Gabriele Rollnik, rejoignirent au printemps 1980 les rangs de la RAF qui s’était structurée en mai 1970.

« Nous pouvions expliquer comment le capitalisme fonctionne et pourquoi il était superflu, nous disposions du marxisme et de la psychanalyse freudienne, et nous avions réponse à tout » [5], se remémore Siegward Lönnendonker, qui gère à la FU de Berlin les archives sur « l’opposition extra-parlementaire et les mouvements sociaux ». La revue Kalaschnikow a organisé du 30 mai au 1er juin 1997 un « congrès Benno Ohnesorg » à l’Université technique de Berlin « pour ne pas laisser sombrer dans l’oubli l’histoire de la contestation et de la révolte », d’autant que « l’objet de la critique de jadis est plus actuel que jamais »…

René Hamm


[1Dans la série « Signes des temps » du Süddeutsche Rundfunk, le documentariste helvétique Roman Brodmann (1920-1990) tourna un reportage très ironique, « Der Polizeistaatsbesuch », traduisible par « Visite à… » ou « …de l’État policier ».

[2Le 11 avril 1968, le peintre en bâtiment Josef Bachmann tira sur Rudi Dutschke. Le leader de l’Union des étudiants socialistes allemands succomba des suites de cet attentat le 24 décembre 1979.

[3Cordt Schnibben dans l’hebdomadaire Der Spiegel du 2 juin 1997.

[4Le Monde libertaire du 31 mai 1996.

[5Der Spiegel du 2 juin 1997.





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