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Attentat à Gênes

Un Air de déjà-vu

Le jeudi 16 janvier 2003.

La police de Gênes a été la cible d’un attentat à l’explosif dans la nuit du dimanche 8 décembre au lundi, qui a soufflé les vitres d’une partie des bureaux de la préfecture, sans faire de victime. L’attentat s’est produit vers 4 heures du matin, deux engins de faible puissance explosant l’un après l’autre, avec dix minutes d’intervalle, dans un square situé à une trentaine de mètres des bâtiments de la police. Le samedi 14 décembre, il était justement prévue une manifestation nationale a Gêne en solidarité avec les récents inculpés dans le cadre des suites judiciaires du G8, et pour exiger la vérité sur la mort de Carlo Giuliani (le carabinier Mario Pacanica, responsable de l’homicide, a été innocenté pour « légitime défense » la semaine passée). Difficile de ne pas lier les faits.

Le lundi 9 décembre, les pistes privilégiées par les enquêteurs et répercutées dans la presse étaient au nombre de trois : forcement les « anarcho-insurrectionnels » en tête, suivis des islamistes et de la mafia albanaise ensuite. Heureusement, le mouvement « No Global » faisait preuve de mémoire en dénonçant une nouvelle « stratégie de la tension ». Le soir, une lettre de revendication arrivait a la rédaction du Secolo xix signée par la mystérieuse « Brigate 20 luglio » (le 20 juillet fait référence au jour de la mort de Carlo Giuliani), la même signature que pour l’explosion au ministère de l’Intérieur a Rome en février.

Le mardi matin, la presse italienne unanime stigmatisait les « anarcho-insurrectionalistes ». Petit exemple parmi d’autres, en première page de L’Unita (fondé par le communiste italien Gramsci) on pouvait lire : « Gênes, deux bombes à la préfecture : naturellement elles sont anarchistes. »

Hormis quelques membres du mouvement « No Global », déjà plus personne dans la presse n’évoque l’extrême droite ou les services secrets italiens en tant que responsables possibles, directs ou indirects (manipulations, infiltrations, double-jeu, etc.). On sait cependant que plusieurs bombes avaient également précédé l’ouverture du G8 à Gênes et servi comme prétexte supplémentaire à la mise en place de l’appareil répressif. On peut s’inquiéter de cette soudaine unanimité pour s’empresser de pointer le doigt vers les coupables tout désignés (surtout si ils s’accusent eux-mêmes n’est-ce pas ?).

Stratégie de la tension

Les faits sont connus et les similitudes historiques sont aussi nombreuses que les différences, mais quelques rappels pourraient malgré tout s’avérer utiles pour ceux qui, comme moi, n’étaient pas encore nés lors des « années de plomb », les années soixante-dix en Italie. Par contre, je suis suffisamment vieux pour avoir connu les « années de plomb » des années quatre-vingt en Belgique avec les tueries du Brabant Wallon, les attentats à la bombe des Cellules communistes combattantes, le réseau Gladio, l’État policier, etc. Ce n’était pas triste non plus. Je n’étais qu’un enfant alors, mais je me souviens distinctement de ce climat de peur permanente, des gendarmes à chaque coin de rue, de ma grand-mère qui n’osait plus faire ses courses au supermarché car une des fusillades sanglantes avait eu lieu pas loin de chez nous. J’espérais ne jamais connaître cela à nouveau.

Sinon, il y a précisément trente-trois ans de cela, l’anarchiste Giuseppe Pinelli était arrêté. Trois jours plus tard, il tombait de la fenêtre de la préfecture de police de Milan… Voilà, cet article est dédié à sa mémoire et également à celle de Valpreda. En effet, c’est malheureusement le premier « anniversaire » de l’arrestation de Pinelli en l’absence de Pietro Valpreda. Paix à eux.

Samedi, je déposerai une rose à la « Piazza Carlo Giuliani » en pensant à vous tous.

Xavier Bekaert, jeudi 12 décembre 2002
Alliance libertaire, Bruxelles, en exil à Padoue


Les années de plomb

Les informations qui suivent sont tirées du lexique de Valeria Tasca d’après la pièce de Dario Fo, ¡Mort accidentelle d’un anarchiste}.

Les attentats de 1969

  • 25 avril : à Milan, des bombes explosent au pavillon Fiat de la foire et au bureau de change de la gare ;
  • 8 et 9 août : onze bombes se trouvent dans des trains ;
  • 12 décembre : à Rome, une bombe explose à l’autel de la Patrie et une autre dans les souterrains de la Banque du travail. De nouveau à Milan, une bombe est placée dans la Banque de l’agriculture, place Fontana, faisant seize morts et quatre-vingt-huit blessés, une autre, qui n’explose pas, à la Banque commerciale. On inculpa pour ces bombes presque uniquement des anarchistes.

Giuseppe Pinelli

Cheminot anarchiste, arrêté le 12 décembre. Sa garde à vue fut illégalement prolongée. Interrogé par le commissaire Calabresi pendant la nuit du 15 au 16 décembre, il tomba du quatrième étage de la préfecture de police de Milan. Après des mois de déclarations contradictoires, que démonte la pièce Mort accidentelle d’un anarchiste, l’affaire fut classée le 3 juillet 1970.

Pietro Valpreda

Anarchiste convoqué à Milan le 15 décembre par le juge Amati pour « injure au pape ». Il fut arrêté avant même d’avoir franchi la porte du magistrat. Ramené à Rome et interrogé par le substitut, il fut accusé de l’attentat de la place Fontana et incarcéré. Les médias présentèrent Valpreda comme un « monstre humain » et traînèrent dans la boue ce danseur de music-hall, fabricant d’abat-jour. Les témoins à décharge « disparurent » mystérieusement (accidents de voiture suspects, noyades dans des flaques d’eau, suicides, assassinats et même morts naturelles…).

Trame nere


(littéralement, « complots noirs »)

Depuis la fin des années soixante et pendant les années soixante-dix, face à une situation politique de plus en plus instable, la droite a essayé de s’engager de plusieurs façons sur le terrain de l’illégalisme. La droite qui s’est infiltrée dans l’appareil de l’État, et en particulier dans les services secrets, appuie de véritables tentatives de coup d’État, comme en 1970 et 1974. Toutes ces tentatives échouent faute de forces militaires suffisantes pour les soutenir. Plus efficace est ce qu’on appelle la « stratégie des massacres ». Les enquêtes judiciaires, bien qu’elles aient donné peu de résultat, permettent de remonter à une fraction des services secrets. On ignore encore qui sont les auteurs directs de ces massacres, qui frappent toujours au hasard. Ils ont évidemment pour but de désorienter l’opinion publique et de la rendre consentante à un changement au sommet de l’État, en faveur de l’autoritarisme.