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Paris squat lumière

Le jeudi 26 mars 1998.

Dimanche 15 mars, alors que le brouillard enrobait notre capitale, à l’heure où les urnes béaient pour une partie de moins en moins importante d’électeurs englués dans l’obscurantisme électoraliste ; les chômeurs, par le biais de leurs collectifs et de leurs organisations spécifiques, multipliant les ouvertures de maisons de quartiers, transformant ainsi la « ville lumière » en squat ; malheureusement pour quelques heures seulement.

Il n’est pas question ici de faire un état des lieux exhaustif de cette journée qui restera mémorable pour beaucoup d’entre nous, mais de relater un événement qui fera date pour les chômeurs, après la seconde tentative d’enterrement du mouvement par les organisations institutionnelles lors de la manifestation parisienne du 7 mars dernier.

Loin d’être morte, la révolte des « sans » prend un nouvel élan ; d’abord par la force que peut adopter l’abstention active (en opposition avec le vote passif), puis par la coordination des différentes vagues d’occupation. Le premier assaut sera le fait du Collectif des occupants de l’agence EDF-Barbès .

Un squat pour quoi faire ?

Le collectif se réunit deux fois par semaine dans différents locaux. Les décisions sont prises collectivement — malgré certaines opinions divergentes qui provoqueront un certain écrémage parmi les éléments les plus réformistes — lors d’AG décisionnelles, les travaux sont préparés par des commissions spécialisées qui sont soumises à l’approbation de l’AG.

Les réunions, souvent houleuses, démontrent la nécessité d’avoir un local qui nous soit propre afin de ne pas déranger les différents habitants des lieux. Nous nous rappelons alors que Vaillant, lors de son élection à la mairie en 1995, puis Carrèche, élu député en 1997, avaient promis aux organisations du 18e une « Maison des associations ». Alors que Pasqua déclarait que « les promesses étaient faites pour ceux qui voulaient y croire », et que nous avions été assez naïfs pour croire celles de la gauche, nous décidons de prendre nos affaire en main et de passer à l’action.

La « commission local » repère un immeuble de la ville de Paris (la résidence Montmartre, hôtel trois étoiles, situé rue Burq) inoccupé depuis 1995. Puisque les socialos affichent qu’« il faut que ça bouge », et bien ça va bouger !

Le projet est discuté avec toutes les organisations présentes dans le collectif et celles qui viendront en soutien. Il s’agit de créer un lieu où chômeurs et précaires puissent se retrouver et s’organiser de façon collective et autonome ; centre ouvert aux multiples projets du quartier afin de rétablir localement les liens sociaux.

L’ouverture officielle est prévue pour le dimanche 15 mars, jour des élections, soit 48 heures après l’occupation discrète mais réelle.

L’ouverture

Dimanche 15 mars, dès 9 h 30 du matin les premiers invités de l’inauguration officielle se présentent. La porte s’ouvre à l’heure prévue : il est 10 heures. De petits groupes se constituent pour aller diffuser le tract annonçant l’ouverture de cette maison sur les marchés environnants… Lorsque ceux-ci décident de revenir, un cordon de CRS bloque l’accès du bâtiment. Une partie des chômeurs reste donc devant le carrefour de la rue Durantin et de la rue Burq et commence à manifester : « Pas de justice, pas de paix ». Du balcon de l’édifice, d’autres chômeurs, nouveaux occupants, clament haut et fort leurs revendications pour une maison de quartier. Ces derniers sont très vite bloqués à l’intérieur de l’hôtel par le déploiement des forces policières.

Au fur et à mesure, le dispositif répressif ne cesse de s’accroître sous les huées des manifestants : « Pas besoin de Le Pen, Chevènement est là » ! Il y a des barrages dans toutes les rues adjacentes. Il devient impossible de passer sans pouvoir justifier de sa domiciliation, et surtout sans se faire accompagner à sa porte par des hommes en bleu.

Pourtant, certains manifestants, bloqués derrière les barrages, réussissent à rejoindre le groupe présent devant l’entrée de l’hôtel occupé. En pénétrant dans une résidence de la rue Durantin, ils parviennent à ressortir par le square de la rue Burq, tout près du carrefour, non sans franchir quelques grilles. Certains résidents délateurs ne manquent pas d’alerter la police qui, vite fait bien fait, bloque cet accès.

D’un appartement, de jeunes gens poussent leur chaîne hi-fi à un haut niveau sonore et inondent de musique le quartier entier. Aussitôt, les chiens de garde de la République pénètrent dans l’immeuble et font cesser l’animation.

Vers 19 heures, un habitant apporte un barbecue afin de faire cuire quelques merguez au milieu du carrefour, se solidarisant avec nous. Un officier s’en prend violemment à lui ; ce larbin zélé de l’État éteint le barbecue avec un grand seau d’eau et menace de la poursuivre pour « feu sur la voie publique ». Qu’à cela ne tienne, c’est bientôt trois puis quatre riverains qui apportent thé et café bien chaud dans des thermos.

Plus tard dans la soirée, arrive le député socialiste Carrèche, encravaté à souhait en ce jour d’élections. Il étudie les revendications du collectif, puis sans dire grand chose s’éloigne rejoindre le commissaire et téléphone avec son portable, protestant qu’il va essayer de faire réduire le dispositif policier ; mais il refuse de laisser passer du ravitaillement aux occupants. Puis, sans « perdre » davantage son temps, la soirée électorale l’attend, il repart à ses occupations bien plus électoralistes que politiques, sous les quolibets et aux cris de « P comme pourri, S comme salaud, à bas le Parti socialiste ».

Vers 21 heures, soit une heure après la fermeture des bureaux de vote, les CRS dispersent les manifestants devant l’entrée de l’hôtel. Ils pénètrent ensuite dans celui-ci et nous laissent tranquillement rejoindre les copains de l’autre côté des barrages, nous croyant fort nombreux à l’intérieur. Comprenant leur erreur, car nous n’étions plus que neuf occupants, ils nous pointent du doigt dans la foule. Une course effrénée commence : nous sommes six à être arrêtés, dont un copain qui n’avait pas participé à l’occupation. Après plus de deux heures passées au commissariat, nous serons libérés au milieu de la foule venue nous soutenir.

Confiants dans l’avenir

Nous pouvons considérer que l’occupation est un échec, malgré sa durée ; onze heures. En fait, elle fut beaucoup plus positive que négative. Le soutien de la population et des commerçants environnants a été totalement en notre faveur, à part trois personnes, car l’information et les explications de notre action ont très bien circulé, débordant le quartier ; les lieux de discussions se sont multipliés. Un seul hic : le soutien promis par les organisations institutionnelles a été plus que très faible (pour cause d’élections…) alors que la présence libertaire et notamment de la FA se faisait sentir.

De plus, lors de cette opération de longue durée, cette même population put contempler les manœuvres policières et toute l’illégalité qui pouvait en découler : bouclage du quartier sans arrêté préfectoral, expulsion des occupants sans référé du tribunal malgré la loi des 48 heures, refus de laisser alimenter les occupants, traitement des résidents en criminels avec accompagnement à leur domicile entre deux flics, les chômeurs présents traités de « bons à rien »…

La meilleure preuve que notre cause est légitime s’est manifestée par la solidarité croissante qui s’est installée entre chômeurs, travailleurs, résidents et commerçants lors de cette journée. Celle-ci fut également marquée par la multitude d’actions menées (une dizaine, dont l’occupation du siège du PS et de l’église Jeanne-d’Arc) bien qu’elles se soient toutes soldées par des expulsions.

C’est en multipliant ce genre d’actions concertées que nous ferons plier le pouvoir.

L’avenir est à ceux qui prendront leurs affaires en main.

Philippe et Pascal
groupe Louise-Michel (Paris)





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