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Trésors de la lettre, des mots et du verbe

Le jeudi 3 juin 2004.

Emile Littré, oui, celui du Dictionnaire, était également médecin ; il s’est donc penché dans un petit ouvrage, publié pour la première fois en 1880, sur les maladies des mots. Nous savons qu’un mot ça naît, ça vit, ça meurt ; Littré nous dit qu’ils peuvent présenter certaines pathologies. Après en avoir examiné, étudié et palpé un nombre considérable, Littré a pu, vieillesse venant, en retenir quelques-uns, pris dans son propre dictionnaire, mots qu’il a étudiés au plus près, tant pour sa propre curiosité que pour l’édification du lecteur. Si un dictionnaire décortique le sens des mots à un moment donné de l’histoire, le lexicographe s’efforce d’en rechercher l’origine : latine, germanique, etc., savante ou populaire, etc.

Il est remarquable que certains mots sont pour le moins indisciplinés, et que des sortes de gendarmes de la langue (le trésor commun), tentent d’établir des codes, car il faut savoir ce que mot veut dire. Ainsi s’activent linguistes et académiciens, grammairiens et correcteurs qui cependant reculent pied à pied devant le sacro-saint Usage qui se moque des règles du bien-dire, du bien-écrire et des oukases de tous ces empêcheurs de s’exprimer en liberté.

Littré reconnaît bien volontiers l’autorité de l’usage, et quelquefois son bon sens et aussi sa poésie, mais estime fâcheux ce qu’il nomme « flagrant délit de malversation » et « fâcheuses déviations ».

Une bonne centaine de mots seront ainsi auscultés pour notre bonheur de savoir.

Ainsi, saviez-vous que l’on disait « la poison », que ce mot est devenu masculin, et que les féministes n’y sont pour rien. Dans l’ancienne langue « la prison » existait mais aussi « le prison » pour nommer le prisonnier. Connaissez-vous l’évolution du mot « libertin » qui ne signifiait d’abord que « fils d’affranchi » puis nomma au xvie siècle celui qui s’est affranchi des croyances et pratiques de la religion chrétienne, puis qui, plus tard, désignera celui (ou celle) qui vit librement sa sexualité. Un « vilain », c’était l’habitant d’une villa. Mme de Sévigné désignait par « viandes » une salade de concombres et de noix, etc.

*

Quant au Trésor des méchancetés, c’est la réédition des quatre petits volumes édités à l’ACL par Jean-Manuel Traimond. Réédition revue et augmentée. Boulimique lecteur, J.-M. T. collecte soigneusement sur son ordinateur tout trait qui fait mouche, tout propos original et dérangeant. Car « il faut dire ce qu’il ne faut pas dire ». Marcel Duchamp. Et le répéter…

Se veut-il vraiment méchant Jean-Manuel avec sa « boîte à outils », sa « poche à venin », son « coffret à poisons » ? Sans doute non, mais il s’attaque à la religion, à l’État, à l’économie capitaliste, au sexisme, à la police et à l’armée, à la prétendue justice, aux médias et à la culture officielle, et j’en oublie…

Si l’humour prédomine (M.-Chr. Enckell : « Mon dieu ! la révolution arrive et je suis encore en peignoir ! », certains textes plus longs brillent par leur beauté et leur intelligence comme ceux de Swift, des situationnistes, d’Alexandre Jacob, etc.)

Lisez bien sur l’affiche : « L’avenir de l’homme n’est plus ce qu’elle était. »

Un graffiti : « Le pouvoir est au bout du fusil. Le fusil est au bout du pouvoir. » Un autocollant tout aussi non violent : « Si la guerre est la réponse, c’est que la question est idiote. »

Et Dieu dans tout ça ? Laplace, astronome : « Dieu ? Je n’ai pas besoin de cette hypothèse. » Graffiti : « Dieu est mort. De honte. » Diderot : « Le dieu des chrétiens est un père qui fait grand cas de ses pommes et fort peu de ses enfants. »

Stendhal écrit lui que « le meilleur régime politique est la monarchie absolue tempérée par l’assassinat ».

Une affiche suisse nous avertit : « Dimanche : votation. Lundi : à l’usine. » Et le journal Anarkisttiske Brudstykker déclare que « ceux qui donnent leur voix n’ont plus rien à dire ».

Sur un tract : « Les pauvres ont de la glace en hiver et les riches en été », et A. Rassim pense « qu’un pauvre est comme une aiguille, qui habille les gens, et pourtant reste nue ».

Toujours en Suisse, une affiche prévient poétiquement : « Attention à la fermeture automatique des paupières ! », tandis que A. Bloch nous informe sobrement que « plus le futur est lointain, plus il est beau ».

On savait que « ceux qui savent terminer une révolution se trouvent toujours au premier plan pour l’expliquer à ceux qui l’ont faite » ; mais, quand c’est R. Vaneigem qui l’écrit, on comprend mieux.

Ces deux ouvrages ont l’avantage de pouvoir être lu dans n’importe quel sens, à partir de n’importe quelle page, et chaque passage ne demande que le temps perdu entre deux stations de métro ou d’une montée d’ascenseur. Car « la vie est courte, mais on s’ennuie quand même », affirme un certain J. Renard.

André Bernard


Émile Littré, Pathologie verbale ou Lésions de certains mots dans le cours de l’usage, préface Roger Dadoun, éditions Manucius, 2004, 156 p., 13 euros.

Jean-Manuel Traimond, Le Trésor des méchancetés, anthologie d’humour à l’usage des anarchistes, Atelier de création libertaire, 2004, 256 p., 15 euros.

Disponibles à Publico.





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