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Entretien avec Jacques Vallet

« Une phrase peut changer la vie d’un être humain »
Le jeudi 13 mai 2004.

« La vie, c’était échapper aux règles : révolte, fantaisie, transgression, etc. » Monsieur Chrysanthème

Lorsque je mentionne le nom de Jacques Vallet, on me répond souvent : Le Fou parle, cette revue qui parut de 1977 à 1984, rassemblant des centaines d’écrivains et de peintres au sein d’un espace de liberté totale — et donna lieu à une émission sur Radio libertaire.

Jacques Vallet, passionné de peinture, a tenu à faire découvrir aux auditeurs des peintres oubliés de sa génération. Quant à moi, je connaissais davantage l’écrivain participant aux « Papous dans la tête » (tous les dimanches sur France Culture, à 12 h 45). Il est vrai que Jacques Vallet s’est lancé tardivement dans l’écriture de polars, mais depuis que Jean-Bernard Pouy lui a proposé d’écrire un Poulpe (L’Amour tarde à Dijon, 1997), d’autres romans (noirs) ont suivi à un rythme rapide : Pas touche à Desdouches (1997), La Trace (1998), Une Coquille dans le placard (2000), Monsieur Chrysanthème (2001), Sam Suffit (2001) et, le dernier, Ablibabli (2003), la plupart parus aux éditions Zulma.

Jacques Vallet viendra samedi 15 mai à la bibliothèque La Rue nous parler de ses romans et de ses révoltes. Petit avant-goût pour vous mettre en appétit.



Caroline : Ce que j’aime particulièrement dans tes romans, ce sont les « héros » qui me semblent très anarchistes : ce sont tous des en-dehors, des personnages en marge, réfractaires aux ambitions, refusant de parvenir.

Jacques Vallet : Oui, et c’est quelque chose qui me ressemble assez. Je crois que très tôt, j’ai eu horreur de l’autorité, du groupe. Je me suis retrouvé en pension, et ça n’a pas marché ; j’étais en réaction contre l’ordre établi, contre l’enseignement, contre le monde adulte finalement. J’ai pensé un jour qu’une partie de ma génération ressentait le même décalage. Dans Le fou parle, c’était un peu une génération qui était réunie, des gens qui avaient une démarche individuelle de résistance, de refus. Ils ne croyaient pas au monde adulte, ne cherchaient pas à s’insérer. Ils avaient beaucoup de capacités, de curiosité et de culture, étaient exigeants dans leur domaine — mais, finalement, ils ne cherchaient pas à s’intégrer ou à être reconnus. Et j’ai pensé que c’était peut-être parce qu’ils étaient enfants pendant la guerre, et que le monde adulte leur avait donné alors une image tellement lamentable ! Ils ne pouvaient absolument pas respecter ce monde. Donc, ils avaient toujours ce côté un peu décalé, en dehors. Quand j’étais jeune, je n’avais pas une culture politique très développée parce que je ne venais pas d’un milieu politisé, mais je me suis très vite révolté. J’ai rencontré des échos à ma révolte à travers la poésie, Baudelaire, et des tas d’écrivains que j’ai lus. Les gens m’ont toujours taxé d’anarchiste alors que je ne savais pas ce que c’était ! Alors, logiquement, je me suis intéressé à toute l’histoire du mouvement libertaire. Et je me suis retrouvé dans ma famille. D’abord comme enfant de la Commune, que je revendique dans chaque livre ou presque, parce que je pense que la Commune marque des territoires différents : il y a les gens qui ont été du côté du peuple et ceux d’en face. Beaucoup d’intellectuels à l’époque (pratiquement tous les écrivains connus) ont été pour la répression : c’est une chose très présente dans mon esprit, une chose qui est fondamentale, qui devrait être enseignée. Et donc, tous mes héros sont de cette famille — réfractaires, je dirais — parce que pour moi, l’écriture peut se résumer en deux mots : résistance et prise de conscience. Je pense que la forme qui résume le mieux cela est la poésie. Aujourd’hui, je me sers du roman noir.

Caroline : Tu es un écrivain que l’on pourrait dire engagé mais qui cependant n’écrit pas de « romans à thèse », des livres de dénonciation directe.

Jacques Vallet : Non, car je ne suis pas un théoricien, je suis un « artiste » (entre guillemets !). Parfois, face à ceux qui ont un engagement politique très sectaire, je déclare que ma démarche n’est pas politique mais poétique. Cela peut être mal compris par certains… Mais je pense que la révolte que véhicule la poésie n’a jamais été récupérée. Alors que les politicards de ma génération — certains soixante-huitards — ont tous été récupérés, ont tous joué le jeu du pouvoir. Moi, je n’ai jamais aimé l’idée de pouvoir, je ne l’ai même jamais comprise. Ce que j’ai payé cher, parce que je pense qu’on se méfie davantage des gens qui sont en dehors que des gens qui s’opposent et qui veulent prendre la place des autres.

Caroline : Tu as en fait commencé par écrire de la poésie, dans les années 60 et 70. Tu n’en écris plus ?

Jacques Vallet : J’en écris un peu. J’ai écrit récemment un poème sur la vache folle. Je pense que, pour exister, la poésie a besoin d’un public. Ce n’est pas du nombrilisme, c’est une communication directe avec le peuple. La chanson a pris un peu cette place aujourd’hui ; mais la vraie poésie, profonde, a souvent été faite par des révolutionnaires, et dans de nombreux pays, les poètes se sont retrouvés à la tête des révolutions. La poésie a toujours servi d’arme, de conscience, et c’est ce côté dont il faudrait parler à l’école. Mais les gens n’en ont plus conscience aujourd’hui.

Caroline : L’un de tes poèmes dit en effet : « Les mots ont perdu tout pouvoir / Rien ne peut plus nous sauver. »

Jacques Vallet : Les mots sont une arme, et finalement je n’aurais rien écrit si je ne savais pas que les mots pouvaient changer quelque chose. J’ai eu cette conscience dès l’enfance, au collège. On m’interdisait les livres, on me les piquait, et je les lisais en cachette. Je suis tombé sur une phrase de Diderot : « L’idée qu’il n’y a pas de Dieu n’a jamais effrayé personne. » Et cette simple phrase m’a fait devenir athée à la seconde où je l’ai lue ! J’ai compris qu’une phrase pouvait changer la vie d’un être humain. Jamais, depuis, je n’ai eu le moindre tremblement mystique : c’est une phrase qui était définitive. Les mots peuvent avoir cette importance.

Caroline : Il y a aussi, dans tous tes romans, une grande liberté concernant la sexualité. Les personnages, féminins comme masculins, sont tous très libres ; ils voyagent d’une aventure à l’autre, toujours passionnés et toujours en transit, ce qui est une façon de garder leur indépendance. Tu donnes une représentation de la sexualité partagée, épanouie, loin de tous les stéréotypes propres aux romans policiers.

Jacques Vallet : Je ne dirais pas : « Je ne pense qu’à ça », mais presque ! Je pense que le sexe est pour l’homme et pour la femme le moyen de s’enraciner, de toucher terre. Ce monde a une certaine abstraction en soi. Le monde social est une sorte d’invention ; il y a un no man’s land du réel, un décor qui ne tient pas beaucoup. C’est pourquoi le passage de l’adolescence au monde adulte est si difficile car on essaie de faire rentrer cette liberté d’être, qu’on a à l’adolescence, dans une sorte de moule qui ne correspond à rien. Et le sexe est la seule chose qui dynamite ce décor de contraintes, car c’est une liberté, un plaisir, une ouverture — donc une richesse. Pour moi, c’est peut-être la valeur essentielle. Pour mes héros, c’est leur bâton : sans le sexe, ils ne seraient rien, ils se sentiraient perdus. Ils ne s’installent pas, car je pense que l’amour est souvent provisoire ; il n’y a pas de chose établie. Si on veut entourer la liberté, elle n’existe pas ; elle est fugitive, sans cesse renouvelée. Dans Le fou parle, on a publié les témoignages de tous les blessés de l’amour, tous ceux qui n’osaient pas exprimer leur façon de vivre l’amour de façon différente : aussi bien des gens qui avaient des rapports avec les animaux que ceux qui se faisaient souffrir… On a écouté leurs voix. Parce que je pense que le plus grand domaine de la liberté est aussi l’acte sexuel.

Caroline : Il y en a d’autres dont tu as essayé d’« écouter les voix », ce sont les terroristes. On trouve dans tes romans beaucoup de personnages violents, pervers, embrigadés dans des sectes… Chaque roman est comme une tentative pour comprendre les causes du terrorisme, de la violence en général.

Jacques Vallet : J’ai très peur de tout ce qui est groupe, qui décervelle — toutes les religions, l’armée, etc. —, je suis toujours resté très vigilant face à tous les embrigadements. Maintenant, il est vrai qu’il y a un « devoir de violence ». Lorsque la société impose une violence trop forte à un individu, il a un devoir de violence à lui opposer. C’est aussi un rapport de force. Alors, il est nécessaire de s’interroger sur le terrorisme, de savoir ce qu’il y a derrière, quel est le terreau qui fait que les gens aient besoin de se faire exploser pour protester. Par exemple, les gens s’étonnent qu’en Israël, de jeunes Palestiniennes se servent de leur corps pour protester, mais ils ne s’étonnent pas qu’Israël puisse envoyer des missiles depuis un avion sur une maison. Il faut poser la question : à quelle violence répond la violence des terroristes ? Il faut déjà savoir quelle est la violence imposée avant de condamner la violence que l’on oppose. Dans mes romans, je ne fais pas l’apologie du terrorisme, j’essaie de décrire la réalité.

Caroline : Au tragique de cette réalité, au désespoir, tu opposes souvent l’humour, la dérision, comme si c’était parfois la seule forme possible de résistance.

Jacques Vallet : Je pense que l’écriture et la lucidité reflètent un profond désarroi et un profond pessimisme sur le monde et l’aventure humaine qui sont… assez dérisoires, disons ! Le principe de la vie elle-même est incohérent. C’est pour ça que l’idée d’un créateur conscient est une absurdité énorme, parce que… faire une chose aussi mal bâtie, une œuvre aussi dérisoire ! Un système de vie qui ne peut se maintenir que par la mort d’autre chose, d’un autre être… Toute cette sauvagerie et toute cette violence, c’est un principe révoltant ! En plus, que le but de la vie soit la mort, c’est complètement absurde ! Accumuler toutes ces expériences de vie, et après, un coup de torchon, et c’est comme si vous n’aviez pas existé. À l’échelle de milliards d’années, ça veut dire quoi tout ça ? À côté de ça, il faut trouver de l’agrément à vivre. Il y a des plaisirs : la beauté, l’art, l’écriture, les rapports sexuels, les rapports humains, les combats… Finalement, la pensée humaine et la force vitale ont réussi à faire de tous ces éléments négatifs de l’univers une espèce de force plutôt positive, qui va vers une sorte d’espérance. Mais si on s’arrête deux secondes, on sait que cela est très provisoire, que ça ne sert à rien, et qu’on ne laisse rien. Sachant ça, tout le reste est de la rigolade ! Donc, il vaut mieux avoir un parti humoristique, il vaut mieux s’en amuser que d’en pleurer.

Caroline : Et continuer à écrire ?

Jacques Vallet : L’écriture est une aventure en soi. Il y a une part de jeu dans l’écriture. Et une découverte. Si je savais ce qui allait se passer dans mes livres, je ne les écrirais pas. Je suis aussi à la recherche de ce que mes livres vont dire. C’est ça qui m’intéresse. Je me pose des questions, des questions pour lesquelles je n’ai pas de réponse. Et, bien souvent, à la fin du livre, je n’ai pas trouvé la réponse. Par exemple, dans Ablibabli, je parle du terrorisme parce que la vraie question, c’est : pourquoi la violence ? Pourquoi la guerre ? Depuis toujours ? Encore maintenant ? Encore demain ? Il n’y a pas de réponse à ce pourquoi. Mais poser la question m’a permis d’écrire un livre pour que les gens s’interrogent à leur tour. En tout cas, je n’ai pas de certitudes. Lorsque je fais vivre mes personnages, j’essaie d’en donner toute la complexité : ils ne sont jamais tout blancs ou tout noirs. J’aime bien que cette complexité se retrouve à travers mes héros, qu’on y découvre tout à la fois l’importance du sexe et l’importance du politique, de la conscience, de la résistance.


Édito du premier numéro du Fou parle, avril-mai 1977.

Le fou parle pour la première fois. Le fou parle se veut revue d’art et d’humeur.

D’art, parce que nous pensons que l’art est le domaine vivant de l’aventure, de l’exigence, de la conscience et de la libération de l’homme. Et que ce domaine nous intéresse. Que la vie est pour nous cette lucidité et ce combat permanent. De tous les âges. De toutes les formes.

D’humeur, parce que chacun écrivant, dessinant, œuvrant ici, exprimera ce qui lui tient à cœur. Sans complexe, ni complaisance.

« Nous », au départ, sommes une génération qui a peu parlé. Très tôt, qui a appris le refus des écoles et des systèmes. Qui de solitude en solitude a su rester en marge de l’organisation, a tenté d’échapper le plus possible aux pièges des modes et de la reconnaissance officielle — par souci de vérité, de fidélité à soi-même, et sans doute par incapacité foncière à courtiser cette reconnaissance — enfin, une génération pour qui ces notions de pays, de morale, de progrès… cachent des embrigadements qui par le monde à vouloir leur bonheur rendent les hommes si malheureux. Nous avons tenté de préserver ce bien unique, donné par le hasard, d’être nous-mêmes, niant toute autorité — et apprenant à vivre.

Aujourd’hui, Le fou parle. Avec tous ceux qui savent qu’il y en a marre des discoureurs, des carcans, des sauveurs, des sévères et des chefs. Débarrassons-nous de tout ce qui nous est contraire, qu’en chacun le fou parle, la vie possède de multiples possibles, il y va de notre espoir, ne disons pas du peu d’espoir qui reste, il y va de notre espoir, la vie suffit à se vivre.




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