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L’Afrique du Sud après l’apartheid

Le jeudi 13 novembre 1997.

Historiquement, l’Afrique du Sud a été l’archétype de la pauvreté et de l’oppression associée au capitalisme et au racisme. Les premières élections législatives non raciales d’avril 1994 avaient donné beaucoup d’espoir pour les réparations des injustices du passé. La tenue d’élections ouvertes au peuple tout entier et le remplacement des lois racistes par des droits démocratiques et des droits civiques a été une grande victoire pour la lutte en Afrique du Sud. Mais le nouveau gouvernement de Nelson Mandela et de l’ANC n’a jamais pu prendre en charge les demandes de la classe ouvrière noire pour l’égalité et la redistribution des richesses.

Inégalité

En Afrique du Sud, 47 % des foyers noirs vivent sur ou au-dessous du seuil de pauvreté. Cependant, les dix familles sud-africaines les plus riches valent ensemble 18 milliards de rand. Le taux de chômage est de 30 % mais les directeurs des grandes entreprises gagnent jusqu’à 900 000 R/an. Cinq grandes entreprises contrôlent 80 % du marché financier de Johannesbourg et 120 000 fermiers (blancs pour la plupart) possèdent 87 % de la terre.

L’inégalité en Afrique du Sud ne suit pas seulement les « frontières » raciales. Alors que la plupart des pauvres sont noirs, tous les noirs ne sont pas pauvres. Les vingt dernières années ont connu une rapide expansion d’une bourgeoisie et d’une petite bourgeoisie noires. Cette expansion s’est accélérée depuis les élections d’avril 1994. Entre 1975 et 1991, les 20 % des foyers noirs les plus riches ont vu leurs revenus augmenter de plus de 40 %. La même période a connu un déclin similaire de 40 % des plus pauvres des foyers blancs. Ces schémas des inégalités de races et de classes indiquent que la classe ouvrière noire — la majorité de la population — est la principale victime de l’héritage du racisme et du capitalisme de l’Afrique du Sud.

Apartheid-capitalisme

Les souffrances de la classe ouvrière noire trouvent leurs racines dans la forme particulière de développement capitaliste de l’Afrique du Sud : le capitalisme-apartheid. L’apartheid n’a pas été uniquement le fait d’un racisme fanatique comme le soutiennent les médias bourgeois.

Les formes de contrôle social de l’apartheid ont posé les bases pour le développement du capitalisme en Afrique du Sud. Les lois sur le contrôle des déplacements (pass-lows), le système du travail de migration, l’absence des plus élémentaires droits politiques, l’interdiction des syndicats de noirs, le logement des travailleurs en baraquements… tout cela a créé une force de travail extrêmement bon marché et rigoureusement contrôlée pour servir dans les mines, les fermes et les usines du pays. Dans de nombreux cas, un tel système permettrait de payer les ouvriers en dessous du seuil de subsistance. L’idéologie raciste justifiait cette oppression.

La fin de l’apartheid

L’apartheid a commencé à se fissurer dans les années 70 à cause d’une stagnation économique et d’une révolte massive, à la base, des travailleurs et des pauvres.

Chargée d’un sentiment anticapitaliste, la résistance a également mis en avant des formes d’autogestion. Par exemple, des syndicats de masse, avec un projet socialiste, furent établis dans les années 70-80, à l’époque où, dans les townships noirs, on a pu voir des tentatives de remplacer le gouvernement de l’État par des « associations civiques » démocratiques et des communautés de base.

C’est avec cet arrière-plan que le régime a choisi de négocier la nouvelle constitution politique avec l’ANC et les modérés dans les années 1990.

Démocratie néo-libérale

Ces négociations ont conduit à la tenue des premières élections non-raciales en avril 1994. Pour la première fois en 300 ans, tous les noirs ont eu le droit de voter, la liberté de parole et la libre association.

Toutefois, cette avancée politique n’a pas entraîné d’améliorations de la situation matérielle de la classe ouvrière noire. Bien que l’ANC ait fait campagne sous le slogan « Une vie meilleure pour tous » en 1994, elle s’est désormais fermement ralliée à une forme néo-libérale de capitalisme appelée GEAR (Growth, employment and redistribution = Croissance, emploi et redistribution), stratégie macro-économique pondue en juin 1996. GEAR appelle à la privatisation des assets de l’État, à la libéralisation du commerce international et de la circulation des capitaux, à la flexibilité du marché du travail et à un rôle minimal de l’État dans les activités économiques.

Voici des exemples concrets de l’adoption par l’ANC de politiques néo-libérales : tentatives de privatisation des biens de l’État (l’eau) ; programme de réforme foncière basée sur le principe de la redistribution des terres via le marché ; coupes dans le budget de nombreuses universités ; campagne « Masakhane » (construire ensemble) pour forcer le paiement de l’électricité et de l’eau dans les townships ; fermeture ou restructuration à la baisse des « hôpitaux non rentables ».

Pourquoi ?

Partout dans le monde, des politiques néo-libérales semblables ont exacerbé les souffrances des pauvres, entraînant des pertes de salaire, du chômage, des réductions des dépenses sociales et des attaques contre les droits des travailleurs.

La capitulation rapide de l’ANC pour une telle politique est significative d’un ensemble de facteurs.

Tout d’abord l’intégration des cadres de l’ANC aux structures de la classe dirigeante en Afrique du Sud. L’ANC. a toujours considéré l’État comme un instrument de changement progressif, sans voir que l’État par sa nature même ne peut que se défendre et protéger les privilèges. En tant que fonctionnaires d’État, les leaders de l’ANC font en sorte de maintenir le capitalisme en Afrique du Sud, et subissent les pressions des institutions internationales (Banque mondiale, FMI…) et des monopoles locaux pour mettre en place le néo-libéralisme.

Mais ce serait une erreur de croire que l’ANC a simplement été forcée d’adopter cette politique. L’ANC est depuis longtemps en faveur du système économique capitaliste, et ses cadres et dirigeants constituent depuis longtemps le noyau même de la bourgeoisie noire montante. En tant que tels, ils s’identifient aux intérêts de classe et aux privilèges des capitalistes blancs. Ils ne souffrent pas de l’exploitation de la classe ouvrière mais au contraire, il en tirent profit.

Quelle crise ?

Dans cette situation, un changement social progressiste doit être le but de la classe ouvrière noire majoritaire qui n’a rien à perdre et tout à gagner au renversement du système social actuel. Un combat constant requiert une rupture avec le front uni des bourgeois noirs ou blancs en faveur d’un programme de lutte de masse et d’autonomie des travailleurs.

Finalement, ce n’est qu’au travers de la révolution sociale que se briseront les entraves du racisme et du capitalisme. Seul le communisme libertaire international pourra éradiquer le racisme et le capitalisme et nous mener vers un système d’égalité et d’autogestion.

La résistance au assauts du néo-libéralisme a déjà commencé, avec deux grèves générales en 1997 contre la flexibilité du travail ainsi que des émeutes contre les coupures d’électricité.

Lucien
délégué de Workers Solidarity Fédération (WSF) au congrès de l’IFA


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