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La Canaille !

histoire sociale de la chanson française
Le jeudi 16 septembre 2004.

Pourquoi et comment les aspirations et les luttes populaires, les débats idéologiques et les combats politiques ont-ils pu trouver en France un espace d’expression privilégié dans les chansons ? Dans quelle mesure et de quelle manière celles-ci ont, en retour, pesé sur les changements qui résultaient de ces affrontements ? Tels sont les deux ordres entrecroisés de questions auxquelles Larry Portis s’efforce de répondre dans ce petit ouvrage aussi vivant que dense. Un ouvrage qui montre, en particulier, par quels biais l’« esprit frondeur » est parvenu à perdurer malgré les censures en tout genre, autocensure comprise, qui risquaient de l’annihiler.

Balayant plus de deux siècles d’histoire, l’auteur s’attache à mettre en relief, textes judicieusement choisis à l’appui, tout ce que la créativité critique des artistes français, qu’ils soient interprètes, paroliers ou compositeurs, doit à la rébellion des opprimés. D’autres sources d’inspiration ont contribué à maintenir en la renouvelant cette créativité. Au plan musical, Larry Portis insiste sur les novations, tant orchestrales que vocales, entraînées par l’irruption du jazz sur la scène hexagonale. Au plan idéologique, il rappelle l’influence qu’ont pu exercer sur ce que l’on a connu sous l’appellation « chanson rive gauche » les courants philosophiques et littéraires issus du surréalisme ou de l’existentialisme.

Les conditions de production matérielles de cette mise en musique de la dissidence ne sont pas non plus ignorées : à la rue, aux cafés et aux cabarets d’antan, ont succédé les caf’conc et les music-halls, puis les vastes équipements, quelquefois sportifs, conçus pour accueillir les « méga-récitals » de quelques chanteurs starisés. Parallèlement, le contact direct avec les artistes a laissé de plus en plus souvent place à une relation médiatisée par la radio, le disque, la télévision et jusqu’aux moyens techniques de diffusion plus perfectionnés encore. Dans des développements particulièrement éclairants, Larry Portis met en lumière le lien entre cette technologisation de la chanson, concomitante à son industrialisation et à sa commercialisation de masse, et la neutralisation du potentiel de révolte des chanteurs qui les transforme souvent en rebelles de confort. À maintes reprises pointe au fil des pages la « dialectique de la révolte et de la récupération ». Au moment, par exemple, de l’acclimatation, ratée, selon Larry Portis, du rock en France. Ou, pour la chanson « engagée » de l’après-Mai, lors du reflux des luttes. Ou encore, plus récemment, avec la conversion, par certaines têtes d’affiches des raouts « altermondialistes », de la contestation en véritable fonds de commerce.

L’ouvrage de Larry Portis aurait été plus percutant encore si celui-ci avait resserré son propos. On peut regretter, en effet, qu’il ne s’en soit pas tenu à ce que laissait entendre le titre de l’ouvrage et le beau dessin de Tardi qui en illustre la couverture. À savoir la chanson qui, d’une manière ou d’une autre, exprime le refus, la révolte, la résistance à l’ordre établi. À vouloir trop embrasser, c’est-à-dire à vouloir étendre son champ d’investigation à la chanson française prise dans son ensemble, Portis courait le risque de mal étreindre. Un risque auquel il n’a pas su tout à fait échapper.

Sans doute la dimension impartie au manuscrit interdisait de prétendre à l’exhaustivité. Mais, cela aurait dû inciter, précisément, à restreindre, au lieu de l’élargir, le spectre des genres de chansons retenus. « Deux siècles de chanson contestataire en France » eût, à cet égard, mieux convenu comme sous-titre, quitte, pour l’auteur, à n’aborder la « variété distractive », dans le registre fantaisiste ou sentimental, que sous une forme allusive, au titre d’arrière-plan contextuel faisant ressortir par contraste la spécificité de l’objet musical étudié.

Le déséquilibre qui résulte de cette insuffisante focalisation se manifeste par des paragraphes voire un chapitre qui, eu égard au thème abordé, auraient eu leur place ailleurs. Ainsi, celui consacré à l’arrivée du jazz en France est-il quasiment hors sujet. Outre que l’histoire du jazz dans notre pays a déjà fait l’objet de fort bons ouvrages, le rôle décisif joué par le guitariste Django Reinhardt ne justifiait pas qu’on lui consacre tant de lignes dans un livre traitant de la chanson.

Sans doute était-il nécessaire de montrer l’impact progressif et durable des nouveaux rythmes et phrasés de cette musique importée dans les fourgons de l’armée américaine sur tout un pan de la chanson française. Était-il besoin, pour autant, de s’étendre aussi longuement sur les initiateurs de l’introduction du « swing » dans le chant et ses accompagnements musicaux ?

Le traitement de faveur que Larry Portis réserve à Charles Trenet et à son compère Johnny Hess, par exemple, s’effectue au détriment d’autres chanteurs qui, par la suite, pousseront beaucoup plus loin et plus finement l’incorporation du jazz. Gilbert Bécaud et Charles Aznavour, en tout premier lieu, ne furent pas seulement « aimés du public », l’un pour son « enthousiasme » et l’autre pour l’« émotion de sa voix », mais aussi pour leur aptitude à puiser avec adresse et inventivité dans l’univers sonore noir- américain. Et que dire de Claude Nougaro, dont Larry Portis ne dit mot, alors que beaucoup de ses chansons sont imprégnées de blues ou animées par la pulsation jazz ? Comme Aznavour, Nougaro n’a pas hésité, d’ailleurs, à célébrer explicitement cette musique en la mentionnant nommément dans les paroles, voire certains titres de ses compositions.

Les lacunes de l’ouvrage relatives aux chanteurs rétifs à toute vision critique de la société sont compréhensibles. Ne constituent-ils pas l’écrasante majorité ? Il en va autrement lorsqu’elles concernent des artistes au talent reconnu dont le nom a été, d’une façon ou d’une autre, à un moment ou à un autre, et même, pour certains ou certaines, tout au long de leur carrière, associé à la contestation en chansons.

Sans prétendre ici en dresser une liste complète, et encore moins la commenter, on ne peut, quand même, manquer d’évoquer le souvenir de chanteuses qui, telles Catherine Sauvage, et plus encore, Germaine Monteiro et Pia Colombo, ont su, dans la grande tradition « réaliste », mettre leurs voix incomparables au service d’un regard dénué d’indulgence sur les iniquités du monde. On pourrait aussi citer Francesca Solleville que les anarchistes venus l’écouter, lors des récitals gratuits qu’elle donnait — c’est le cas de le dire ! — à la Mutualité, n’ont certainement pas oubliée. Italiennes ou hispaniques, les racines de ces trois dernières chanteuses ne sont d’ailleurs pas étrangères au lyrisme qu’elle ont insufflé dans leurs dénonciations ou dans l’expression de leurs espérances. D’autres, absentes elles aussi du livre, ont pris la relève dans les années 70, comme Catherine Ribeiro et Colette Magny, chanteuse fortement inspirée par blues et surtout le gospel, dont la voix puissante s’est fait entendre pour soutenir les travailleurs ou les femmes en lutte.

Côté hommes, on aurait aimé que les noms de Marc Ogeret et de Lenny Escudero ne fussent pas passés sous silence, et que celui de Francis Lemarque ne soit pas mentionné sans plus de précisions. Habitué, lui aussi, des galas libertaires, l’un de ses tubes Quand un soldat s’en va-t’en guerre… n’a pas peu contribué à populariser l’antimilitarisme en France ! Enfin, on aurait pu s’attendre à ce que que Jean Ferrat, simplement « croisé » par Dominique Grange au Cheval d’or, ait droit à plus d’égards : quelles que soient les réserves politiques que peut inspirer son inféodation prolongée au PCF, il faudrait être bien sectaire pour ne pas admettre que son œuvre aussi bien que son influence se situent à un autre niveau que celles de Noir Désir, Manu Chao et autres Zebda.

Certes, Larry Portis a, dans son prologue, pris la précaution de devancer les critiques que pouvaient susciter « les oublis et les choix » de son essai. Mais l’inévitable « imbrication des goûts et des engagements » ne dispense pas de prendre du recul vis-à-vis des uns et des autres, à commencer par les siens propres, dès lors qu’ils constituent la matière même du processus que l’on se propose d’élucider.

Ces quelques réserves exposées, il n’en demeure pas moins qu’un tel ouvrage manquait. Surtout dans une période où la musique, en général, et la chanson, en particulier, sont de plus en plus instrumentalisés — terme à prendre dans son acception propre mais surtout figurée — à des fins de pacification sociale, en y incluant le rock pseudo rebelle et le rap « citoyen », alors que la classe dirigeante poursuit son offensive sans rencontrer, de la part de ceux qui en font les frais, la riposte qui pourrait lui porter un définitif coup d’arrêt.

« Je découvrais que la chanson peut être une arme », déclare Dominique Grange, relatant son engagement aux côtés des travailleurs en grève, en Mai 68, dans l’entretien galvanisant qui clôt le livre et qui, à lui seul, en justifierait l’achat. Une découverte qu’il n’est jamais trop tard de faire, de nos jours. Cela vaut, bien sûr, pour les chanteurs, les auteurs ou les compositeurs des nouvelles générations, mais aussi pour les militants. Que ne se décident-ils, en effet, à quitter de temps à autre le statut de simples « auditeurs » où les confine la passivité ambiante, pour reprendre en chœur quelques chants révolutionnaires anciens ou nouveaux adaptés à la situation ! Peut-être pourraient-ils ainsi, tout en se faisant plaisir, rallier beaucoup plus de monde dans leurs apparitions publiques à la cause de l’émancipation.

« On peut chanter dans les manifs, dans les rassemblements, pour soutenir les gens en lutte par ces chants qu’ils se réapproprient », conclut Dominique Grange.

Le livre de Larry Portis devrait inciter chacun de nous à effectuer le premier pas.

Jean-Pierre Garnier


Larry Portis, La Canaille, histoire sociale de la chanson française, Éditions CNT-RP, 2004, 224 p., 14 euros.


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