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La Réduction du temps de travail sans concessions

Le jeudi 21 mai 1998.

Le 12 mai dernier, la CFDT rassemblait ses troupes au stade Charlety pour y exposer sa vision de la réduction du temps de travail… Tout comme pour le gouvernement Jospin, l’heure est à l’autosatisfaction. La CFDT non seulement assume sa trahison de novembre-décembre 1995 — elle soutient depuis cette date le plan Juppé de démantèlement de la sécurité sociale — mais en plus, n’hésite pas à présenter son action pour la réduction du temps de travail comme… révolutionnaire ! Quand on sait que la direction de la CFDT (soutenue par une grande partie de sa base) a accepté toutes les concessions (baisses des salaires, flexibilité accrue etc.) le discours de Nicole Notat peut être reçu pour ce qu’il est : une véritable insulte à tous ceux et celles qui, aujourd’hui, tentent de se mobiliser pour défendre les « acquis sociaux »…

Embrouillez, embrouillez, il en restera toujours moins

Côté CGT, les positions sont loin, très loin d’être nettes. Elles seraient même clairement.. fourbes ! Voulant depuis quelques années déjà se recentrer sur un type de syndicalisme plus revendicatif que contestataire (on se rappellera que la CGT a rayé de ses statuts la référence à l’abolition du salariat en décembre 1995), la CGT continue de rouler des mécaniques et à « beugler » mais tout l’appareil est appelé à se conformer au réalisme de la négociation. D’ailleurs, les termes de dialogue social, voire de paritarisme sont de plus en plus fréquents dans le vocabulaire cégétiste. Viannet affirmait encore récemment sa « volonté de dialogue » avec Ernest-Antoine Seillière, le « président-tueur » du CNPF. Aux dires du patronat, les deux hommes se seraient même « trouvé d’étonnants points de convergences » (Le Monde du 8 mai 1998). Là encore, rien ne semble étouffer la verve des leaders : pour Viannet les 35 heures ne sont pas moins que « la plus grande avancée depuis 1936 » ! La ligne cégétiste est définie, et c’est le minimum syndical, le plus banal et le plus réformiste qui soit : « créer des emplois, revaloriser les salaires, transformer le travail à l’occasion de la mise en œuvre des 35 heures ». On peut chercher des différences fondamentales avec les positions de la CFDT, on n’en trouvera pas.

Chez Force Ouvrière, les instances dirigeantes sont plus occupées à mener campagne contre la CFDT (afin de remonter aux élections professionnelles), que de s’occuper d’une véritable mobilisation. La critique, a priori louable, du partage du travail (partage de la misère sauce « catho de gauche ») a été totalement détournée par les responsables de cette Confédération. Concrètement, la seule campagne menée sur le thème de la durée du temps de travail s’est traduite par des pétitions pour la réforme de la préretraite progressive (l’ARPE). Une perspective on ne peut plus modérée et réformiste (cette mesure étant censée créer quelques 150 000 emplois…).

Ne comptons que sur nous-mêmes !

Le double langage est devenu une technique partagée par toutes les bureaucraties syndicales au-delà des différentes étiquettes. Une pincée « d’anti-libéralisme » par ci et une cuillerée de « considérations réalistes » par là… Les leaders syndicaux, n’ont rien à envier aux politiciens et sont depuis longtemps passés maîtres dans l’art de justifier tout et son contraire, ou presque.

Quelle conclusion tirer de tout cela ? Il est évident que les travailleurs ne pourront compter que sur eux-même pour ne pas subir les conséquences de l’application des 35 heures. Nous l’affirmons ici : l’ensemble des directions des appareils syndicaux s’apprêtent à trahir leur base. Parce que toutes sont avides de conserver leur pouvoir dans le système actuel, aucune ne veut prendre le risque de déclencher des processus de ruptures.

Leur marge de manœuvre est donc étroite. Mais que nos propos soient bien compris : cette condamnation sans appel des bureaucraties syndicales n’est pas une condamnation de l’ensemble des militants des ces organisations ! Il n’est pas non plus question ici de privilégier une quelconque organisation syndicale en terme de « consignes d’adhésion ». Mais nous devons prendre en compte des faits incontestables : d’une part le syndicat demeure un outil incontournable pour organiser la résistance des salariés et de l’autre, il existe aujourd’hui, dans chacune des principales organisations comme la CFDT, la CGT et FO des travailleurs qui en ont assez des couleuvres que les apparatchiks tentent de leur faire avaler, assez des slogans creux jamais suivi d’effets, assez des journées symboliques de grèves qui ne servent qu’a agiter une étiquette sans développer de luttes réelles, assez de l’enfermement corporatiste ! Ce phénomène explique notamment l’émergence et le développement de syndicats comme SUD (qui reste toutefois largement contrôlé par une génération de militants gauchistes et néo trotskistes). Ce qui explique bien entendu aussi le développement de la CNT, syndicat rassemblant des anarcho-syndicalistes et des syndicalistes révolutionnaires, organisation avec laquelle la Fédération anarchiste ne peut entretenir que des relations fraternelles et fructueuses. C’est certainement dans cet ensemble de « minorités », au fur et à mesure des luttes sociales que pourra naître une recomposition digne de ce nom des organisations ouvrières. À nous de savoir créer les ponts adéquats, les espaces de discussions, d’échanges et de réflexions nécessaires entre ces divers éléments sans vouloir forcément griller les étapes.

Quelles luttes pour la réduction du temps de travail ?

Pour l’heure, notre rôle est de contribuer à la définition de revendications de ruptures, de revendications radicales qui peuvent rencontrer un écho non négligeable au niveau des « bases » (là où nous sommes !).

Pour ce qui concerne plus particulièrement la réduction du temps de travail, il me semble que notre rôle est d’amener dans le débat et dans les luttes les éléments suivants :

  • À travers la mise en place des 35 heures et la remise en cause, à cette occasion, des conventions collectives par le patronat c’est une critique radicale du paritarisme qu’il convient de dénoncer ; ce qui signifie la relance des conceptions de lutte de classes.
  • il faut poser la question de la RTT, non pas comme une solution économique contre le chômage (car, objectivement ce ne sont pas les 35 ou les 32 heures qui vont créer des emplois, le mal étant beaucoup plus profond que cela) mais comme un élément essentiel d’une lutte pied à pied contre la classe dominante, comme un refus affirmé de l’exploitation du travail.
  • Pour réduire le temps de travail, ce sont les entreprises, les banques, les puissances financières qui doivent payer, qui doivent tout payer. La question du « coût » de la réduction du temps de travail doit nous permettre de poser celle des inégalités. Ce n’est pas aux salariés de se serrer la ceinture, alors que les profits actuels de la bourgeoisie permettraient d’aller bien en-deçà des 32 heures de travail hebdomadaire, tout en améliorant le confort de vie de la plus grande majorité de la population. Tandis que les réformards de la gauche bon teint veulent inciter les salariés les plus pauvres à s’opposer aux salariés les plus aisés, en faisant oublier les privilèges des véritables riches, nous devons au contraire tout faire pour reconstruire une solidarité de classe. Ce ne sont pas les travailleurs qui perçoivent des salaires de 10 000 ou 12 000 FF (environ le salaire moyen) qui gagnent trop, ce sont évidemment tous les autres qui ne gagnent pas assez ! N’oublions pas les chiffres : en fait, en cas de partage égalitaire des richesses, c’est chaque travailleur qui disposerait d’un revenu au moins égal à 16 000 FF ! (estimation faite à partir de données INSEE sur les revenus 1994). Cela sans compter le partage des patrimoines qui atteignent des chiffres astronomiques. Alors, assez de misérabilisme, et n’hésitons pas à rappeler la réalité de ces données, dissimulées par nos exploiteurs, méconnues, ignorées par le plus grand nombres des exploités !
  • Il faut poser la RTT comme étroitement liée à une remise en question de la finalité et de l’organisation du travail dans la société capitaliste. S’il ne s’agit pas de faire de « l’anti-progrès », de l’anti-production ou de l’anti-productivisme primaire, c’est toute une critique du travail salarié qu’il est indispensable de réanimer. Ensuite, la compétitivité, la concurrence, la rentabilité etc. bref, toutes ces exigences nées de la logique du marché, devrait (devant l’ampleur des dégâts actuels) nous aider à formuler une critique forte du principe même de l’économie de marché. Par conséquent, ce doit être l’occasion de réaffirmer l’idée autogestionnaire.

Régis
groupe Déjacque (Lyon)





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