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Ouverture économique, verrouillage politique

Chine et dissidents

Le jeudi 30 janvier 2003.

La Chine avance à marche forcée depuis plus de vingt ans maintenant vers l’avenir radieux du tout capitalisme, avec un taux de croissance inégalé qui lui a fait quadrupler son PNB sous la bannière des « quatre modernisations » : agriculture, industrie, sciences et techniques, défense, mais est toujours en panne pour « la cinquième modernisation : la démocratie » 1.

Le président de la République, Jiang Zemin, l’a rappelé sans ambages : « La Chine n’adoptera jamais un système politique à l’occidentale », et a appelé ses compatriotes « à suivre pendant les cent années qui viennent la ligne fondamentale du Parti communiste chinois » 2. Ce dernier se considère en effet comme le seul garant de la stabilité sociale et tout mouvement de protestation et d’agitation est considéré comme subversif et puni lourdement comme tel. Dans cette logique paranoïaque les opposants en viennent à être assimilés à des malades mentaux car il faut être fou pour vouloir s’opposer à l’autorité. Selon un rapport de juillet 2002 de Human Rights in China, un réseau d’une vingtaine d’asiles psychiatriques spécialisés, dit Ankang (Tranquillité et Santé), a été créé dans les années quatre-vingt et directement rattachés au ministère de la Sécurité publique, inspiré des méthodes jadis mises au point par les médecins soviétiques pour assimiler les opposants à des malades mentaux soignés à coup de traitements chimiques et d’électrochocs. Le nombre de cas politiques ayant conduit au cours de ces deux dernières décennies à un internement et un traitement psychiatriques forcés serait estimé à un minimum de trois mille. Et une fois qu’on est entré dans la spirale Ankang, on y reste pratiquement pour toujours. Citons deux cas typiques qui, grâce à l’obstination de leurs proches et le relais de HRIC et Amnesty International, ont été portés à la connaissance de l’extérieur : Wan Wanxing est interné depuis juin 1992 pour avoir déroulé une banderole place Tian’anmen commémorant la répression sanglante intervenue trois ans plus tôt dans la nuit du 3 au 4 juin 1989, et Cao Maobing depuis décembre 2000 pour avoir tenté de créer un syndicat indépendant dans le Jiangsu.

Le champ des opposants est donc quasiment illimité : c’est aussi bien le plaignant de base qui s’élève contre la corruption, que les minorités ethniques luttant contre la politique d’assimilation forcée à l’instar des tibétains et des ouïgours, les croyants qui refusent l’embrigadement dans les Églises « patriotiques », le mouvement Falungong alliant exercices physiques et spirituels puisés dans la tradition du Giqong et qui sous ses aspects de secte développe une pratique d’entraide et de solidarité qui attire de plus en plus d’adeptes, les surfeurs sur Internet visitant des sites étrangers critiques avec le régime, des syndicalistes indépendants et des militants politiques rejetant l’hégémonie du Parti communiste. Nous nous en tiendrons ici à ces trois dernières catégories car leur potentielle conjonction ébranlerait sérieusement le pouvoir en place.

Internet

La croissance des internautes chinois est exponentielle. En moins de dix ans on est passé de zéro à quarante-cinq millions et d’ici fin 2004 on devrait atteindre les soixante millions, équivalent à la population de la France. Dans un grand discours solennel sur les technologies de l’information prononcé lors d’un séminaire du PC à Pékin le 11 juin 2001, tout en reconnaissant qu’Internet « a beaucoup contribué à la croissance économique », le président Jiang Zemin a estimé qu’il avait également permis de répandre « des informations néfastes, la superstition, la violence, la pornographie : tout cela porte atteinte à la santé mentale de la population et de la jeunesse » et il convient en conséquence de « renforcer la législation sur l’information et Internet » : imposition aux sites chinois de ne diffuser que des informations déjà publiées par la presse officielle ; opérateurs de sites et de cafés Internet rendus responsables de toute infraction commise par les utilisateurs ; mise en place de logiciels de surveillance et de nouveaux filtres sophistiqués. C’est ainsi que la réglementation actuelle prévoit « qu’utiliser Internet pour propager des rumeurs, diffamer ou transmettre des informations nuisibles, inciter au renversement du pouvoir d’État ou du système socialiste ou à la division du pays » constitue désormais un crime contre la sécurité de l’État et la stabilité sociale. Mais comment mettre un policier derrière chaque ordinateur ?

En attendant, selon les dernières estimations de HRIC et AI, trente-trois cyber dissidents sont actuellement incarcérés condamnés à des peines de prison allant de trois à onze ans pour des inculpations allant de « téléchargement de documents Falungong » à « subversion ». Citons simplement deux cas qui font le lien avec le mouvement démocratique en Chine : Le 13 décembre 2001, Wang Jibo, membre du Parti démocratique chinois du Shandong, est condamné à 4 ans de prison pour avoir réclamé sur Internet une révision du jugement officiel du grand mouvement populaire d’avril-juin 1989 toujours qualifié de « contre-révolutionnaire » 3 ; et le 30 décembre 2001 c’est au tour de Li Xinhua, fondateur de la section de Wuhan du PDC d’être également condamné à 4 ans de prison pour « incitation au renversement du pouvoir », alors qu’il diffusait en fait sur Internet des articles attaquant la corruption et le système politique qui la générait, et prônant « un système de contrôle mutuel fondé sur la séparation des pouvoirs administratif, judiciaire et législatif ».

Activistes politiques

Le 5 octobre 1998, le gouvernement chinois a signé, mais toujours pas ratifié, le pacte international relatif aux droits civiques et politiques qui garantit la liberté d’expression et de réunion, des procès équitables et interdit la torture et les détentions arbitraires, conformément d’ailleurs à l’article 35 de la Constitution chinoise qui prévoit dans son article 35 que « les citoyens jouissent de la liberté de parole, de la presse, de réunion, d’association, de cortège et de manifestation ». Mais une fois de plus, il y a loin de la coupe aux lèvres !

À titre d’exemple, nous nous en tiendrons au Parti démocratique chinois qui, s’il n’est pas le seul, est du moins celui qui fait le plus parler de lui et dont l’un des fondateurs, Xu Wenli 4, vient d’être libéré le 24 décembre 2002 sous la pression de l’opinion publique internationale et aussitôt expulsé vers les États-Unis pour « raisons de santé », après avoir été condamné en décembre 1998 à 13 ans de prison pour « atteinte à la sécurité nationale » en tant que cofondateur du PDC aussitôt interdit. Il s’agit pourtant d’un parti d’orientation réformiste et libérale, reconnaissant en outre le rôle prépondérant joué par le Parti communiste dans la conduite des affaires du pays, mais c’est son envergure nationale — il revendique un millier de militants répartis dans 23 des 30 provinces chinoises — qui le rend potentiellement dangereux pour un Parti communiste dont la force réside justement dans l’atomisation des différentes oppositions. Outre les deux cas précités, deux autres militants du PDC, Hu Mingjun et Wang Sen, arrêtés en mars 2001, ont été condamnés en mai 2002, à l’issue d’un procès secret au cours duquel ont été modifiés et aggravés les chefs d’accusation, à 11 et 10 ans de prison pour avoir pris contact, qualifié de « subversif », avec les organisateurs d’une manifestation de sidérurgistes à Dazhou (Sichuan), alors que dans leurs déclarations ils se bornaient à revendiquer la liberté syndicale et l’amélioration de la couverture sociale des licenciés.

Ce glissement du terrain politique vers le terrain social est justement ce qui inquiète le pouvoir en place et explique sa réaction envers Wang Mingzhang. Ce dernier est une figure de la dissidence, exilé aux États-Unis où il anime la revue Printemps de Chine. Il disparaît fin juin 2002 près de la frontière sino-vietnamienne où il se trouvait en compagnie de deux autres chinois. Alertée, Amnesty International enquête et apprend que les trois sont arrivés au Vietnam le 26 juin et devaient rencontrer dans un endroit discret des militants syndicalistes chinois. À force de démarches, la police chinoise reconnaît le 20 décembre qu’ils ont été arrêtés près de six mois plus tôt et maintenus depuis au secret pour « terrorisme et espionnage au profit de Taïwan ». Elle prétend qu’ils auraient été enlevés au Vietnam par un gang qui voulait les rançonner et elle les aurait découverts le 3 juillet, ligotés et bâillonnés, dans un temple proche de la frontière du côté chinois ! Version rocambolesque alors que plus prosaïquement ils ont dû être enlevés par un commando de la police qui considère Wang comme très dangereux vu ses liens avec le mouvement social. Il vient d’être jugé à Shenzhen ce 22 janvier 2003 mais le verdict n’est pas encore connu.

Le pouvoir prend en effet de plus en plus au sérieux la conjonction qui essaie de prendre forme entre dissidents de l’extérieur, dissidents de l’intérieur et syndicalistes indépendants, sachant que ce sont bien ces derniers qu’il craint le plus.

Syndicalistes indépendants

Outre le pacte sur les droits civiques et politiques, la Chine a également signé, et ratifié cette fois le 28 février 2001 5, le Pacte sur les droits économiques, sociaux et culturels, mais avec des réserves concernant l’un des principaux piliers de ce pacte, à savoir l’article 8 garantissant la liberté syndicale, Pékin s’abritant derrière sa Constitution et sa législation qui ne prévoient qu’une organisation syndicale unique, l’ACFTU : All China Federation of Trade Unions. Aussi tous ceux qui cherchent à s’organiser en dehors de cette structure unique sont sévèrement réprimés à l’instar de Zhang Shanguang condamné à 10 ans de prison pour avoir sollicité l’autorisation de constituer une association de « défense des travailleurs licenciés » et qui dans sa prison numéro un du Hunan est régulièrement soumis à des tabassages.

Mais le mouvement en cours qui est considéré par nombre d’observateurs comme un tournant dans l’histoire sociale de la Chine communiste en raison de la taille des manifestations et du degré d’organisation des ouvriers, est celui dit des « Quatre de Liaoyang ».

Entre mars et mai 2002 ont eu lieu à Liaoyang, capitale du Liaoning où sévit un taux de chômage de 25 %, plusieurs manifestations réunissant au total des dizaines de milliers d’ouvriers, de retraités et de chômeurs s’élevant contre la corruption et les détournements qui, en partie, avaient conduit leurs entreprises à la faillite, et ce sous la houlette de délégués qu’ils s’étaient eux-mêmes choisis : Yao Fixin, Xiao Yankong, Pang Qingxiang et Wang Zhaoming. Le gouvernement leur a d’ailleurs donné implicitement raison puisqu’une mission de la Commission centrale du PC a été dépêchée sur place et son enquête a fait des ravages : plus de 200 arrestations intervenues pendant l’été dans l’administration de la ville, les services de police, la justice, les entreprises d’État — dont le directeur général de l’usine métallurgique en faillite d’où est parti le conflit —, y compris un député de l’Assemblée locale surtout connu pour être le « parrain » mafieux 6 de la ville, mais épargnant le chef local du Parti… Le pouvoir reste fidèle à ses méthodes : quand une révolte éclate, il l’écrase puis il s’intéresse aux causes et opère un grand nettoyage. Et même s’ils avaient raison, ceux qui ont eu l’audace de protester doivent en payer le prix. Prudence malgré tout envers la masse des manifestants, mais on isole les « meneurs » et ici c’est Yao qui va se trouver principalement en ligne de mire. Ouvrier métallurgiste, licencié en 1992 lors de la fermeture de son entreprise d’État et devenu chômeur longue durée, il avait ouvert une petite épicerie et c’est dans son arrière-boutique que furent rédigées les premières proclamations et organisées les premières manifestations. Il s’est ainsi retrouvé l’un des principaux porte-parole du mouvement et ses discours sur la solidarité ouvrière et la trahison du PC ont eu de plus en plus d’impact sur les manifestants. Aussi cela n’a pas traîné : le dimanche 17 mars, il était kidnappé en pleine rue par des policiers en civil et après une nouvelle manifestation de 10 000 personnes le 20 mars exigeant sa libération, les trois autres délégués, Xiao, Pang et Wang étaient arrêtés et tout comme Yao maintenus au secret.

Mais outre que la mobilisation locale n’a pas faibli avec des manifestations périodiques devant l’hôtel de ville, une solidarité internationale s’est faite jour. La Confédération internationale des syndicats libres 7, tout comme la Fédération internationale de la métallurgie ont déposé formellement plainte auprès de l’OIT contre le gouvernement chinois pour « violation des principes de la liberté d’association ». Le 26 mai une délégation de quatre syndicalistes français s’est même rendue sur place mais a été aussitôt obligée de quitter la ville dans une camionnette de la Sécurité publique, et une journée d’action internationale s’est tenue le 10 juillet 2002.

Si les trois camarades de Yao ont finalement été remis en liberté le 20 décembre, pour ce dernier l’inculpation initiale de « rassemblements et manifestations illégaux » — passible de 5 ans de prison — s’est transformée en « subversion du pouvoir de l’État » passible de la peine de mort, la police ayant entre-temps « découvert » son nom sur un listing du Parti démocratique chinois… Il vient d’être jugé le 15 janvier 2003 et si le verdict n’est pas encore rendu, on se doute qu’il sera lourd.

Mais la machine est lancée. Dans d’autres lieux en Chine les ouvriers s’organisent de façon autonome et si la conjonction avec les dissidents prend forme malgré la répression, cela peut à terme changer la donne. À suivre !

Jean-Jacques Gandini

Notes

1. Selon le texte prémonitoire de Wei Jingsheng apposé à Pékin sur le « Mur de la Démocratie » le 5 décembre 1978 et qui lui valut une condamnation à 15 ans de prison : « qu’est- ce que la démocratie ? La véritable démocratie, c’est la remise de tous les pouvoirs à la collectivité des travailleurs. » (in Chine fin de siècle I : tout changer pour ne rien changer Jean-Jacques Gandini, ACL 1994).

2. Déclaration à l’AFP le 18 décembre 1998.

3. D’après Amnesty International au moins 200 personnes, nominalement identifiées, sont toujours emprisonnées pour y avoir participé.

4. Âgé de 59 ans il aura passé 18 ans en prison puisqu’avant les quatre années entre 1998 et 2002 il en a purgé 14 entre 1979 et 1993 pour son rôle lors du « Premier Printemps de Pékin » en tant qu’animateur de la revue phare « La Tribune du 5 avril ».

5. Entrée à l’OMC, intervenue depuis au début de l’année 2002, oblige…

6. Dans un rapport au Comité central du PC, qui a fini aux oubliettes, la journaliste et sociologue He Qinglian écrivait en 1996 : « La Chine se dirige vers le régime conjoint du gouvernement et de la Mafia. L’alliance des bas-fonds et des élites au pouvoir conduit au pillage de la richesse publique, en premier lieu du patrimoine d’État accumulé depuis quarante ans par la sueur du peuple, et la principale arme du pillage, c’est le pouvoir politique. » Elle a depuis préféré jeter l’éponge et a choisi début juillet 2002 l’exil aux États-Unis.

7. Le 13 janvier 2003 elle en appelle à tous ses membres pour protester énergiquement auprès des autorités chinoises et demande à l’OIT de faire de même. Un courriel peut être envoyé au président Jiang Zemin : minister@legalinfo.gov.cn





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