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Les Deux violences

Le jeudi 27 mars 2003.

De l’inventeur du gourdin paléolithique à l’ingénieur qui met au point une bombe à raréfaction d’oxygène, la brutalité ne cesse pas, elle se métamorphose. On la dit légitime lorsqu’elle prétend faire respecter l’ordre républicain — en fait, quand elle se contente de permettre et cautionner le bon fonctionnement de la machine libérale. En revanche, elle est qualifiée d’illégitime chaque fois qu’elle procède d’individus agissant pour leur compte — du vol à la tire à l’assassinat politique en passant par les agressions, crimes et délits notifiés dans le Code civil

Je pose que la délinquance des individus fonctionne en contrepoint avec celle des gouvernements. Partout sur la planète, les Etats polluent, asservissent les minorités, déclarent des guerres, matent les soulèvements, matraquent les manifestants, emprisonnent les opposants, pratiquent la torture, les arrestations arbitraires, les pendaisons, les emprisonnements, en tous lieux ils achètent des silences et des complicités, détournent des fonds en quantités pharaoniques et autres joliesses rapportées partiellement par la presse quotidienne. Cette violence ne rencontre rien au-dessus d’elle, voilà ce qui la fait dire légitime.

Parallèlement, les délinquances privées font pousser des cris d’orfraie aux praticiens des violences publiques. Comme un seul homme, le personnel politique s’excite sur ces questions porteuses pour les démagogues : l’insécurité, la délinquance, la criminalité, les incivilités, voilà à quoi se résume le débat politique contemporain. Répression ou prévention ? Désormais, on récuse même cette alternative, jadis opératoire, pour répondre d’une seule manière : répression. Dans nos sociétés dépolitisées les différences résident dans les formes, plus dans le fonds.

Les bêtes de proie qui activent le libéralisme agissent par-delà le bien et le mal, ils créent des richesses considérables qu’ils se partagent en laissant la plus grande partie de l’humanité croupir dans la misère. L’argent, le pouvoir, les honneurs, la jouissance, la puissance, la domination, la propriété c’est pour eux, une poignée, l’élite ; pour les autres, le peuple, les petits, les sans-grades, la pauvreté,

L’obéissance, le renoncement, l’impuissance, la soumission, le mal-être suffisent… Villas cossues dans les quartiers chics des pays riches contre masures effondrées dans les zones dévastées ; fortunes concentrées dans l’hémisphère nord, pauvreté dans l’hémisphère sud ; riches des centres villes et déshérités des banlieues ; chiens et chats repus d’Europe, enfants africains qui meurent de faim ; prospérité économique des nantis contre soupir des victimes exsangues. Violence légitime des puissants contre violence illégitime des mendiants, le vieux moteur de l’histoire.

On aurait tort de braquer le projecteur sur les seules violences individuelles alors que tous les jours la violence des acteurs du système libéral fabrique les situations délétères dans lesquelles s’engouffrent ceux qui, perdus, sacrifiés, sans foi ni loi, sans éthique, sans valeurs, exposés aux rudesses d’une machine sociale qui les broie, se contentent de reproduire à leur degré, dans leur monde, les exactions de ceux qui (les) gouvernent et demeurent dans l’impunité. Si les violences dites légitimes cessaient, on pourrait enfin envisager la réduction des violences dites illégitimes.

Michel Onfray





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