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Publicitaires, publicistes, pédophiles (synonymes)

Le jeudi 3 juin 2004.

On ne saurait insulter son anus en le torchant avec Le Figaro ou Libération ; il y retrouve de vieux camarades. S’il se permet de désagréables crises hémorroïdaires, on peut fort bien le punir en le torchant avec National Hebdo. Mais rien, non rien, ne saurait justifier d’infliger à un anus respectable le contact d’un nouveau torchon que même des fosses à purin recracheraient. Ce torchon, je l’ai vu au coin d’un kiosque. Je me suis arrêté, je me suis frotté les yeux, je me suis pincé. Oui. il existe un journal, appelé Milk, « magazine de mode enfantine ». Et, sur sa couverture, la top model doit avoir 3 ans, peut-être 4. Soit l’âge de l’autre top model, en quatrième de couverture. Cette quatrième de couverture est une publicité pour Dior, car Dior possède une ligne de vêtements pour tout-petits appelée « Baby Dior ». Le top model de la quatrième de couverture porte un soutien-gorge, dont on se demande ce qu’il est censé soutenir, à part les bénéfices de Dior.

Je m’approche. Parmi les sous-titres de la couverture, celui-ci : « Donald, 70 ans de fashion Duck » (sic). N’écoutant que mon courage, j’ai demandé l’OVNI à la kiosquière. Elle me l’a vendu, ce n’était pas un canular. En outre, il s’agissait du numéro 4. Donc, les trois précédents numéros se sont vendus, dans une France qui clame son scandale des atrocités d’Outreau, une France dont les journaux, ou du moins ce qui en fait office, doublent leurs ventes à chaque arrestation d’échangeurs de photos de sodomisés de 5 ans. Cette même France a subi, sans autre indignation que celle des anti-pubs, les récentes publicités Dolce & Gabbana où des enfants de 3 ans apparaissaient permanentés, maquillés, les ongles vernis, en lunettes de soleil et gourmettes en or (avec quel plaisir nous avons été quelques-uns à étiqueter, juste derrière le D de « Dolce et Gabbana » un « UTROUX » bien senti).

L’article que vous lisez fait à peu près 5 000 signes. Dans les 128 pages de Milk, qu’on me pende s’il se trouve plus de 50 000 signes. Rien d’étonnant, à lire l’article annoncé en couverture, celui promettant une profonde analyse de « 70 ans de fashion Duck ». Le voici en version intégrale. C’est Donald Duck lui-même qui parle :

« Salut, bande de petits morveux ! C’est votre ami Donald, plus en forme que jamais ! Depuis que je lis Milk, je me demande à chaque nouveau numéro si je ne vais pas laisser tomber mon gilet de marin et me préparer un avenir de canard fashion. Quitter mon béret et l’échanger contre un de ces vêtements bizarres qu’on trouve dans ce magazine. Après coin (sic), je poserai dans Milk avec Daisy et mes poussins, j’irai chez Colette [un magasin à la mode] et je prendrai l’air fin. Le petit fayot de Mickey serait jaloux. Bien fait pour lui. Après tout, c’est mon anniversaire… j’ai 70 ans, je vous le rappelle. Tout Disney s’excite pour moi, et c’est parfaitement normal. On ne va quand même pas laisser Donald Duck le bec dans l’eau ! God save the coin. Parole de Duck. »

Voilà. Milk coûte 6 euros. Un euro par point de QI de ses journalistes.

Dans un livre bienvenu après un tel concentré de bave, L’Impasse Adam Smith (Climats, 16 euros, mieux investis que dans Milk), Jean-Claude Michéa rappelle que l’obsession de la jeunesse constitue, bien plus qu’un ridicule de plus de la Californie des liftings, un pilier central du pouvoir du capitalisme. Le capitalisme prit son véritable essor en Angleterre à la fin du xviiie siècle, la même période qui vit triompher la théorie de la gravité de Newton. De même que l’on crut pouvoir réduire la compréhension du monde physique à ce que l’on pensa être le principal avatar de l’énergie, la gravité, on crut pouvoir (devoir) réduire la compréhension du monde social à ce que l’on pensa être le principal moteur de la personnalité : l’intérêt personnel. Et de même que le monde physique se vit réduit aux échanges des atomes, le monde social se voit réduit, du moins le capitalisme le veut-il, aux échanges des individus.

Alors, dans une société où n’existent plus que l’économie et les individus, ceux-ci doivent se plier aux moindres frémissements, aux moindres indispositions, aux moindres ordres de celle-là. Or les jeunes sont souples, les jeunes sont sans attaches, les jeunes sont crédules. D’où le piédestal sur lequel le spectacle les pose. Comme Mireille Mathieu. Guy Bedos a écrit quelque part que « Mireille Mathieu n’est ni de droite ni de gauche, elle est là où on la pose ». Le piédestal est si bien fait, le culte de la jeunesse est si prenant (et si meurtrier pour elle !) qu’il en est à présent à sa conséquence logique : ne soyons plus même jeunes, soyons enfantins. Nous pouvons nous le permettre, nos papas à cigares veillent sur nous.

Nestor Potkine





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