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Marx critique du marxisme

ou l’art d’occulter l’anarchisme
Le jeudi 8 mai 1997.

Il est de bon ton dans les milieux universitaires de n’étudier (comme révolutionnaire socialiste) que Marx. Proudhon est quelquefois cité, mais en passant. Ainsi, après l’échec des pays soviétiques, ne reste comme théorie politique et économique vivable que le libéralisme plus ou moins social. Cela ne veut pas dire que le marxisme soit rejeté. Il est maintenu comme force contestataire intégrée dans le champ des idées. Le pouvoir universitaire fonctionne sur cette dualité. Et l’anarchisme alors ?

Ce serait, en toute logique, la pensée la plus contestataire et révolutionnaire en ce qu’elle critique avec une égale vigueur et clairvoyance le libéralisme et le communisme. Mais comme je l’ai dit, l’espace est occupé par la pensée marxiste ou marxienne. Celle-ci peut être intégrée puisque c’est une pensée de l’État. Elle reste dans le carcan social-démocrate et a atteint une certaine notoriété qui lui permet de jouer dans la cours des grands. L’épisode communiste (70 ans tout de même) avec ses horreurs s’accorde bien avec celles des pays capitalistes.

La pensée marxiste a dû subir des mutations dont la déstalinisation fut une étape. Certains penseurs ont voulu sauver la pensée de Marx en faisant de celui-ci le « théoricien de l’anarchisme » (Rubel). Tout ce courant marxiste critique peut reprendre certaines idées anarchistes mais sans les nommer. Seraient-ils à ce point ignorants ?

Un exemple nous est donné dans les actes du Congrès Marx International sur l’Utopie (PUF ; 1996). Dans un article de Leszek Nowak, Le mythe des racines marxistes du socialisme réellement existant, nous retrouvons cette posture (imposture) qui veut voir dans le socialisme réellement existant (URSS, Chine, Cuba…) une pensée étrangère à celle de Marx. Que nous dit-il ? — « Ces phénomènes (les révoltes populaires dans les pays soviétiques) pouvaient facilement être interprétés en terme de lutte des classes : les masses contre la nouvelle classe des possédants, ce qui impliquait que la théorie marxiste pouvait s’appliquer aux nouvelles conditions sociales sous ce régime soi-disant socialiste » (p. 132). Tout son développement, que nous verrons par la suite, se termine sur cette question : « Le marxisme a-t-il été responsable de la naissance du socialisme réellement existant ? Au même titre que le christianisme fut responsable des massacres de masses du Moyen Âge et le libéralisme de la pauvreté de masse au XIXe siècle » (p. 136). À vous de juger !

L’article de Nowak s’appuie sur une différenciation entre utopie et idéologie. L’utopie révolutionnaire se transforme en idéologie dominatrice se justifiant par « la même rhétorique utopiste » (p. 126). Ainsi, une pensée révolutionnaire accédant au pouvoir devient dictatoriale. Ceci s’explique par la concentration des pouvoirs. L’antagonisme de classes se retrouve aux niveaux économique, politique et moral. « Voici donc trois divisions de classes indépendantes sur le plan conceptuel : entre les détenteurs des moyens de production et ceux qui produisent, entre les gouvernants et les gouvernés et entre les prêtres et les endoctrinés » dont le célèbre Ni Dieu, ni maître est un résumé. Nowak explique le totalitarisme communiste par la concentration de ces trois pouvoirs. « La formule est bien simple en effet : la révolution victorieuse du peuple contre les classes distinctes que constituent les gouvernants, les possédants et les prêtres mène à la forme la plus extrême de système super-classes où le pouvoir politique s’arroge en même temps la propriété et l’endoctrinement. Pour la première fois dans la civilisation européenne l’État ne se contentait pas de gouverner, il organisait les récoltes et établissait les listes des livres obligatoires à l’école primaire » (p. 125).

Nous pouvons être d’accord avec cette analyse. Celle-ci nous place devant la douloureuse question de l’organisation sociale post-révolutionnaire. L’utopie politique « met l’accent sur la division d’une société en troupes qui s’opposent » (p. 125) mais en devenant idéologie, elle vise à reconstituer l’unité fausse de cette société. Peut-être ce phénomène se trouve-t-il dans toutes les révolutions ; mais en ce qui concerne le communisme et la pensée de Marx, il n’y a qu’à lire Michel Bakounine pour en trouver une critique radicale. On ne peut pas reprocher à Bakounine (1814-1876) de se tromper et de critiquer Marx alors qu’il s’agirait de critiquer Staline.

Dans la collection Philosophie de tous les temps (éditions Seghers, 1966), nous trouvons une attaque explicite de Bakounine contre Marx : « Prétendre qu’un groupe d’individus, même les plus intelligents et les mieux intentionnés, seront capables de devenir la pensée, l’âme, la volonté dirigeante et unificatrice du mouvement révolutionnaire et de l’organisation économique du prolétariat de tous les pays, c’est une telle hérésie contre le sens commun et contre l’expérience historique, qu’on se demande avec étonnement comment un homme aussi intelligent que M. Marx a pu la concevoir » (p. 153).

Il n’y a donc aucune déviation entre la pensée de Marx et le socialisme réellement existant, au moins sur ce point. En ce qui concerne la concentration des pouvoirs, nous lisons encore comme critique de la pensée marxiste : « Le peuple dépourvu d’instruction sera libéré du soin de gouverner, il sera entièrement enrégimenté dans un troupeau commun de peuple gouverné. La belle émancipation que voilà ! » (p. 158). « Ils (Marx et ses amis) concentreront tous les pouvoirs entre de fortes mains » (p. 160). « Cette révolution consistera dans l’expropriation de toutes les terres et de tout le capital par l’État, qui, pour pouvoir remplir sa grande mission économique aussi bien que politique, devra être nécessairement très puissant et très fortement concentré. L’État administrera et dirigera la culture de la terre au moyen de ses ingénieurs appointés et commandant à des armées de travailleurs ruraux, organisés et disciplinés par cette culture. En même temps, sur la ruine de toutes les banques existantes, il établira une banque unique, commanditaire de tout le travail et de tout le commerce national. […] En réalité, ce serait pour le prolétariat un régime de casernes, où la masse uniformisée des travailleurs et travailleuses s’éveillerait, s’endormirait, travaillerait et vivrait au tambour… A l’intérieur, ce sera l’esclavage, à l’extérieur la guerre sans trêve » (p. 161).

Nous ne pouvons que conseiller à ces intellectuels d’ouvrir les yeux et de retourner à leurs livres tout en agrémentant leur bibliothèque de quelques ouvrages anarchistes.

Que n’en avons-nous rien à foutre, me direz-vous ? Certes. Mais tout de même, il est plus que temps de redécouvrir les richesses de la pensée et de l’histoire de l’anarchie.

Fred
groupe Proudhon (Besançon)





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