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Les Favelas de Rio de Janeiro

Le jeudi 21 octobre 2004.

Renato Ramos est géologue, historien et anarchiste.

Il fait partie de la Fédération anarchiste de Rio de Janeiro (Federaçao Anarquista do Rio de Janeiro — FARJ) et est l’un des organisateurs du colloque international qui s’est déroulé du 9 au 15 septembre 2004 à São Paulo et à Rio de Janeiro. Au cours de ce colloque, il a présenté sa recherche sur le syndicalisme révolutionnaire à Rio de Janeiro pendant les années 1920 jusqu’en 1933-1934, années essentielles pour le mouvement. Il est aussi l’un des animateurs du centre libertaire de Rio, inauguré quelques jours après le colloque et situé au pied de l’une des nombreuses favelas de la ville.



Renato Ramos : Rio de Janeiro est une pionnière au Brésil en matière de favelas. À la fin du XIXe siècle, après le massacre de milliers de pauvres à Bahia par l’armée brésilienne, les troupes sont parties à Rio de Janeiro. De nombreux soldats n’avaient pas d’endroits pour s’installer avec leurs familles. Ils ont campé autour de la caserne militaire avec l’aval des autorités. Ce camp s’appelait Morro da Favela et « favela » est devenu le nom de ces communautés, disséminées dans toute la ville, sur les collines ou dans les plaines. La première favela se trouve près de la gare centrale et date d’un siècle.

Au début des années 1920, le maire de Rio de Janeiro avait l’ambition de transformer la ville coloniale en une ville comme Paris, d’entreprendre de grands chantiers, d’ouvrir des boulevards et, bien sûr, de déplacer les pauvres du centre-ville vers les banlieues. Or, ces gens n’avaient rien, et ils ont commencé à construire des maisons en bois sur les collines, dans Rio. Quand l’avenue de Rio Branco — la voie la plus importante du centre-ville — a été ouverte, 15 000 personnes ont été déplacées et ont perdu leur maison. Ce type d’habitations s’appelait des cortiços (ruches). Deux, trois familles vivaient dans une pièce sans hygiène ni confort. Lors des grandes épidémies (grippe espagnole et fièvre jaune), des milliers de personnes mouraient dans les favelas. Les gens déplacés vivaient, abandonnés, dans des conditions épouvantables.

Les favelas se sont encore développées après l’agrandissement de la ville et la migration d’une population venant du nord du Brésil. Ils ont occupé les collines car les riches et les classes moyennes occupaient les plaines de Rio de Janeiro. Le paysage de la ville de Rio se compose de plaines parsemées de nombreuses collines. Beaucoup d’immigrés du nord-est du Brésil s’y sont installés et, avec les années, les maisons se sont agrandies en même temps que les familles, à chaque nouvelle génération. Un tiers de la population de Rio vit actuellement dans les favelas.

Les politiciens sont en grande partie responsables de ce phénomène. Pour eux, les favelas représentent des réservoirs à votes au moment des élections. Ils se rendent alors dans les favelas, promettent beaucoup — eau, électricité, aménagements, etc. —, et les gens votent pour eux. La conduite des politiciens est pour beaucoup dans la situation des favelas de Rio.

Le trafic de drogue existe depuis toujours dans ces quartiers. Mon père était enfant pendant la Seconde Guerre mondiale, et il se souvenait que l’ami de sa nourrice était trafiquant de drogue. Il vendait de la marijuana dans sa favela en 1942. Une fois soldat, il est devenu un héros en Italie. Depuis les années 1930, les autorités enfermaient les prisonniers politiques dans une prison qui se trouvait sur une île importante au sud de l’état de Rio de Janeiro, puis ce fut le tour des prisonniers de droit commun. Pendant la dictature, dans les années 1970, lorsque le phénomène de guérilla urbaine s’est développé à Rio, des guérilleros et des gauchistes se sont retrouvés dans cette prison avec des prisonniers de droit commun. Pendant ces années, les guérilleros leur ont enseigné les tactiques d’organisation et de guérilla urbaine.

À la fin des années 1970 et au début des années 1980, les « Phalanges rouges » ont commencé à faire parler d’elles. C’est la première organisation criminelle organisée qui a utilisé les tactiques de guérilla et qui s’est implantée dans les favelas. Le trafic de drogue était organisé avec la Colombie, avec contacts extérieurs, avec corruption politique et policière. Des réseaux furent mis en place, depuis la production des plantations colombiennes jusqu’à la vente, dans les favelas, aux classes moyennes ou riches. Au début des années 1980, les gangs ont pris le nom de « Commandos rouges ». Ils contrôlaient les favelas et se substituaient à l’État. Ils prenaient en charge l’aide alimentaire, jouaient en quelque sorte les Robins des bois modernes auprès d’une communauté abandonnée par l’État fédéral. Ils vendaient la drogue aux classes moyennes et aidaient la population défavorisée.

Chroniques rebelles : Quelle est l’attitude du gouvernement et la politique de la ville vis-à-vis des favelas ?

Renato Ramos : À Rio de Janeiro, il y a actuellement un mouvement associatif, autonome. La fédération des associations des favelas est de plus en plus importante. Mais les trafiquants contrôlent tout et n’hésitent pas à tuer ceux et celles qui leur résistent. La situation est dangereuse pour la population. Depuis que le trafic de drogue est passé au stade organisé, la police est également plus violente. Elle perçoit une part de l’argent du trafic : les policiers rackettent, et les trafiquants payent pour être tranquilles.

Avec la prolifération des gangs, les « Commandos rouges » ne sont plus les seuls sur le terrain — le « Troisième commando », les « Amis des amis », etc. —, et la violence s’intensifie. Les gangs s’affrontent, et la police, à l’intérieur des favelas, ouvre le feu sur les enfants, les personnes sans papiers d’identité, les Noirs, avant même de poser des questions. Un tiers de la population de Rio est prise entre deux feux, entre les violences policières et celles engendrées par le trafic de drogue. Il faut penser qu’à Rio, sur six millions de personnes, deux millions vivent dans les favelas.

Chroniques rebelles : Quelles sont les conditions de vie dans les favelas aujourd’hui concernant l’eau courante, l’électricité, les égouts, le ramassage des déchets ?

Renato Ramos : Concernant l’eau, l’électricité, les égouts, c’est mieux. Les plus anciennes favelas n’ont pas les meilleures conditions du point de vue de l’hygiène, mais les gens ont l’électricité — la plupart du temps avec des raccords clandestins —, l’eau, même si les canalisations sont un vrai foutoir, mais le raccordement aux égouts est mauvais et souvent à ciel ouvert.

Dans les nouvelles favelas des banlieues, les conditions sont pires, pas d’électricité et une eau parfois contaminée. Les favelas construites sur les collines ou dans les plaines connaissent de sérieux problèmes durant les périodes de fortes pluies, en décembre, janvier, février, mars. Durant l’été, les glissements de terrain et les accidents sont monnaie courante. Les infiltrations provenant des dépôts d’ordures représentent également un danger comme la précarité des fondations des constructions et l’absence de végétation.

Chroniques rebelles : Quel type de fondations ?

Renato Ramos : Les maisons sont conçues d’abord pour un étage, puis les enfants créent une famille et construisent un second étage sur les mêmes fondations, puis un troisième étage. Il est cependant rare de voir une maison des favelas s’écrouler, elles sont plus solides que lorsqu’elles étaient en bois. Les matériaux employés — briques, ciment — sont corrects, mais le problème majeur reste le sol, le rocher sur lequel les maisons sont construites, et les fortes pluies de la région. Dans les plaines, dans le grand Rio, les favelas sont construites dans des zones inondables. Toutes les ordures sont entraînées dans les rivières, les maisons sont inondées par l’eau souillée et envahies par les ordures. Ce qui transmet des maladies — hépatite, toxoplasmose, etc. — aux enfants. Dans ces zones inondables du grand Rio, la mortalité infantile est très élevée.

Chroniques rebelles : Et le chômage ?

Renato Ramos : Le taux de chômage est très important. La plupart des habitants des favelas vivent de petits boulots, d’expédients, travaillent au noir. Ils vendent souvent dans la rue. Pour la plupart des jeunes, le choix est entre ce type de boulot et le trafic de drogue. Le salaire moyen est de 270 reals (100 dollars) pour un mois de travail dans la rue, alors qu’un jeune de 13 ou 14 ans peut gagner 200 ou 300 dollars en une semaine dans le trafic de drogue.

Chroniques rebelles : Le trafic est très bien organisé et en nous montrant un jeune garçon sur un scooter, tu l’as comparé au livreur de pizzas ?

Renato Ramos : Un trafic très bien organisé et une hiérarchie stricte dans les gangs. Le trafic commence avec des enfants de 9 ou 10 ans, les fogueteiros qui guettent et signalent la présence de la police ou de gangs rivaux, avec des fusées éclairantes et des tags. S’ils survivent, ils passent au stade de vapos qui prennent les commandes et l’argent des clients à l’entrée de la favela et vont chercher cocaïne, marijuana, etc. dans la favela. Le client leur donne un pourboire, et le gang leur paie un salaire. Là encore, s’ils survivent, ils deviennent des soldats du trafic. Ils sont armés. À 15 ans, ils ont des Uzis, des fusils de l’armée brésilienne. Avec le trafic d’armes, ils ont même des bazookas, des armes très modernes qui viennent surtout du Paraguay, des États-Unis, d’Europe et d’Israël. Le Paraguay est au centre du trafic d’armes à Rio de Janeiro et se fait par l’autoroute ou le port. On passe comme dans du gruyère, tous les trafics, mais essentiellement l’énorme business capitaliste de la drogue et des armes. Et ces gens des favelas sont le dernier maillon du réseau. Ils ne vivent en général guère plus vieux que 17 ou 18 ans pour devenir caïd. Et il y a un chef principal. C’est une hiérarchie stratifiée.

Chroniques rebelles : C’est une organisation maffieuse.

Renato Ramos : Exactement. Mais ceux qui importent les armes, la drogue à Rio de Janeiro, à São Paulo et dans les grandes villes brésiliennes, vivent dans les quartiers chics, Ipanema, etc. Ce sont des politiciens, des hommes d’affaires, des personnes insoupçonnables. Ce sont eux les responsables du trafic, eux qui permettent l’arrivée de la drogue et des armes.

Chroniques rebelles : Crois-tu qu’un changement soit possible avec ce gouvernement ?

Renato Ramos : Actuellement, le maire de Rio de Janeiro parle d’un projet concernant les favelas, d’y faire des aménagements, d’augmenter la participation de l’État, d’y permettre un meilleur accès. L’installation d’un tramway dans la favela de Santa Marta où beaucoup de personnes âgées vivent en haut de la colline en fait partie. Il veut accroître l’engagement de l’État dans les favelas de la région Sud parce que la situation devient insupportable. Les gens riches de Rio ont peur et font construire des barrières autour des maisons, des immeubles car la violence devient intolérable. La pression sur le maire est très forte pour plus de sécurité, notamment pour faciliter l’accès de la police dans ces quartiers. Dans une guerre des gangs, les gens de la rue sont les premières victimes, les enfants sont atteints par des balles perdues. Il y a un mois, cela s’est passé entre les Commandos rouges et le Troisième commando dans l’une des favelas les plus violentes de Rio qui se trouve près de la bibliothèque du centre culturel libertaire.

Chroniques rebelles : Cela paraît contradictoire parce que les politiciens profitent du trafic et de la situation des favelas, mais les classes privilégiées se sentent menacées.

Renato Ramos : La majorité des personnes des classes privilégiées ne sont pas impliquées dans le trafic. En revanche, ils subissent la violence qui en découle. En cas d’affrontements dans les favelas, la police vient en force et l’encercle. La présence policière fait chuter le trafic de drogue. Si les voitures de police restent une ou deux semaines, voire un mois en place, les trafiquants s’énervent, la tension monte et il arrive qu’ils s’attaquent aux banques, aux camions, aux gens dans la rue, aux commerces, ils peuvent aussi bloquer l’un des tunnels de la ville et agresser les automobilistes. Ils font du terrorisme contre la population. Les classes moyennes font alors pression sur le gouvernement pour rétablir l’ordre. C’est un cercle vicieux car la police est corrompue. Il est impossible de mettre fin au trafic. La drogue arrive à Rio, des milliers de personnes aiment sniffer de la coke ou fumer du shit, les consommateurs sont nombreux sans compter que le trafic a aussi des appuis au Congrès, chez des sénateurs, des députés…

Chroniques rebelles : Penses-tu qu’il y ait une solution ?

Renato Ramos : La solution potentielle ne peut venir que des gens des favelas. Ils sont pris entre deux feux et doivent réagir contre la violence policière et celle des trafiquants. Il existe des cas — rares — où les habitants des favelas ont expulsé les trafiquants de leur quartier ou les ont empêchés de contrôler la favela.

Chroniques rebelles : Comment faire si les trafiquants sont si bien armés ?

Renato Ramos : Les trafiquants peuvent tuer une, dix, cinquante personnes, mais si la communauté est organisée cela devient difficile pour les trafiquants. Il n’existe encore seulement que quelques cas d’opposition. Les trafiquants ont généralement de bonnes relations avec les habitants des favelas, ils donnent de l’argent et font respecter la loi : si une fille est violée, le violeur est exécuté, les vols de voiture sont punis en tirant dans la main du voleur (ou en infligeant une blessure). La justice est expéditive et se substitue à l’État.

La population vit le plus souvent tranquillement sauf en cas de guerre des gangs ou d’affrontements avec la police, ou bien si les trafiquants ne respectent pas le racket de la police. Dans ce dernier cas, la police entre dans la favela et tire sur la première personne rencontrée. La police téléphone d’abord à l’association du quartier et donne un délai de deux heures pour rassembler une somme, 1 000 reals par exemple. Après ce délai et sans versement de la somme, la première personne rencontrée dans la favela est liquidée. C’est banal. La solution pour se défendre contre cette violence conjuguée à celle des gangs est difficile, car chaque favella est dans une situation spécifique. Les trafiquants sont parfois natifs des favelas qu’ils contrôlent, d’autres fois non. Certaines sont plus violentes et il n’existe pas de règles. Les Commandos rouges sont populistes (assistance à la population), le Troisième commando est plus violent — lié à la police — et plus implanté dans les favelas difficiles. Les situations sont très complexes et je ne crois pas qu’une solution unique soit possible pour toutes les favelas. La situation est à chaque fois différente, selon les habitants, selon l’emplacement dans la ville, au nord, au sud, au centre. Au centre, par exemple, la population est plutôt issue de la classe moyenne paupérisée. Le problème des favelas est très complexe.

« Chroniques rebelles » Rio, 16 septembre 2004


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