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Cinéma

« Chronique d’une disparition » de Elia Suleima

Elia Suleiman
Le jeudi 30 avril 1998.

Ce premier film du palestinien Elia Suleiman est un film ovni. De Palestine n’arrivaient que les films de plus en plus fauchés de Michel Khleifi, né comme Elia Suleiman dans la région de Nazareth, dont le nom évoque plutôt des souffrances bibliques. Souffrance il y a. Un peuple resté en souffrance. Endormis devant la télévision où flotte le drapeau israélien, les parents du réalisateur ronflent, les corps sont pris dans des postures quasi définitives de la nuit. Cette nuit palestinienne interminable s’installe aussi dans la vie des jours. Le temps s’écoule, immuable. Le réalisateur est constamment dans le film, prête son corps à ces postures d’attente, de veillée ininterrompue. Des hommes en attente dans un vide calme et morne, la vie en Palestine est calme et plein d’humour. Les situations sont comiques. Car le bruissement du vent fait tomber un animal de l’étalage, qu’il faut ramener à sa posture d’origine. La force d’inertie gagne tout le monde. Seul bruit désagréable dans ce monde livré à la contemplation : les sirènes, les voitures, les postures agressives de la police israélienne, toujours en mouvement. Autant le mouvement des personnes en attente est profond et paisible, autant l’agitation de ces policiers, des voix au téléphone une dépense d’énergie grotesque et prétentieuse, sans signification autre que d’exhiber une force apparente (décibels, sirènes, talkie-walkie, crissements de pneu, perquisitions, etc.).

La position du réalisateur surgit de toutes ces images. Un regard de l’extérieur (E. Suleiman a vécu quinze ans à New York), doublé d’un regard de l’intérieur, les personnages que nous voyons sont des amis, ses parents « sa dernière patrie », comme il le dit, en guise de fin. Une scène exprime à elle seule, le projet et la réussite du film. Le réalisateur explique son projet devant un public nombreux : il ne dira rien, car le micro ne marche pas, la sonorisation est défectueuse, etc. Ce gag à répétition exprime toute l’impuissance de la voix, d’une voix isolée qui ne peut se faire entendre. Mais ce film se fait entendre par ses plans somptueux inoubliables, où les vieux dorment du sommeil du juste malgré tout.

Heike Hurst — émission « Fondu au Noir » (Radio libertaire)


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