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Bourdieu

la révolte au nom de la science et du peuple
Le jeudi 1er octobre 1998.

Décembre 1995. Le sociologue Pierre Bourdieu harangue les cheminots parisiens en grève à la gare du Nord. L’intellectuel reconnu descend dans l’arène sociale et, contre l’avis général de ses pairs qui tentent de donner l’image d’un mouvement de protestation rétrograde et corporatiste, il assène :« On a raison de se révolter ». Trois ans plus tard, on ne parle plus que de lui. Va-t-il conduire une liste aux élections européennes ? Incarnent-ils, lui et ses amis, une alternative à la déconfiture social-démocrate de la pensée politique de gauche et, peut-être même, au libéralisme mondialisant ? Les libertaires eux-mêmes sont séduits par les idées de Bourdieu. Ils puisent leurs informations, et c’est plus ennuyeux bon nombre de leurs analyses, dans le Monde Diplomatique (organe officieux de la pensée-Pierre-Bourdieu) ou plus directement dans les libellés de la collection « liber/raison d’agir » ainsi que dans les Actes de la Recherche en Sciences Sociales (organes officiels de la dite pensée).

Pourtant c’est le même homme qui, il y a seulement dix ans, était le soutien et la caution idéologique de Michel Rocard, alors en lutte pour la conquête du pouvoir [1]. Bourdieu voulait déjà changer la gauche, encroûtée dans le Mitterrandisme, mais il s’était trompé de cheval. Le revirement idéologique qu’il a opéré depuis est louable, mais il invite aussi à gratter un peu la surface des belles idées de révolte à la sauce Bourdieu afin de voir si, un peu plus au fond des choses, elles restent compatibles avec nos idées anarchistes.

Les idées séduisantes…

Pierre Bourdieu est un sociologue de premier ordre et ses travaux ont inspiré bon nombre de militants, de la gauche aux anarchistes. Il s’est en effet attaché à montrer les mécanismes inégalitaires de la société et la façon dont ils se perpétuent. Il a ainsi mis en évidence que des institutions comme l’école facilitent la reproduction d’une classe dominante, propriétaire du capital (économique mais aussi intellectuel). Il a travaillé sur l’État [2] et expliqué son caractère néfaste. Cela ne l’empêche pourtant pas actuellement de faire de l’État-nation le rempart à la mondialisation néo-libérale du capitalisme. D’une façon générale sa pensée accorde, dans la veine marxiste puis structuraliste, une place déterminante aux cadres inégalitaires de la société, ne laissant qu’une part infime à l’action des hommes et des femmes pour la faire évoluer. C’est à se demander par quelle contradiction interne il est aujourd’hui dans l’action.

De théorique, sa pensée a glissé progressivement vers une théorie de l’action avant qu’il ne devienne, il y a peu, directement militant (intellectuel engagé comme on disait dans les années 1970). Le basculement s’est fait en deux temps. D’abord par la publication d’un volumineux ouvrage, recueil d’entretiens quasiment bruts : La Misère du monde, qui a connu un grand succès public. Puis dans un deuxième temps, il a troqué (pour peu de temps) sa chaire de professeur pour la tribune des assemblées générales de la gare du Nord en décembre 1995.

… d’un donneur de leçon

Quoi qu’il en soit, Bourdieu continue à adopter en toute circonstance une posture scientifique. Il se veut dans l’action et, à la fois, au dessus d’elle. Le militant Pierre Bourdieu n’est finalement pas descendu de sa chaire de professeur au Collège de France, sommet de la hiérarchie universitaire. Il surplombe tout ce à quoi il participe, parfois jusqu’à la caricature, comme le montre le titre de sa leçon inaugurale : « Leçon sur la leçon ». C’est que le Maître a fait des sommets du savoir sociologique un lieu de neutralisation du débat contradictoire et de déqualification de ses adversaires. Le sociologue est indiscutable puisqu’il n’exprime pas d’opinions mais professe des savoirs. Son opposant, quel qu’il soit, est donc un imposteur digne, non de critiques argumentées, mais de mépris. Les amis de Bourdieu (souvent d’ailleurs anciens élèves et actuels collaborateurs du Maître à la Maison des Sciences de l’Homme) tirent alors à vue dans la plus belle tradition maoïste. Il faut souhaiter que nous ne serons pas trop rapidement victimes de ces procédés. Si d’aventure, sur le terrain des luttes, nous nous trouvions en conflit ou en concurrence un peu sévère avec cette nouvelle tendance de la gauche, nous aurions sûrement droit sans délais à un petit manifeste anti-anarchiste dans la collection Liber/raisons d’agir. D’un autre point de vue cela montrerait que nous pensons par nous même et que nos pratiques sont crédibles. Se faire des adversaires puissant est souvent un signe de bonne santé politique !

« gauche de gauche » ou « gauche de la gauche » ?

La mouvance qui s’organise autour de Bourdieu se revendique clairement de la gauche. L’article fondateur du Maître, dans Le Monde du 8 avril 1998 s’intitule « Pour une gauche de gauche ». L’idée est simple : la gauche « formée par le quatuor Jospin, Chevènement, Hue, Voynet » interprète une partition de droite ; il faut donc lui redonner des idées et des pratiques véritablement de gauche. Cela veut dire, par exemple, lutter contre le néo-libéralisme mondialisant par un renforcement de l’État et du cadre national. Mais voilà, la gauche gouvernementale n’est pas disposée à écouter le Maître et la gauche de gauche devient vite, de fait, la gauche de la gauche, c’est-à-dire une nouvelle extrême gauche qui ne veut pas dire son nom. Pour autant, les intentions sont claires. Il ne s’agit pas de créer une nouvelle forme d’action politique en s’inspirant des actions les plus dynamiques du mouvement social, et donc en intégrant la dimension libertaire qui les anime dans la plupart des cas, mais bien de refaire une virginité à la vieille gauche en greffant ses recettes éculées sur les nouvelles réalités sociales.

Les réseaux Bourdieu

La mouvance autour de Pierre Bourdieu se structure très rapidement en force politique. Il ne s’agit pas d’un parti et aucune élection ne semblent au programme de ces nouveaux hérauts de la classe ouvrière ; mais on peut aujourd’hui parler véritablement de réseaux, d’ailleurs d’une grande activité, dont le centre est représenté par la personne de Bourdieu. Celui-ci appelle ouvertement un certains nombre d’associations et d’acteurs du mouvement social à se lier politiquement entre eux (par exemple Act-Up dans un article de Télérama de cet été. L’objectif affiché est de réaliser la jonction, sur le plan théorique autant que sur le terrain, entre les mouvements revendicatifs du secteur publique (enseignants, cheminots) et les nouvelles formes de luttes (sans-papiers, comités de chômeurs, associations anti-Le Pen).

Pour le moment, c’est dans le domaine de l’édition et de la presse que les réseaux Bourdieu sont les mieux établis. Le Monde, à un degré moindre Libération, Télérama, Les Inrockuptibles, et bien entendu Le Monde Diplomatique, relaient avec vigueur et constance les idées de Bourdieu. Le Monde Diplomatique occupe une place à part dans cet ensemble. Le journal, après avoir coupé les liens organiques qui le liait à son grand frère Le Monde, cherche aujourd’hui à devenir un acteur véritable de la politique. Il bénéficie de ses propres relais médiatiques (par exemple l’émission de Daniel Mermet sur France Inter « Là bas, si j’y suis ») et de deux associations, les Amis du Monde Diplomatique (pour la propagande), et ATTAC qui milite en faveur de la taxe Tobin (du nom d’un prix Nobel d’économie qui propose de taxer les flux de capitaux à l’échelle mondiale). La maison d’édition Liber/raison d’agir fait le lien entre ces réseaux d’influence et l’entourage immédiat de Bourdieu [3].

Et les anars dans tout ça ?

Avec la chute de l’URSS et la faillite intellectuelle et morale du marxisme, au début des années 1990, une occasion a été donnée aux anarchistes de montrer la capacité de leur projet politique à changer le monde. Une porte s’est ouverte et, si on n’y prend pas garde, elle risque de se refermer rapidement sans que nous ayons prouvé quoi que ce soit. Les querelles byzantines du mouvement libertaire, souvent vieilles de près d’un siècle, sont le témoignage de notre incapacité à changer et à nous adapter au monde qui nous porte. Quand à nos idées les plus pertinentes, elles étaient déjà celles de Bakounine, au point que l’on peut se demander ce que nous avons fait depuis la fin du XIXe siècle (où pour les Espagnols depuis la fin de la révolution de 1936-1939). L’urgence, dont nous avons intérêt a acquérir sans délais le sentiment, est donc de nous transformer. Changer pour devenir une véritable force politique qui tende à devenir le pivot des luttes sociales et apporte aux problèmes de tous des réponses concrètes et qui nous sont propres.

En attendant les réponses sont apportées par Pierre Bourdieu et ses amis. Le Monde Diplomatique, par exemple, est bien plus qu’un journal. Il cristallise une mouvance active et aux idées fécondes… peut-être bientôt une force militante. Mais voilà, ces bonnes idées ne sont pas les nôtres. Elles continuent la tradition marxiste, revisitée, adaptée avec souplesse aux exigences du moment. Le rôle qu’y joue l’État, ultime recourt face au capitalisme et au libéralisme, alors même que son rôle néfaste est constamment dénoncé par les mêmes, éclaire tout à fait sur ce point. En attendant nous prenons le risque d’un militantisme schizophrène. D’un côté on milite avec la tête, rêvant et dissertant sur une société anarchiste située dans un futur indéterminé, ce qui d’évidence ne peut pas rallier à nous grand monde. De l’autre, on milite avec les pieds, troupes d’appoint (et souvent de choc) pour des combats qui ne devraient pas être les nôtres mais que, par tactique et incapacité à mettre en place autre chose, nous considérons dans l’instant comme un moindre mal. Finalement, Pierre Bourdieu et ses amis réussissent à faire passer leurs idées et à soulever autour d’elles plus que de la sympathie, l’envie d’agir pour changer le monde. Bravo ! S’il l’ont fait, nous devons bien pouvoir le faire.

Franck Gombaud


[1« La Vertu civile », Le Monde du 16 septembre 1988.

[2Raisons pratiques, sur la théorie de l’action, éditions du Seuil.

[3Liber est le titre d’un supplément vendu avec les Actes de la Recherche en Sciences Sociales, revue universitaire dont le directeur est Pierre Bourdieu. Serge Halimi, pilier du Monde Diplomatique a réalise un succès de librairie avec Les Nouveaux chiens de garde, publié dans la collection… Liber/raisons d’agir.


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