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Fogny : une ruche d’expériences alternatives

Le jeudi 17 avril 1997.

Le Sénégal, destination vacances au soleil, c’est aussi un pays de 8,5 millions d’habitants frappé par la crise économique aggravée par la récente dévaluation du franc CFA et le renchérissement de la plupart des prix, sauf les produits agricoles locaux qui ont trouvé un débouché sur le marché sénégalais, les importations devenant inaccessibles à l’énorme majorité de la population.



Un pays du sud

FMI et Banque mondiale aidant, les crédits sociaux se réduisent en peau de chagrin, ce qui entraîne la démission de l’État de tout investissement un tant soit peu social. Par exemple, dans les villages, la nomination d’un auxiliaire de santé dépend de la construction d’une case de santé, aux frais des villageois. Il en est de même pour les écoles dont la construction, l’entretien et l’équipement sont à la charge des villageois, l’État se contentant de nommer des volontaires de l’éducation, jeunes nommés à ce poste avec un niveau de seconde et une brève formation, et payés beaucoup moins qu’un instituteur titulaire (le « smic » est à environ 600 F par mois, en gros le salaire d’un volontaire débutant, alors qu’un enseignant gagne entre 1000 et 1500 FF) [1]. L’État n’existe plus que dans le centre de Dakar, dans le milieu des affaires et les quartiers chics, et laisse à l’abandon des pans entiers de la société.

La situation scolaire est catastrophique et se dégrade d’année en année. Sur 100 000 enfants en âge de rentrer à l’école, seuls 200 au maximum arriveront au bout de leurs études supérieures avec un diplôme de… chômeur. C’est sur ce terrain que peuvent se développer des initiatives locales reprenant des idées que nous ne désavouerions pas. Le projet d’école alternative d’AUPEJ dont nous avons rencontré les principaux acteurs en février doit voir le jour l’an prochain dans un quartier de Tivaouane (ville de 45 000 habitants située à 90 km au nord de Dakar) est la mise en pratique en Afrique des idées de Paul Robin ou de Sébastien Faure — éducation intégrale, mixité, « laïcité » (dans un pays où 90 % des gens sont musulmans) — pour scolariser des enfants qui n’auraient pas, autrement, l’accès à l’école. Ce projet est le prolongement d’ateliers de renforcement ouverts le soir après les heures de classe et en direction des enfants victimes du double flux (la salle de classe est utilisée alternativement par plusieurs groupes, chaque élève n’allant qu’un jour sur deux ou trois en classe). Il est entièrement géré par les habitants du quartier, et, chose assez rare au Sénégal, on peut y observer la présence des femmes qui interviennent au même titre que les hommes, avec une parole égalitaire. Ce projet doit par la suite se développer pour autogérer tous les aspects de la vie sociale, culturelle (théâtre existant déjà, radio…) et économique du quartier, en totale indépendance par rapport aux structures officielles qui ont perdu toute capacité d’intervention, sauf au niveau répressif, le cas échéant. AUPEJ a su réfléchir sur le nécessaire contrôle en prévoyant la création de structures extérieures (un « regard extérieur »).

Des citoyens volontaires

Ce qui est surprenant pour l’occidental moyen ayant passé trois semaines au Sénégal, c’est la perception de la façon dont les gens portent le projet : pas de mendicité, des contacts ouverts avec la soif de savoir comment « nous, on fait » (nous étions là-bas dans le cadre d’un voyage éducatif avec des élèves du lycée autogéré de Paris), et, partout, la présence des femmes, dans les discussions, dans les structures de gestion. L’apparition d’une éthique nouvelle, à l’opposé de l’attente humanitariste ou de l’assistanat. Un quartier qui se prend en charge pour gérer sa vie.

Jean-Luc Roubier


[1La plupart des classes d’alphabétisation organisées par l’État sénégalais sont financées par des gouvernements occidentaux tel le Canada.


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