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Le Retour des empires

Il n’y aura pas de quatrième guerre mondiale car il n’y en a pas eu de troisième
Le jeudi 16 octobre 1997.

La recomposition (et non la disparition) du bloc soviétique à la fin des années 1980, la multiplication des guerres civiles un peu partout dans le monde (Afghanistan, Yougoslavie, Caucase, Afrique équatoriale…) et, simultanément, l’émergence de nouvelles formes politico-territoriales infra ou supra-nationales (régions, ALENA, Union européenne, ASEAN, APEC…) ont conduit de nombreux analystes à conclure que les empires et les États-nations étaient en voie de disparition dans un monde en voie d’unification par le marché et la culture libérale. Rien n’est plus faux. Loin de régresser les États-nations se recomposent, loin de disparaître les empires se reconstituent pour dominer le monde.

Les États-nations se sont affirmés au cours de l’époque moderne pour transcender les vieux empires monarchiques dépassés par le cours matériel des choses, le progrès technologique, le développement des marchés, l’industrialisation, bref par l’émergence du capitalisme industriel. Loin d’être le résultat d’une exacerbation des bourgeoisies industrielles européennes, la première guerre mondiale peut ainsi être interprétée, conformément à la stimulante théorie de l’historien Arno Meyer, comme étant le quitte ou double délibéré d’une aristocratie européenne multinationale, incarnée par les Habsbourg qui avaient tissé leurs liens de sang dans tout le vieux continent, qui préféra embraser les peuples plutôt que de s’en remettre au découpage final en États-nations résultant de la Révolution française, de la territorialisation napoléonienne et du traité de Vienne de 1815.

De ce point de vue, la deuxième guerre mondiale, entraînée par l’impact désastreux du Traité de Versailles de 1919, qui, en humiliant les peuples germaniques, les a précipité dans les bras du nazisme, n’est, en partie, que l’aboutissement de cette première guerre mondiale. Par la suite, tandis que le conflit israëlo-arabe fut soigneusement cantonné au Proche-orient, l’apparente opposition entre démocraties libérales et régimes staliniens n’a pas entraîné une troisième guerre mondiale car le cycle était clos. Certes, la guerre dite froide s’est accompagnée d’épisodes sanglants (Corée, Vietnam, Cambodge, Afghanistan, Yémen, Éthiopie, Mozambique, Angola, Nicaragua…), mais elle n’a jamais provoqué un conflit mondial généralisé. Comme quoi l’équilibre de la terreur et les accords de Yalta ont, jusqu’au bout, bien fonctionné…

Du rififi chez les bourgeois ?

Mais actuellement, le développement de l’économie de marché, la faillite des économies du Gosplan, la reconversion de la nomenklatura dans le libéralisme et le nationalisme, l’émergence des NPI et, enfin, la montée en puissance d’une Chine qui, mieux qu’en Russie, a utilisé le marxisme-léninisme et l’État dictatorial comme les outils d’une accumulation primitive et forcenée du capital pour sortir du sous-développement sur des bases nationalistes-révolutionnaires, poussent les bourgeoisies à revoir leur copie. Elles doivent imaginer un après-Yalta, un super-Yalta en fait, qui repose sur un nouveau compromis entre plusieurs puissances.

Les jeux ne sont pas faits. Les contradictions internes à la classe dominante, dans chaque bourgeoisie, entre chaque bourgeoisie, entre la technobureaucratie et les grandes familles détentrices du capital, entre les investisseurs industriels et les spéculateurs financiers, entre les différents commis de l’État, entre les différents partis politiques, entre les peuples dûment dopés au poison identitaire et nationalitaire, soit pour favoriser l’accès au pouvoir de nouvelles castes, soit pour dépecer et s’approprier un pays, tout cela rend la situation parfois confuse. La bourgeoisie d’Amérique du nord a le vent en poupe, celle d’Europe se cherche encore un peu, et celle d’Asie orientale hésite entre plusieurs options de coopération zonale.

La mondialisation des capitaux n’est pas nouvelle, loin de là, son rythme et son ampleur se sont seulement démultipliés. Les techniques informatiques de gestion en temps réel rendent les opérations à la fois plus faciles, plus nombreuses, plus rapides, plus ubiquistes, mais aussi moins transparentes, moins lisibles. La stratégie des firmes transnationales prend en compte toutes les échelles, tous les espaces et tous les paramètres, bien plus efficacement qu’un ministère. La délocalisation de telle entreprise électronique de Lorraine ne se fera pas forcément en Malaisie si les avantages sont meilleurs en Écosse. La faiblesse des coûts salariaux, dans les P.V.D. tout comme dans certaines régions de la Triade, est attractive pour les capitalistes, mais ce n’est pas le seul facteur en jeu et il en existe bien d’autres : le marché, la solvabilité des consommateurs, les infrastructures, la stabilité socio-politique.

Une mondialisation à l’échelle humaine… ?

Plus que jamais, les espaces et les populations sont mises en concurrence, partout et à des niveaux de plus en plus fins. Désormais, le moindre élu local se transforme en VRP pour quémander des emplois dans sa circonscription électorale et en dénicheur de subventions publiques. Sur ce terrain-là, il rencontre tous ses congénères et la bataille devient évidemment rude, transcendant bien souvent les clivages politiciens initiaux. D’où la volonté ascendante des collectivités locales de se regrouper plus fortement pour lutter plus efficacement. D’où les nouveaux pays, les nouvelles régions, les anciennes régions actualisées, etc. Si un quelconque héritage historique et culturel permet de souder les populations dans cette démarche, tant mieux, éventuellement on peut en inventer un (Padanie, Bosnie multi-culturelle, Inde laïque…), sinon les politiciens locaux se contentent de causer « démocratie directe », « penser globalement, agir localement » et autre « entreprise citoyenne ».

Ce processus local et régional peut aussi rencontrer l’État-nation ainsi que les organismes supranationaux dans leur volonté descendante de faire gérer la misère et les services publics au plus près des contribuables. Cela se traduit par quelques tensions, mais sur le fond tout le monde est d’accord et personne, chez les décideurs, ne remet en cause la loi de la concurrence, du marché et de la marchandise.

Qu’est-ce qui permet à l’ensemble de tenir ? De faire fonctionner des réseaux de communes rivales, de régions concurrentes, d’États méfiants ? La réponse est simple : l’empire. Pas le vieil empire avec sa cour d’aristocrates, plus ou moins éclairés ou décadents. Non, il s’agit du nouvel empire avec son centre technobureaucratique dans les mégapoles, et ses périphéries plus ou moins lointaines ou délaissées, avec ses espaces vides, ses creux et ses pleins. Côte à côte, l’empire pourra gérer des vieux bassins industriels en crise, des espaces technopolitains en pleine croissance, des banlieues moisies et des centre-villes gentrifiés, des campagnes rendues exsangues par l’exode rural, des montagnes et des littoraux dynamisés par le tourisme. Des Irlande, des Bosnie, des Pays basques, mais aussi des Bavière, des Padanie, des Catalogne…

Les barbares ne seront plus seulement aux frontières, ils seront aussi à l’intérieur des métropoles, cloisonnés dans des ghettos, utilisés comme repoussoir social pour que tout le monde se tienne à carreau sous peine de Sarajevo. Et l’ouverture d’une nouvelle banque se fera au même rythme que l’ouverture d’un nouveau commissariat.

Philippe Pelletier
groupe Nestor Makhno (région stéphanoise)


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