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Lucien Léger, quarante ans derrière les barreaux

Quel est son crime ?

Le jeudi 9 septembre 2004.

En juillet dernier, dans notre numéro hors-série, Philippe Charon signait un article au sujet de Lucien Léger, détenu dans les geôles républicaines depuis maintenant… quarante ans.

Comment rester insensible devant un si triste record ? Anarchistes défenseurs acharnés de la liberté et adversaires résolus de tous les enfermements, nous ne pouvions pas donner à cet article un point final. Nous annoncions une suite. La voici.

Lucien Léger a été incarcéré à l’âge de 27 ans, le 5 juillet 1964. Aujourd’hui, à 67 ans, il est toujours détenu.

Quarante ans en taule. Nous avons cherché, nous avons fouillé l’histoire judiciaire de ce pays, nous ne trouvons pas d’exemple de peine équivalente dans la durée.

Quarante ans en prison. C’est un peu plus d’une génération. C’est beaucoup plus que la durée maximale de la peine de sûreté des condamnés à perpétuité.

Quarante ans en cage. C’est une vie d’homme derrière les barreaux.

Un individu condamné à perpétuité en 1964 pouvait, à l’expiration de son délai d’épreuve de quinze ans (la période de sûreté n’existant pas encore à l’époque) solliciter auprès du garde des Sceaux une mesure de libération conditionnelle. Lucien Léger la demande depuis 1978. Tous les présidents qui se sont succédé sur le trône de la République française, de Giscard à Chirac, tous les ministres de la Justice qui ont eu à se prononcer sur les demandes de Lucien Léger, tous sans exception ont opposé un refus net. Même François Mitterrand qui après son accession au pouvoir a gracié plus d’un détenu, et pas les moins lourdement condamnés, n’a pas daigné accorder la liberté à Lucien Léger.

Mais de quel crime est coupable Léger pour mériter une aussi irrévocable sentence ? Quelle horreur l’homme inspire-t-il donc pour qu’on veuille ainsi protéger la société — et ce depuis si longtemps — de sa malfaisance ?

Enlèvement et meurtre d’enfant. Certes, cela fait frémir. Et, effectivement, cela fit trembler à l’époque. Le 27 mai 1964, à 5 heures du matin, le corps de Luc Taron, un gamin de 11 ans, est découvert dans les bois de Verrières-le-Buisson, en Seine-et-Oise.

Dans le mois qui suit, près de cinquante lettres anonymes sont envoyées à divers organes de presse, à la police, au père de la victime, au ministre de l’Intérieur, revendiquant la paternité du crime et en annonçant d’autres. L’affaire de « l’étrangleur » (le signataire des missives) est née. Elle va défrayer la chronique et créer une véritable psychose collective jusqu’à l’arrestation d’un suspect, le 5 juillet 1964, qui bientôt avoue les lettres et le meurtre. L’homme en question s’appelle Lucien Léger. Il dit avoir rencontré l’enfant en fugue à la station de métro Étoile, l’avoir emmené se promener du côté de Verrières et l’y avoir tué sous l’impulsion d’une force extérieure. La presse, à l’époque, agrémentera cette version d’une multitude de détails et d’observations tous plus sordides les uns que les autres, inventant sans vergogne de quoi passer de la réalité à la fiction.

Le procès a lieu du 2 au 7 mai 1966, au terme duquel Lucien Léger sera condamné à la réclusion criminelle à perpétuité. Tout désignait l’accusé : l’hystérie des médias, telle qu’on peut l’imaginer en pareil cas ; le système de défense choisi par Albert Naud, l’avocat de Léger, qui plaida à charge les circonstances atténuantes (évitant ainsi à son client la peine de mort) ; l’attitude même de Lucien Léger, énigmatique, hautaine et méprisante de l’avis même d’Albert Naud, presque suicidaire étant données les circonstances. Tout désignait l’accusé, mais aucun mobile du meurtre ni preuve formelle de la culpabilité de Léger ne fut établi. Qu’à cela ne tienne… l’intime conviction, cette loterie de la conscience, y suppléa.

Car il fallait un coupable, et l’on n’avait que celui-là à portée de main. Allons, l’affaire est entendue ! un procès de six jours c’est bien assez… Il fallait condamner, et vite. L’impatience justicière, dans sa ferme chevauchée vers le verdict, ne s’embarrassa ni des détails ni des obstacles.

Par exemple, ce témoignage d’un couple de cultivateurs affirmant avoir vu sortir du bois de Verrières, à proximité du lieu et en un temps voisin de la découverte du corps, un homme dont la description physique ne correspond en rien à Lucien Léger. Cet individu, témoin capital, voire peut-être protagoniste du drame, ne sera jamais identifié ni retrouvé. Ou encore les premières constations sur le corps de la victime, qui font état de marques d’ongles très visibles sur le cou ; or, à l’époque Lucien Léger, du fait de sa profession (il est élève infirmier) se coupe les ongles très court. Enfin, la personnalité de Léger où rien ne le prédispose à un meurtre de sang-froid : il est reconnu comme un être doux, sensible, serviable, altruiste, intelligent, etc. Pendant les dix premiers mois de l’enquête, sa conduite va à l’encontre de ses aveux, notamment par son refus de procéder à la reconstitution du crime (il dira alors : « Ce n’est pas moi qui ai fait cela »). Passé ces dix mois, il revient sur ses aveux et maintient depuis lors être innocent du meurtre dont on l’accuse.

Tout de même, le doute sur sa culpabilité devait suffisamment tarauder le président du tribunal et le procureur pour que ceux-ci extraient Léger de sa cellule peu après l’énoncé du verdict, et l’interrogent une dernière fois (1). Ce doute fit également son chemin dans l’esprit d’Albert Naud. L’avocat de Lucien Léger acquit progressivement la certitude de l’innocence de son client, et le 17 juin 1971, présentait une première demande en révision, qui n’a pas été instruite. Trois ans plus tard, Albert Naud dépose un second recours en révision au garde des Sceaux, à l’époque Jean Lecanuet. Celle-ci donne lieu à une enquête, confiée au commissaire Delarue de la Police judiciaire de Paris qui procède à de nombreuses investigations et auditions portant sur l’ensemble de l’affaire. Mais jamais Lucien Léger ne pourra prendre connaissance des résultats obtenus. De fait, cette seconde et ultime demande en révision est restée lettre morte.

Pour moins d’éléments que ceux énumérés plus haut, d’autres condamnés, plus chanceux ou mieux nés, auraient obtenu la révision de leur procès, une grâce, une mesure de libération conditionnelle. Depuis 1965, Léger ne cesse de clamer son innocence. Il est ce que l’administration pénitentiaire appelle un « prisonnier modèle ». Une remarquable endurance physique et psychique, une hygiène de vie stricte et un espoir sans bornes l’ont miraculeusement préservé de la folie et de la décrépitude qu’un tel enfermement aurait à coup sûr provoqué chez d’autres individus plus vulnérables. Sain de corps et d’esprit, il réclame la liberté, présente un projet cohérent de réinsertion. N’importe quel magistrat reconnaîtra que la sanction pénale, même lourde, n’est jamais que temporaire et pose obligatoirement la question de la transformation du condamné en vue de sa sortie. Sur le papier, la législation pénale ne prévoit pas d’encagement à vie, sans issue possible. Pourtant, Lucien Léger est l’exemple encore vivant qu’une telle abomination est tout de même possible, la question de son élargissement n’étant pas à l’ordre du jour. Plus généralement, c’est tout le problème des longues peines qui est ici posé, car quelle « transformation » attendre d’un individu quand on lui vole ainsi la vie ?

Sans doute, Lucien Léger est impliqué dans l’affaire, ne serait-ce que par les fameuses lettres dont il reconnaît être l’auteur, du moins pour la majorité d’entre elles. Mais, quel que soit le rôle qu’il a joué dans cette sombre histoire — rôle qui n’a probablement pas été jusqu’au meurtre — nous posons de nouveau la question : quelle faute justifie d’être enfermé depuis quarante ans ? À quelle logique obéit une telle peine ? S’il s’agit de la logique d’État, le crime qui vaut à Lucien Léger cet acharnement sans précédent n’est pas le meurtre de Luc Taron, c’est autre chose sur laquelle le ministère public reste muet… Sinon, il ne s’agit plus de logique, il s’agit de la plus monstrueuse irrationalité jamais constatée dans l’histoire de la « justice » française.

André Sulfide


1. Voir article de Philippe Charon, « 40 ans à l’ombre », Le Monde libertaire, hors-série n° 25, juillet-septembre 2004.





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