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Les Petits bras de l’extrême gauche

Le jeudi 17 avril 2003.

Que ce soit la gauche institutionnelle ou dite révolutionnaire, celle-ci comme elle en a l’habitude lors des différentes luttes (sans papiers,
etc.), tente de récupérer le mouvement antimondialisation pour ses propres intérêts internes, pour favoriser son rapport de force dans la recomposition actuelle de la gauche. Loin de ces stratégies politiciennes, nous devons dénoncer ces récupérations, ces dérives afin de valoriser une
stratégie de lutte indépendante, basée sur des modes de l’action directe, sur des modes d’auto-organisation.



LE FONDS DE COMMERCE habituel des campagnes électorales d’Arlette Laguillier et de Krivine consiste à tirer à boulets rouges trotskis, sur le contenu réformiste et l’impasse politique à laquelle conduisent les alliances électorales type « union de la gauche » ou « gauche plurielle ». Et, bien sûr, ils se proposent de nous guider vers la ligne juste et indépassable du marxisme révolutionnaire radieux et radical.

En 1995, Arlette, arc-boutée sur son discours léniniste, obtenait un peu plus de 5 % de voix aux présidentielles (avec déjà près de 50 % d’abstention). Mais elle se révélait bien incapable de s’appuyer sur ce « succès » électoral pour matérialiser une vague annonce de nouveau parti, regroupant tous les contestataires. C’est que son organisation, Lutte ouvrière (LO), n’avait ni la carrure politique ni la capacité culturelle pour réaliser ce projet. La brève alliance de LO avec la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) aux élections européennes qui suivirent fut sans suite politique.

Le raz de marée des luttes et manifestations de travailleurs de décembre 1995 contre le démantèlement de la protection sociale ont balayé tout cela et d’autres perspectives se sont fait jour.

Besancenot, la coqueluche médiatique

Pourtant, ce précédent électoral n’est pas sans lien avec l’émergence du produit Besancenot sur la scène médiatique de la présidentielle de 2002. Le créneau électoral d’un vote contestataire d’extrême gauche existe bel et bien, du fait de l’usure de la gauche gouvernementale.

La LCR a saisi cette opportunité et réussi à supplanter Arlette avec la bonne bouille d’un jeunot, cool, postier et capable de se revendiquer
communiste libertaire quand c’est nécessaire.

De plus, le refus de LO d’appeler à voter Chirac au deuxième tour des présidentielles a conforté l’avantage médiatique de Besancenot, qui a su être un ardent défenseur de la démocratie bourgeoise.

En effet, les journalistes qui aiment bien mettre un peu de piment gauchiste dans les farces électorales savent aussi punir tout refus de jouer le jeu lorsque la démocratie représentative est prétendument mise en danger par l’extrême droite.

Depuis, la cote médiatique d’Arlette est nettement à la baisse, et la LCR ne se sent plus pisser ! Besancenot est devenu la coqueluche de tous les journalistes.

Au-delà de cette mise en scène des petits chefs, il y a d’autres enjeux qui se peaufinent. Un virage politique profond est amorcé par la LCR qui prétend avoir doublé ses effectifs dans cette opération électorale.

Le grand écart de la LCR

Le fait nouveau est que la LCR ambitionne d’être non seulement l’organisation des révolutionnaires, mais aspire aussi à rassembler tous les déçus de la gauche institutionnelle (PC et PS) dans la perspective de créer une nouvelle organisation ayant ses propres élus et relais institutionnels.

Pour ce faire, elle mise surtout sur une désintégration totale du PC, et espère attirer des franges d’écolos ainsi que quelques fractions radicales de la gauche du PS.

Et, pour cela, elle est prête à tous les sacrifices. En particulier, elle essaie de chapeauter et d’encadrer, voire de briser toute velléité de mouvements autonomes qui n’auraient rien à faire de leur stratégie et qui pourraient lui faire de l’ombre, en mettant en relief les contradictions de cette stratégie du grand écart.

Pour réussir, il faut que la LCR devienne crédible vis-à-vis de toutes les couches électorales de gauche quelque peu désarçonnées et déboussolées par l’échec de la gauche plurielle. Il s’agit de profiter de cet espace-temps pendant lequel le PS est déstabilisé, faute de grand chef incontesté, et le PC éclaté entre différentes factions sans perspectives politiques immédiates.

Sur le fond, la LCR est décidée à utiliser son aura d’organisation révolutionnaire pour crédibiliser l’émergence d’un nouveau parti avec des chefs qui seraient vraiment 100 pour 100 à gauche.

Face à l’océan de trahisons et de compromissions dans lesquelles la vieille direction de gauche a sombré, la LCR veut apparaître comme étant en capacité de régénérer la direction de la gauche.

Rien de nouveau depuis Trotski qui voulait régénérer la direction du parti bolchevik.

Quand la grenouille se veut bœuf

Mais la LCR a-t-elle les moyens de sa politique ? Le PC est-il vraiment en liquidation totale ? Le PS est-il déstabilisé à ce point ? Rien n’est moins sûr.

Tout d’abord la base sociale propre à la LCR ne représente pas grand-chose face aux réseaux du PC.

Par ailleurs, sa stratégie d’entrisme consistant à placer des militants à des postes clés au sein des structures sociales et syndicales a ses limites. Il ne suffit pas de monter une opération symbolique comme récemment la LCR l’a fait en rassemblant 500 militants syndicaux pour que la grève générale annoncée soit déclenchée.

Quelle est l’emprise réelle de la LCR sur les syndicats Sud, Attac, Droits devant ou AC ! et la nébuleuse des mouvements anti et alter mondialisation ?

Quelles luttes sont-ils capables d’impulser par eux-mêmes ? Quelles perspectives politiques concrètes offrent-ils ?

Franchement, pas plus que les autres composantes de l’extrême gauche et que les libertaires.

C’est dire si leur calcul relève du bluff et d’un évident appui médiatique.

La cerise sur le gâteau est que La LCR appuie la réintégration du PS dans le champ social, en particulier en l’aidant à trouver une place dans les manifestations antiguerre. Elle croit pouvoir en tirer un bénéfice politique en négociant quelques strapontins dans les bureaucraties politiques et syndicales.

Les rabatteurs de la social-démocratie

À ce petit jeu de dupe, elle risque de se couper des mouvements associatifs et syndicaux alternatifs fonctionnant plutôt sur la démocratie directe et les luttes sociales que sur des calculs électoraux. Alors que le PC a tenu son congrès et prépare son positionnement au sein de la société française. Ses différentes composantes savent que leur survie est conditionnée par leur capacité à rester ensemble. Il est fort peu probable de voir le PC se suicider comme cela s’est produit en Italie. Il n’y aura pas de vide politique à gauche permettant à la LCR d’occuper son espace social, d’autant plus que LO et le PT sont eux aussi, à leur manière, sur les rangs.

Quand au PS, le renouvellement de sa stratégie et de ses cadres est largement entamé. Les Montebourg et autres jeunes loups font beaucoup de bruit, créent leurs tendance et courant pour mieux rester à l’intérieur du PS et éviter l’égarement des adhérents.

Le plus probable est que la dégradation du climat social qui s’amplifie va permettre au PC et au PS d’en faire porter la responsabilité à la droite et de jouer l’alternative politique.

La LCR portera une part de responsabilité dans leur crédit retrouvé. Elle n’aura servi que de rabatteur et d’écran de fumée pour affaiblir les potentialités de rupture politique sur des bases anti capitalistes qui se dessinent de plus en plus clairement dans le monde du travail.

À coup sûr, les mêmes qui la mettent en avant aujourd’hui sauront lui faire son affaire lorsqu’ils jugeront la chose opportune.

Bernard





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