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Allons z’enfants

Le jeudi 19 février 2004.

Il est des débats qui bousculent les frontières politiques traditionnelles, tout en créant un large consensus dans ce qu’on nomme l’opinion publique. On assiste alors à la construction d’un phénomène, du type front républicain, où une écrasante partie de la population vient se conforter et se rassurer autour de l’État et de son chef. Autour du drapeau national, c’est ainsi un peu de chaleur et de ferveur identitaire que l’on vient peut-être aussi trouver. C’est alors que naît, et nombre de politiciens le réclament, un sentiment de cohésion et d’unité nationale. Cette unité, depuis quelques années, s’est concrétisée à plusieurs occasions. À chaque fois la manipulation politique et médiatique fut terriblement efficace.

Dans la nuit du 23 au 24 mars 1999, l’Otan lança une attaque aérienne contre l’ex-Yougoslavie. Le but était louable aux yeux de l’opinion : abattre un dictateur et voler au secours d’une population. C’était un mensonge mais le bombardement médiatique fit ses effets et un nouveau concept, la guerre humanitaire, parut terriblement crédible au point de rallier aux thèses de l’Otan des non-violents, des pacifistes et des libertaires [1].

Un séisme ce 21 avril 2002. Le Pen au deuxième tour des présidentielles et Jospin éliminé. Un gigantesque 1er mai républicain et antifasciste. Tout les médias entonnèrent, avec le monde politique (jusqu’à la LCR et même quelques libertaires) de vibrants et dramatiques appels. Il faut dire que la situation exigeait une réponse adéquate. La République n’était-elle pas en danger ? Non, elle ne l’était pas. Et bon nombre de républicains, démocrates et pas révolutionnaires pour un sou ne cédèrent pas à ce vent de panique. Armés d’un brin de réflexion et d’une calculette, ils établirent en quelques minutes que Le Pen ne pouvait pas gagner, que la droite, seule, le battrait largement. Et ils se posèrent la question. Pourquoi alors nous fait-on courir aux urnes voter Chirac ? Mais là aussi, un mensonge et une pression médiatique firent craquer des certitudes révolutionnaires et libertaires [2].

La guerre en Irak… Une foule immense manifeste à Paris « pour la paix ». Le pays, à l’unisson, est encore derrière son chef qualifié malgré lui de pacifiste. Le malaise est là chez des manifestants. Marche-t-on pour la paix ou pour Chirac ? Des politiciens de gauche, préoccupés de stratégie politicienne, dirent à la presse leur sentiment d’avoir manifesté en peu de temps et à deux reprises pour Chirac. Et à gauche de la gauche, chez certains pacifistes, on se disait que sur ce coup-là le Chirac il avait assuré, et que quand même…

Depuis quelques semaines l’affaire du voile crée à son tour un écrasant consensus dans l’opinion qui, dans un incroyable et très surprenant sursaut laïque et républicain, veut une loi pour (énonçons les choses clairement) interdire à un millier de filles le port du voile à l’école. Des associations (LDH, Mrap, FCPE, notamment) laïques, républicaines et dont la révolution sociale n’est pas la préoccupation, énoncèrent, en toute logique avec leurs convictions, leur opposition à une loi qui bannirait du droit à la scolarité des filles voilées [3]. Des libertaires, en désaccord avec mon point de vue antiprohibisionniste, me dirent qu’ON ne pouvait plus se laisser faire… Un parent d’élève (le genre sacrément réac) me dit qu’ON devait les arrêter… Mais c’est qui ce ON ? Une conscience collective retrouvée, laïque, républicaine, qui rassemble les Français par-delà leurs convictions face à un danger ? Non et mille fois non, je ne peux pas me reconnaître pas dans ce ON. Derrière ce ON il y a tant de pièges, de divisions, de dangers…

Sur une période très courte de l’histoire, et travers ces exemples, on peut voir que l’État mène sa politique en obtenant un consentement de la population par la manipulation des sentiments, que l’on nomme aussi propagande. La guerre en Yougoslavie devient humanitaire. L’élection de Chirac est une ode à la République et à la victoire sur le fascisme. La carte stratégique et diplomatique jouée face à la guerre de Bush fait de Chirac un héros pacifiste. L’exclusion de l’école de filles voilées se fait au nom de la laïcité avec Chirac dans le rôle du rempart contre l’intégrisme.

Humanitaire, antifascisme, pacifisme, laïcité… Derrière ces mots dont se pare l’État il y toujours l’État qui remplit sa fonction moderne de garde-chiourme des intérêts capitalistes. À l’occasion il sort la matraque. Mais le plus souvent il utilise ce vieux truc qui marche à tous les coups : l’unité nationale. Une cause commune face à un ennemi commun… Prenons un lointain exemple, le cas de l’Argentine et de sa dictature militaire qui vacillait. Cette dictature trouve une cause sacrée, la prise des Malouines aux Anglais. Elle retrouva alors, brièvement certes, un grand élan patriotique autour des couleurs nationales et de ses tortionnaires au pouvoir.

Nous ne sommes pas dans l’Argentine des militaires, mais dans une démocratie, et nous ne sommes pas en guerre contre les Anglais, me direz-vous. Mais nous vivons bel et bien toutes et tous une guerre. Une guerre que nous livrent le patronat et la bourgeoisie. Et ils le savent, la propagande est une arme de guerre.

Laurent Fouillard


[1On peut lire sur le sujet Dommages de guerre de Claude Guillon, éditions L’Insomniaque.

[2Voir le livre Voter Chirac, un cas de farce majeur chez L’Harmattan.

[3Dans Le Monde diplomatique de février 2004, consulter l’intéressant dossier « Derrière le voile ».





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