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VIe congrès de l’IFA Lyon, 31 octobre, 1er et 2 novembre

L’Internationale sera le genre humain

Le jeudi 30 octobre 1997.

Tous les pouvoirs ont rêvé un jour de dominer le monde. Mais là où les religions monothéistes (judaïsme, christianisme, islam, bouddhisme…) et les anciens empires (grec, perse, romain, arabe, mongol, ibérique, français, britannique…) ont finalement échoué, seul le capitalisme a réussi. Les causes de son succès résident dans ses contradictions motrices : discours sur la liberté individuelle mais esclavage du salariat, culte de l’efficacité technicienne mais tolérance de l’irrationnel, appel à la démocratie mais refus de l’autogestion, conception globaliste mais découpage en État-nations. Le capitalisme domine car, au-delà des vertus idéalistes, c’est la primauté donnée à la matière, c’est-à-dire, pour lui, à la marchandise, qui lui permet d’organiser les rapports sociaux et c’est l’illusion donnée au suffrage, c’est-à-dire à l’atomisation des décisions citoyennes et politiques, qui lui permet de légitimer le monopole de la violence légitime : l’État.

De tout temps, les exploités et les opprimés ont tenté d’y opposer une alternative. La classe ouvrière des premiers pays industrialisés, et les quelques intellectuels déclassés qui s’étaient ralliés à elle, sont allés plus loin que le projet capitaliste en créant la Première internationale au milieu du XIXe siècle. Ils étaient bien conscients que seule une union de ce type permettrait de le combattre, en supprimant la concurrence salariale et chauviniste d’un pays à l’autre. La fraction marxiste en son sein a fait le choix de l’étatisme tout puissant, ce qui a conduit aux catastrophes ensanglantant le XXe siècle. La IIIe internationale bolchevique s’est réduit à une défense pure et simple du pré-carré soviétique en éliminant impitoyablement toute autre position.

Néo-libéralisme : une adaptation de l’État

Nous sommes placés dans une nouvelle situation. Le marxisme-léninisme n’est plus, à part quelques résidus, l’idéologie porteuse d’émancipation. Les pays qui s’en revendiquent (et à part la Corée du Nord, Cuba, le Vietnam et sans oublier la Chine, malgré tout) ne constituent plus les paradis convoités du « socialisme réel » ni les vecteurs de la révolution mondiale. Le capitalisme triomphe mais il a toujours besoin de régulations. Il confie ce rôle à l’État.

Le néo-libéralisme est, quoi qu’on en dise, une adaptation de cet État aux nouvelles conditions de la mondialisation du capital (libéralisation des échanges, déréglementations, privatisations, contrôle des salaires, gestion des flux migratoires…). Les discours qui s’attaquent exclusivement au néo-libéralisme oublient de s’attaquer au capitalisme et à l’étatisme, ce qui permet à certaines couches plus ou moins écartées du pouvoir de réclamer leur part et de prôner un retour de l’État dans la gestion directe de l’économie : petite bourgeoisie nationale laminée par les firmes transnationales, bureaucraties syndicales, communistes ou social-démocrates en perte de vitesse, intelligentsias du tiers-monde accrochées au nationalisme révolutionnaire comme issue au sous-développement.

De même, les discours écologistes sur la « sauvegarde de la planète » (et non pas de l’humanité, nuance !) prônent logiquement un gouvernement mondial, globalitaire, qui, dans le contexte actuel, ne servirait qu’à rationaliser les intérêts de la bourgeoisie et à lui éviter de dilapider trop stupidement les ressources terrestres qu’elle s’est appropriée. Des mesures sont d’ailleurs prises dans ce sens.

Les anarchistes ne tombent pas dans le panneau de la critique unilatérale du néo-libéralisme et du destructionisme environnemental. Ils continuent de s’attaquer aux véritables causes de la gabegie actuelle : l’appropriation privée des moyens de production et d’échange, la loi du marché, l’oppression de l’État, des religions et du machisme, la division en nations ou en races. Ils doivent se doter d’une véritable internationale qui leur permette de porter le combat à l’échelle mondiale où le capitalisme l’a placé, mais avec leur propres armes : le fédéralisme, l’entraide, le refus des frontières.

L’heure est grave car la bourgeoisie a plus d’une longueur d’avance avec ses organismes internationaux, de l’ONU à l’OMC en passant par le FMI et avec la complicité des bureaucraties syndicales qui sont unifiées internationalement en surface mais gangrenées par le nationalisme à l’intérieur. Elle se paie même le luxe d’avoir un idéal mondialiste, globalitaire faut-il plutôt dire, car son prétendu cosmopolitisme est fait d’exploitation à outrance, d’interventions militaires et de destructions en tout genre.

Ce que peut faire l’IFA

L’Internationale des fédérations anarchistes (IFA) a tenté de poser les jalons d’une autre perspective depuis une trentaine d’années. Avec courage, mais avec peine. Aujourd’hui, les anarchistes ne peuvent plus se payer le luxe de tergiverser. La situation est à la fois plus favorable (recul du marxisme-léninisme) mais aussi plus défavorable : tendance à l’apathie, montée des nationalismes, retour du fascisme, difficultés économiques pour la classe ouvrière non seulement au Sud mais aussi au Nord, à l’Ouest comme à l’Est. Ils doivent se doter d’un outil plus combatif, être présents sur tous les continents, s’organiser plus solidement.

Les fédérations anarchistes ne sont pas, par nature et par choix, des syndicats. Ce qui ne signifie pas qu’elles soient nécessairement hostiles au syndicalisme ni qu’elles se désintéressent du monde du travail. Elles regroupent les individus et les associations conscients de la finalité ultime : le communisme libertaire. Elles ne préjugent pas des choix faits par chaque organisation en fonction de la situation locale. Elles constituent non seulement des groupes de propagande mais aussi de lutte : dans les syndicats, à côté des syndicats (en fonction des conditions et des circonstances) dans l’entreprise mais aussi dans la commune et dans les associations. L’idéal et la pratique fédéraliste portés par les fédérations anarchistes leur permettront, le cas échéant, de construire la commune insurrectionnelle qui doit absolument accompagner toute grève générale expropriatrice sous peine de voir échouer celle-ci.

Là où les syndicats sont trop affaiblis ou trop bureaucratisés, là où le syndicalisme fut laminé par la répression, les anarchistes doivent se regrouper dans leur fédération spécifique pour ne pas perdre de vue leurs objectifs et leurs références. L’une des principales tâches de l’IFA doit être de les aider dans les pays où ils sont affaiblis.

Des moyens nouveaux s’offrent à elle : Internet, fax, etc. Ils doivent permettre de mieux faire circuler l’information et de surmonter les barrières linguistiques, à condition que tout le monde soit connecté avec égalité.

L’IFA ne peut être et ne doit pas être une fédération de lutte :

  • l’histoire même des précédentes internationales nous montre la difficulté de cette tâche ;
  • aucune organisation, fût-elle internationale et anarchiste, ne doit se substituer aux luttes elles-mêmes ;
  • par contre, elle doit aider les luttes anticapitalistes et anti-étatistes, soit directement en aidant les fédérations anarchistes locales, soit en tissant des liens qui permettent de populariser ces luttes à l’échelle mondiale (information, tournées de conférences, appels à la solidarité…).

L’IFA peut être et doit être une organisation d’échanges, de débats et de solidarité :

  • sur l’analyse de la situation mondiale et locale ;
  • sur les pratiques de chacune des fédérations, les erreurs faites et à ne pas refaire, les succès engrangés et à développer ;
  • sur les pratiques du mouvement social ;
  • sur l’implantation durable et profonde de l’anarchisme organisé dans la classe ouvrière — les travailleurs au sens large : ouvriers, paysans, fonctionnaires, chômeurs, précaires ;

L’IFA doit aider le mouvement anarchiste à déjouer les pièges qui le guettent :

  • ni culte spontanéiste ni dérive avant-gardiste ;
  • ni ouvriérisme étroit ni « life-stylisme » (mode de vie) sectaire et, finalement, petit bourgeois ;
  • ni antispécisme ni primitivisme écologiste ;
  • ni alignement sur tel ou tel syndicat ni abandon du monde ouvrier ;
  • ni localisme ni alibi Internet ;
  • ni fonctionnement individualiste ni dérive collectiviste.

Pour cela, il n’est pas nécessaire que toutes les fédérations membres de l’IFA soient calquées sur le même moule. Nous savons qu’il existe des histoires et des situations différentes, nous savons aussi le prix de la liberté de chacun. Il importe de se regrouper sur l’essentiel : la lutte des classes, le fédéralisme libertaire, le communisme libertaire.

La tâche peut paraître lourde, elle l’est effectivement. L’ampleur de l’enjeu peut faire peur, et, déjà, certains groupes ou certains individus se replient égoïstement sur leurs propres problèmes. La question internationale ne doit pas être la dernière roue du carrosse anarchiste ni le dernier point d’un ordre du jour à bâcler en quatrième vitesse. Elle doit pratiquement être au centre de nos préoccupations : à chaque délocalisation d’entreprise, à chaque convoi d’armes, doit répondre une action anarchiste internationale, même modeste, mais pavant la voie à ce qui brisera nos chaînes.

Philippe P.
groupe Nestor Makhno (région stéphanoise)


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