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Cinéma

« Un Instant d’innocence »

de Mohsen Makhmalbaf
Le jeudi 17 avril 1997.

La traduction de Num va Goldun serait « Pain et fleur ». C’est l’un des cinq films de Mohsen Makhmalbaf interdits en Iran, et son quatorzième long métrage. Élevé par une grand-mère pieuse dans un quartier pauvre de Téhéran où il est né en 1957, il devient adepte de la révolution islamique. Sous le Shah, il dut passer cinq années en prison. À cause de ce passé, il devient comme l’enfant chéri du régime et une sorte de cinéaste officiel de l’Iran des Ayatollahs. Mais il change, et voici comment il le raconte lui-même.

« Séquence 1 : cinq ans avant la révolution iranienne. À l’âge de dix-sept ans j’ai attaqué un policier pour le désarmer. Lui a eu un coup de couteau, moi j’ai reçu sa balle. Il fut envoyé à l’hôpital, moi dans une chambre de torture. Jusque là, j’étais un héros et lui un antihéros. Comme on dit au cinéma "lui le gentil, moi le méchant…" Je militais pour la justice et la démocratie, c’est pourquoi j’avais besoin de son arme.

 » Séquence 2 : quinze ans après la révolution. À trente-sept ans, afin de recruter les comédiens pour Salam Cinéma j’ai publié une petite annonce. Parmi les milliers de candidats, il y avait ce policier. Moi, déçu de la politique, je n’avais plus besoin de son arme ; lui, par contre, avait besoin du cinéma !… Grâce au cinéma, on peut essayer de se comprendre sans se battre.

 » Séquence finale : dix-sept ans après la révolution. J’avais trente-neuf ans, avec ce policier, nous faisons un film, Num va Goldum. Nous disposons de deux caméras. Le policier se charge de l’une et moi de l’autre. Le but n’est pas de montrer l’un comme un héros et l’autre comme un antihéros. Nous cherchons tout simplement le secret de vingt-deux années perdues de notre vie. »



Heike Hurst : Vous avez fait beaucoup de films sur l’espace urbain où vous employez le noir et blanc et la couleur de façon particulière. Avec Gabbeh et Num va Goldum, vous avez changé, de couleurs et de cinéma… Expliquez-moi l’emploi de la couleur et du noir et blanc.

Mohsen Makhmalbaf : Je n’ai réalisé que deux films en noir et blanc. L’emploi de la couleur et du noir et blanc ? Ça dépend du message que j’ai à faire passer. Dans Les noces des bénis je veux montrer la laideur, quand le personnage de mon film est sous tension, alors la couleur disparaît. Je veux montrer que dans cette société, il n’y a pas de couleur, il n’y a pas de joie. Dans Il était une fois le cinéma, je voulais montrer l’archaïsme d’une époque, donc le noir et blanc est utilisé pour faire époque, parce que c’était un film sur l’histoire du cinéma iranien, donc c’est cet archaïsme que je voulais montrer. Les noces des bénis : le noir et blanc dans le film exprime la tristesse. Dans Gabbeh, l’éclat des couleurs, la beauté. Je voulais créer la joie de vivre.

H.H. : Le rythme de vos films a changé. Avec Num va Goldum en particulier, on dirait qu’il y a une lenteur toute nouvelle ?

M.M. : Dans les autres films je cherchais à frapper l’imagination du spectateur, à l’attirer, à captiver son attention, alors que là, maintenant, je veux l’amener lentement, l’entraîner avec moi pour le toucher profondément. Peut-être même entrer dans le cœur des gens.

H.H. : C’est comme si vous aviez intégré dans le film une sorte de beauté au quotidien, permanente, tranquille…

M.M. : C’est l’histoire de l’amour, donc, je veux faire parler leur cœur. Je suis à la recherche d’une beauté qui existe dans la nature profonde des humains et c’est ce que je veux faire sortir.

Num va Goldum est une histoire entre le réel et l’imaginaire ; le passé et le présent.

H.H. : Néanmoins, votre histoire, dans sa construction est assez proche de ce que fait Kiarostami dans son cinéma.

M.M. : C’est lui qui a commencé. C’est lui qui a reproduit et raconté cette histoire qui m’est arrivé. Le film raconte mon histoire, le Makhmalbaf dans le film, c’est moi. C’est bien vrai que c’est moi qui joue dans le film de Kiarostami (Close up), tout comme c’est moi qui ait attaqué le policier (Num va Goldum) et c’est moi Makhmalbaf, aujourd’hui, assis en face de vous. Je suis donc Makhmalbaf avec sa réputation qui se met à la place de Makhmalbaf dans le film, tout est mon histoire. Il faut revoir le film !

H.H. : Dans Num va Goldum, on voit l’équipe qui filme au travail. On retrouve en partie vos techniciens, acteurs et collaborateurs de Salam Cinéma, par exemple l’acteur du Cycliste ?

M. M : Oui, il est devenu acteur grâce au film. Il fait partie de mon équipe. Mais maintenant il voudrait réaliser lui-même des films, donc il n’a plus tellement le temps. Le tournage à l’intérieur du film en train de se faire, c’est la vérité du film. La fiction qui se construit tout en étant derrière et devant la caméra, mon regard et le regard de l’autre réalisateur se croisent. Il y a le point de vue du policier et le point de vue… Non, enfin, c’est ma jeunesse qui regarde le policier.

H.H. : Dans ce cas précis, vous avez travaillé à partir d’un scénario écrit ou avez-vous improvisé à partir de cette histoire autobiographique ?

M.M. : J’ai toujours travaillé ou avec un scénario ou en improvisant. Dans ma vie, j’ai beaucoup écrit. Une trentaine de romans. En Iran, on me connaissait surtout en tant qu’écrivain. N’oubliez pas que de mes quatorze films, cinq sont interdits en Iran. Dont Num va Goldum. Ce genre de film très ouvert a même été interdit avant d’être vu !

Ça se détériore de jour en jour.

Heike Hurst — émission Fondu au Noir (Radio libertaire)


Entretien réalisé à Locarno en août 1996 où Num va Goldum a été primé pour sa mise en scène.

Close up de Kiarostami raconte l’histoire vraie d’un ouvrier imprimeur qui se fait passer pour Makhmalbaf à qui il ressemble physiquement, abuse une famille, parce qu’il veut faire un film et la famille aussi !

Close up Long shot, un film documentaire fait le portrait de cet homme, Sabzian, qui se fait passer pour un réalisateur avec lequel il s’identifie. Le film était au festival du réel. Le documentaire sera programmé par Arte.


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