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Kosovo

Les Dessous du problème « ethnique »

Le jeudi 1er avril 2004.

Les médias viennent de « découvrir » le nettoyage ethnique à l’albanaise. Découverte un peu tardive : celui-ci durait depuis déjà cinq ans. En réalité, la guerre du Kosovo, officiellement « terminée » en juin 1999, ne l’était pas du tout. Car ses objectifs réels n’ont toujours pas été atteints.

La version officielle concoctée pour « l’opinion » est connue : les États-Unis — avec l’Europe — attaquaient la Yougoslavie pour arrêter un « génocide ». Les propagateurs de fausses nouvelles ont, depuis lors, reconnu eux-mêmes — très discrètement, il est vrai — qu’il n’y avait pas eu de génocide. Le fabricant en chef de cet énorme mensonge n’est autre que Alastair Campbell, le conseiller en « communication » de Tony Blair. Un récidiviste puisqu’il sera l’inventeur médiatique des « armes de destruction massive » irakiennes. Un autre média-mensonge qui, combiné avec celui des liens supposés — mais avérés faux — du régime de Saddam Hussein avec al-Qaïda, justifiera l’invasion et l’occupation de l’Irak par les forces de la « coalition » impérialiste.

En dépit du matraquage puis du black-out sur l’information imposés par les puissances occidentales depuis l’installation au Kosovo de la KFOR, la police onusienne chapeautée par l’Otan, la situation dans la province serbe « libérée » commence, au moins pour qui veut réellement s’informer, à être connue. Malgré la présence de plus de 20 000 soldats de la « force de paix internationale », ce territoire est le lieu depuis cinq ans d’un nettoyage ethnique permanent qui a tué plus de 2 500 habitants serbes, kidnappé et fait disparaître environ 1 200 autres, et chassé 230 000 non-Albanais : Serbes, mais aussi Roms, juifs, Turcs, musulmans, Gorans, etc. Tout cela avec la complicité tacite des proconsuls, Bernard Kouchner en tête, qui se sont succédé à Pristina en tant que représentants de l’improbable « communauté internationale ». C’est ainsi que le « corps de protection du Kosovo », façade légale de la persécution anti-serbe, compte dans ses rangs, y compris aux grades les plus élevés, un nombre imposant d’anciens militants de l’UCK dont la place devrait être à La Haye, si le Tribunal pénal international n’était pas ce qu’il est : une mascarade judiciaire montée de toutes pièces — et financée — par les États-Unis pour administrer la « justice » impériale. On comprend, dans ces conditions, que la peau des Serbes restés au Kosovo n’ait pas valu cher.

Chaque fois que les États-Unis se préparent à une escalade militaire, un « drame » destiné à émouvoir « l’opinion » survient opportunément : pseudo-attaque de deux navires US dans la baie du Tonkin, pour le Vietnam ; rumeurs de préparatifs terroristes, pour la Grenade ; chasse au trafiquant de drogue et ex-employé de la CIA Noriega, pour le Panama ; débranchage bidon de couveuses à Koweït City, pour l’Irak ; attentats meurtriers à Sarajevo imputés aux Serbes pour la Bosnie, « massacre » de Racak, encore imputé à ceux-ci, pour le Kosovo, etc.

Le déclenchement du « pogrom » anti-Serbes de ces jours derniers n’a pas failli à la règle : il a fait suite à la noyade présumée de trois enfants albanais prétendument poursuivis par des enfants serbes. Tout indique, néanmoins, si l’on examine son déroulement, que cette « réaction populaire » avait été soigneusement programmée, pour ne pas dire anticipée. Par l’UCK, bien sûr, officiellement ralliée au « processus de paix », mais qui, forte de sa présence à tous les échelons de l’administration albanaise du Kosovo, peut en toute quiétude planifier la « phase finale » devant conduire à l’indépendance. Mais, derrière les sécessionnistes albanais, s’activent les services secrets états-uniens, prêts à instrumentaliser une nouvelle fois les « affrontements inter-ethniques » pour renforcer la présence nord-américaine dans les Balkans. Mais, à quelles fins ?

Pour répondre, il faut revenir sur les vrais buts de la « guerre humanitaire » menée contre la Yougoslavie. Les voici, brièvement résumés. 1

Liquider ce qui demeurait d’autogestion et de droits sociaux dans les entreprises yougoslaves pour les privatiser. Ce qui implique que l’État qui les garantissait soit démantelé, par les bombes s’il le faut. La logique globalitaire impose, en effet, aux multinationales de conquérir sans cesse de nouvelles « terres », de nouveaux marchés. La Sécurité sociale et les droits des travailleurs ayant été piétinés, US Steel, par exemple, a pu racheter, pour une bouchée de pain, Sartid, la plus grande usine sidérurgique des Balkans. Une fois la Yougoslavie démembrée pour laisser la place à une mosaïque d’États-croupions, le champ semblait libre pour y exploiter une main-d’œuvre à bas prix qui n’avait plus que le choix entre une exploitation accrue et l’émigration.

Les multinationales ont cru avoir gagné en Serbie en imposant à Belgrade un gouvernement FMI, avec la thérapie de choc ad hoc pour « redresser l’économie ». Or, l’un est l’autre ont été totalement désavoués aux récentes élections, ramenant au pouvoir des « nationalistes », c’est-à-dire des empêcheurs de globaliser en rond. D’où l’impératif : achever de désintégrer cette Yougoslavie plus difficile à avaler qu’on ne le pensait.

Contrôler la voie stratégique des Balkans. Berlin veut que la route du pétrole passe par le Danube (donc à Belgrade), pour acheminer vers Hambourg et Rotterdam le pétrole et le gaz du Caucase et du Moyen-Orient. À cela s’ajoute l’utilisation du fleuve pour assurer le transit des produits des usines délocalisées dans les Balkans. Or, soucieux d’affaiblir et de faire rentrer dans le rang la « vieille Europe », Washington cherche à établir un tracé plus au sud à travers quelques états-marionnettes de la « nouvelle Europe » : Bulgarie, Macédoine, Albanie. Pour ce faire, le Pentagone a fait construire au Kosovo une gigantesque base militaire : Camp Bondsteel.

Après les fins, les moyens. L’instrument des États-Unis pour réaliser ce plan stratégique a déjà servi. Ce n’est autre que l’UCK, organisation séparatiste albanaise née de la décomposition du stalinisme à la mode Enver Hojda, qui rêve de créer une « Grande Albanie » ethniquement pure (Albanie + Kosovo + morceaux de Serbie, Macédoine, Monténégro et Grèce). Initialement, l’UCK avait été dénoncée par la CIA comme « criminelle » et « terroriste ». Non sans raison : des rapports on ne peut plus officiels divulgués à la fin des années 90 faisaient état de ses liens, d’une part, avec des réseaux internationaux de trafic de drogue et d’armes et, d’autre part, avec des organisations terroristes animées par un islamisme radical, dont l’une était dirigée par un certain… Oussama ben Laden, qui, dès 1996, avait annoncé une « guerre totale contre les Américains et les intérêts américains ».

Qu’à cela ne tienne ! Secondé par le BND (les services secrets allemands, qui avaient déjà fait leur preuve aux côtés des séparatistes de Croatie), Washington a, par la suite, littéralement acheté et équipé l’UCK, rebaptisant au passage « combattants de la liberté » ses hommes de main, comme les États-Unis l’avaient fait avec les commandos terroristes d’al-Qaïda importés en Bosnie pour appuyer le mouvement sécessionniste musulman d’Izetbegovic. Si elle a été purgée, entre-temps, de ses éléments islamistes les plus extrémistes, l’UCK demeure, par-delà la respectabilité acquise de ses chefs devenus politiciens, une organisation criminelle. Ce qui n’empêche pas les occupants états-uniens d’entretenir les meilleures relations avec elle. Écoutons, par exemple, des policiers allemands en mission là-bas : « Quand on voit comment les pires maffieux y jouissent manifestement de la protection des Américains, on attrape une crise de colère. »

Pourquoi appuyer la création d’un État ethniquement épuré au Kosovo ? Pour les stratèges de l’Otan, il ne s’agit, ni plus ni moins, que de créer une sorte de nouvel Israël dans les Balkans. Il suffit, en effet, de considérer le rôle de l’État sioniste au Moyen-Orient ! Un État archidépendant de l’aide financière états-unienne (plus de 4 milliards de dollars par an !), une hyper-armée dotée des armements les plus perfectionnés, armes de destruction massives comprises, un gendarme qui a déjà agressé tous ses voisins, un foyer de tension permanent à exciter chaque fois qu’on veut affaiblir la résistance des peuples de la région.

Créer dans les Balkans un nouvel Israël, lui aussi fanatisé par une doctrine d’apartheid et de nettoyage ethnique, sera très utile pour Washington. Un État aussi dépendant ne remettra pas en question son énorme base militaire stratégique. Il servira à toutes les manœuvres du Département d’État pour déstabiliser le continent européen en cette époque de guerre économique intense. Voilà pourquoi les États-Unis, selon l’économiste canadien Michel Chossudovsky, dont les analyses décapantes sur la nouvelle guerre des Balkans font autorité, ont conclu « un mariage de raison avec la maffia au Kosovo ».

Aujourd’hui, l’UCK veut « terminer le travail » en attaquant Mitrovica, seule région où vivent encore de nombreux Serbes. Mais les incidents récents ont éclaté partout en même temps ! « Une violence planifiée, coordonnée, à sens unique contre les Serbes », s’étonnent des journalistes. Ils ont tort. « Rien au Kosovo ne se produit spontanément », expliquait, à ce propos, un officier de la KFOR. Dommage que les médias aient à nouveau présenté ces déchaînements albanais comme des « affrontements interethniques », alors qu’il s’agit d’une opération concertée de nettoyage ethnique, une « nuit de cristal », a déclaré un envoyé de l’ONU. Dommage qu’ils aient relayé la rumeur selon laquelle trois enfants albanais auraient été jetés à la rivière et noyés par des Serbes. Un montage pourtant démenti dès les premières heures par Derek Chapell, porte-parole de la police onusienne.

Mais une autre question vient tout de suite à l’esprit. Pourquoi maintenant ? Les lecteurs de Chronique de la guerre civile d’Éric Hazan n’auront pas de mal à trouver la réponse. Irak, Palestine, Afghanistan, Balkans = une seule guerre globale. Avec en prime, la rivalité États-Unis/Europe véritable clé de la « résurgence (sic) de la violence » au Kosovo qui fait les gros titres de la presse de marché. À Mitrovica. ce sont aussi les soldats français qui constituent la cible. Le coup vient de Washington. En Irak, en effet, Bush s’enlise, et Chirac comme Schröder ne font rien pour l’aider à se sortir du pétrin. De plus, l’attentat de Madrid vient de fragiliser les alliances européennes des États-Unis. Voici donc les « représailles » de la Maison Blanche : le feu vert aux terroristes de l’UCK.

Cependant, le facteur local n’est pas à négliger. La nouvelle équipe gouvernementale formée par Kostunica vient de remplacer un gouvernement corrompu de capitulation nationale. Le peuple serbe manifeste toujours sa résistance, même si c’est au travers d’un vote confus imprégné de chauvinisme, faute d’alternative développée à gauche. Mais, par cette attaque, Washington entend déstabiliser et soumettre un gouvernement rétif à l’alignement économique et militaire.

En protégeant et armant les terroristes de l’UCK, Washington renforce la haine entre Serbes et Albanais. Comme en Afghanistan — autre trajet de pipeline ! — et en Irak, il faut, à coups de provocations en forme de massacres, « diviser pour régner ». L’UCK brûle des monastères orthodoxes, des racistes serbes ripostent en brûlant une mosquée. Riposte doublement stupide car les Kosovars ne sont guère musulmans, et la clique au pouvoir à Washington n’est pas l’amie, mais l’ennemie des musulmans.

Il est plus que temps de rouvrir le débat sur ce qu’il est advenu de la Yougoslavie. Le soutien de la gauche européenne à l’Otan fut, à cet égard, une tragédie dont les peuples balkaniques ont été et continueront d’être les victimes. Privatisations, misère sociale, nettoyage ethnique, règne des maffias, etc. : les résultats de cinq années de « paix » — celle des cimetières pour les non-Albanais — au Kosovo devraient enfin dissiper les dernières illusions. Était-ce cela qu’il fallait soutenir ? Jamais les guerres déclenchées par les États-Unis n’ont été « humanitaires ». Par les autres États non plus, d’ailleurs.

Jean-Pierre Garnier


1. Pour en savoir plus, le meilleur ouvrage paru en français sur la question demeure Monopoly. L’Otan à la conquête du monde, de Michel Collon, éditions EPO, Bruxelles, 2000.





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