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Intellectuels et révolution

entretien avec Claude Guillon
Le jeudi 16 janvier 2003.

Claude Guillon a beaucoup d’avis à donner. Dans son zèle révolutionnaire, il peut lui arriver de heurter la sensibilité de l’un ou l’autre — qui aime se faire traiter de « contre-révolutionnaire » simplement parce qu’il ne partage pas l’opinion de Claude ? Pas chien, notre journal lui ouvre ses colonnes. L’organisation tient compte de l’individu… même quand il la dénigre !

Le Monde libertaire



La bibliothèque La Rue accueille samedi 18 janvier Claude Guillon, qui lance cette question (provocante ?) : « Les anarchistes sont-ils toujours révolutionnaires ? » Cette interrogation a déjà suscité un début de polémique, et nous voulons rappeler ici son histoire afin d’éclaircir un peu les termes du débat. La question a d’abord surgi lors des rencontres de Montreuil, « Le livre libertaire en fête » (19 au 19 octobre 2002). Claude Guillon, que l’on avait pressenti pour animer un débat, avait proposé ce thème : « Les anarchistes sont-ils encore révolutionnaires ? », qui finalement n’a pas été retenu. Dans un tract intitulé « Qu’est-ce qu’on fête là ? » et distribué à Montreuil, Claude Guillon déplore qu’on ait privilégié d’autres questions et regrette que les organisateurs aient préféré rassembler des personnes médiatiques capables d’attirer un large public en mettant l’accent sur l’aspect culturel de l’anarchisme au lieu de chercher à « débroussailler les questions concrètes qui se posent aujourd’hui à un mouvement révolutionnaire libertaire ». Ce tract a fait l’objet d’un article de Miguel Chueca dans Le Combat syndicaliste (« Retour sur le salon du livre libertaire », 7 novembre 2002), où il défend, lui, une certaine conception du débat ouvert à « des gens qui ne partagent pas les mêmes opinions, faute de quoi les auditeurs risquent d’entendre la même chose répétée jusqu’à satiété par tous les participants ». La discussion est lancée… Peut-on débattre de tout avec n’importe qui ? Quelles sont les priorités du mouvement anarchiste aujourd’hui ? Et la révolution dans tout ça ? Nous évoquons toutes ces questions avec Claude Guillon.

Caroline : « Les anarchistes sont-ils encore révolutionnaires ? » : faut-il en débattre ?

Claude Guillon : J’ai constaté, en tout cas, qu’on avait fait un choix : d’une part la question que je posais n’avait pas été retenue, d’autre part un certain nombre d’invités étaient sur des positions démocrates et pas libertaires du tout. L’idée que défend Miguel Chueca dans son article est que si on n’invite pas des gens comme ça, on s’emmerde… Ça n’a pas de sens ! Je donne comme contre-exemple les réunions de la revue Oiseau-Tempête, à laquelle je participe. Dans ce collectif, il doit y avoir trois personnes qui se disent anarchistes (sur dix), mais on est d’accord sur l’essentiel, à savoir qu’il faut une rupture révolutionnaire avec le monde actuel. Les discussions sont passionnées, et il y a un vrai travail collectif. Je ne crois pas qu’on soit guettés par le risque d’uniformité. La position de Miguel me paraît absurde à tous points de vue : sur le plan de la méthode et sur le plan politique. C’est faire comme si on n’avait plus de grandes questions à se poser, comme si la révolution était faite… Et puis c’est un problème de séparation aussi : on se dit révolutionnaires, d’accord, mais là on va parler de livres parce que c’est la fête du livre… On reparlera du mouvement révolutionnaire une autre fois, par exemple si le gouvernement crée une fête de la révolution !

Caroline : Mais ne peut-on aborder ces questions avec des gens qui, même s’ils ne sont pas anarchistes, nous rejoignent sur quelques constats ? Pourquoi refuser le dialogue avec eux, et nous priver de leur travail ?

Claude Guillon : Bien sûr, il faut pouvoir se servir de tout, je n’ai rien contre le fait qu’on utilise toutes les sources. Mais quant à l’idée qu’il faut recourir à ce type d’intervenants pour les débats, j’ai l’impression que c’est plutôt obéir à une logique… disons, pour aller vite, spectaculaire. On en est réduits à inviter ces gens-là, qui sont à la mode, mais qui à mon avis demeurent… des adversaires politiques : ce sont des gens qui militent pour un contrôle démocratique de la société. Maintenant, il y a derrière tout ça l’idée, que, puisqu’on fait une fête du livre, puisqu’il est question de production intellectuelle, alors il nous faut des universitaires, des intellectuels. On a le réflexe classique de s’adresser aux spécialistes. Et comme on n’en a pas tant que ça, des universitaires, on va voir… les démocrates de bonne compagnie, ceux qui sont suffisamment larges d’esprit pour venir volontiers à Radio Libertaire ! Des intellectuels, on n’en a pas.

Caroline : Pour toi, les universitaires ne sont pas des intellectuels ?

Claude Guillon : Pour moi ce n’est pas tout à fait la même chose justement… Dans un papier que j’ai fait à propos de Chomsky dans Oiseau-Tempête « L’eEffet Chomsky ou l’anarchisme d’État », été 2002, je critique la formation d’une espèce de pôle universitaire-libertaire, avec des colloques, des revues, des éditions… Le problème, c’est que (je le constate) ces gens qui sont universitaires et qui se réclament de l’anarchisme ne sont pas révolutionnaires : ils ne se disent pas révolutionnaires, voire ils condamnent, critiquent ouvertement le fait de parler encore de révolution aujourd’hui. Ça ne m’arrange pas qu’ils soient supposés incarner l’« anarchisme qui pense ». Supposons un historien qui travaille sur le mouvement anarchiste, qui n’est pas anarchiste et qui ne prétend pas l’être : si ça peut me servir, c’est très bien. Il faut juste éviter la confusion des genres, et dire : tiens, voilà le mec qu’on va inviter à chaque fois qu’on parle d’anarchisme.

Caroline : Selon toi, que serait un intellectuel anarchiste ?

Claude Guillon : Je ne tiens pas au terme « intellectuel » (je ne pense pas du tout que ce soit une étiquette positive et valorisante), mais c’est pour faire la différence avec les universitaires. Un intellectuel, c’est quelqu’un qui, à la fois a une activité intellectuelle qui peut être un peu spécialisée (universitaire ou non), il fait des livres, participe à des revues… et en même temps a une activité dans le mouvement anarchiste. Chomsky, par exemple, est un linguiste, renommé, et quand on lui demande quelles sont ses opinions, il répond : je suis anarchiste, pour telle ou telle raison… Lui, c’est un intellectuel qui a des sympathies anarchistes. Un exemple d’intellectuel anarchiste, pour moi, c’est Daniel Guérin, que j’ai bien connu. C’est à la fois quelqu’un qui a une activité intellectuelle particulière, qui participe dans sa sphère d’activité à l’élaboration d’une pensée, et puis qui est aussi là sur le terrain, qu’on voit dans les manifestations, dans les meetings, etc.

Caroline : Quelqu’un dont le rôle est de penser, et qui participe pleinement au mouvement social, révolutionnaire : un rôle que tu aimerais tenir ?

Claude Guillon : Je n’aime pas trop l’idée d’un rôle à jouer, ça évoque le pouvoir et la carrière ! Cela dit, je ne peux être soupçonné ni d’avoir cherché à devenir le petit chef d’un groupe ni d’être resté dans ma tour d’ivoire ; j’estime avoir le droit de parler comme n’importe quel militant ; on me voit dans la rue depuis trente ans et j’ai payé de ma personne ! Mais par contre c’est vrai que j’ai regretté qu’il y ait rarement eu une synergie entre mon activité de penseur critique et le mouvement. Une des utilités possibles de l’intellectuel révolutionnaire, avec tous les guillemets que tu veux à intellectuel, c’est d’apporter des matériaux d’information et de réflexion, mais aussi de poser des questions, de faire des mises en perspective. Tu vas me dire que ce travail devrait être fait et critiqué par tous et toutes, et on est bien d’accord ! Je ne prêche pas pour un corps de spécialistes, mais dans le monde tel qu’il va, certains disposent de plus de moyens et de temps que les autres. L’exemple, pour moi, c’est la publication de Dommages de guerre. Je constate que, à un moment donné, l’État français participe à une guerre et au même moment on peut lire des trucs ahurissants dans certains journaux anars. Et personne ou presque n’est là pour dire autre chose, représenter une certaine exigence de radicalité… Alors je publie mon livre et il est peu lu, mal reçu, et surtout pas discuté… Il est vrai que j’ai souvent la dent dure dans les polémiques !

Caroline : Donc le mouvement anarchiste n’a pas d’intellectuels ?

Claude Guillon : Je suis obligé de constater qu’on n’a pas d’intellectuels anarchistes, et je pense qu’il n’y en a pas parce que le mouvement anarchiste n’en veut pas. Il est tout disposé à avoir des compagnons de route sympathisants… mais il est pour l’instant tout à fait incapable d’entretenir des rapports de compagnonnage critique avec des intellectuels qui seraient anarchistes. Le mouvement anarchiste n’a pas d’intellectuels parce qu’il n’en mérite pas ! Par ailleurs je connais plein de gens plus ou moins militants, qui sont dans le mouvement ou qui y ont été et se considèrent comme libertaires : il y a une richesse énorme, dont on ne fait rien. Là, un journal comme Le Monde Libertaire pourrait jouer un rôle. Ce que fait un peu la radio. Un rôle de laboratoire d’idées. Mais ça suppose absolument d’admettre que la chapelle dont on est le bedeau soit critiquée, y compris dans son propre journal, et que soient agitées des idées choquantes ou en contradiction avec la ligne du dernier congrès.

Caroline : Et la révolution ? Est-ce qu’il n’y a pas un certain flou autour de cette question en ce moment ?

Claude Guillon : C’est intéressant comme question à se poser à un moment où il y a un renouveau réel du mouvement libertaire (depuis 95). Avant, il n’y avait pas de mouvement, il y avait un milieu. Mais la question de la révolution a l’air effectivement assez vague, il y a plein de gens qui font bien attention de ne pas la poser, ou de considérer que ça va de soi. D’où le fait que poser la question : « Les anarchistes sont-ils encore révolutionnaires ? » paraît injurieux… Dire de quelqu’un qu’il est révolutionnaire, ce n’est pas une appréciation morale. C’est d’abord se demander : est-ce qu’il prend parti pour une rupture révolutionnaire ? Est-ce que c’est son projet ? Est-ce qu’il estime que c’est nécessaire ? Ceux qui ne pensent pas que la révolution est nécessaire, eh bien, ils ne sont pas révolutionnaires, ce n’est pas méchant de dire ça ! Sauf que, comme ils défendent leur position, et que moi je défends la position inverse, je dis que ces gens-là sont contre-révolutionnaires, au sens strict : on n’est pas sur la même position, on ne poursuit pas le même but, probablement on ne va pas employer les mêmes méthodes même si on se retrouve côte à côte pour certaines choses.

Caroline : La Fédération anarchiste a pourtant là-dessus une position assez claire.

Claude Guillon : Oui, effectivement, mais ce n’est pas vrai de tout le mouvement libertaire. Si je dis cela, ce n’est pas pour jeter le doute déloyalement sur tel ou tel camarade, c’est pour rappeler que c’est quand même la question centrale, de mon point de vue. La révolution, c’est le projet qui rend tous les autres projets possibles. Il faut partir de la perspective d’une rupture, ce qui n’empêche pas de parler de tout, y compris des questions qui se posent dans la vie quotidienne, mais ça n’aura pas les mêmes implications. C’est pour ça que j’ai fait ce petit texte, après avril : « Qu’est-ce qu’une révolution communiste et libertaire ? » en juin 2002. Je m’étais aperçu qu’il y avait un nouveau public qui manifestait de la sympathie pour l’anarchisme mais quelquefois sans trop le connaître, et j’avais été effaré de voir comment certains, dans les manifestations, dans les débats, posaient des questions « basiques » : bon d’accord, on change tout, mais qui va s’occuper des transports, comment on bouffe, etc. Que va-t-on leur dire ? Puisque c’est ça qui vient à l’esprit des gens comme angoisses, ou comme questionnements, c’est de là qu’il faut partir. Ça ne sert à rien de continuer à brasser des idées comme ça, plus belles éventuellement et plus élevées, si les gens qui sont supposés participer au mouvement social, eux, sont retenus par des angoisses de ce type-là. Il faut au moins être capable d’en parler… Ça ne veut pas dire que l’on peut donner dès maintenant des réponses, mais quand on s’attache aux objections qui viennent spontanément (les plus terre à terre), on est amené à parler de tout, aussi bien de l’organisation de la cité, que de la violence, du sexisme, du viol, de la sanction, de l’alimentation, des transports, de la production, etc. tout vient.

Caroline : C’est exactement ce qui se passe dans tes livres : quel que soit le sujet traité, tu prends en compte tous les aspects du problème, sans les séparer.

Claude Guillon : Oui, et je veux bien parler de tas de choses, je n’ai pas que la lutte des classes à la bouche ! J’ai fait un bouquin dont le sous-titre est Éloge de la sodomie, et je pense que ce n’est pas hors sujet ! L’érotisme, j’espère que c’est pas sans rapport avec la vie, donc avec la révolution : tout ça est complètement lié. Ce n’est pas facile de prendre en compte, à l’intérieur d’un mouvement social global, des problèmes spécifiques. Mais il y a cette richesse-là dans l’histoire du mouvement anar, par exemple dans l’anarcho-syndicalisme, ou dans les actions du groupe Femmes libres en Espagne, qui s’intéresse aussi bien à la prostitution qu’à l’euthanasie. Il y a une époque où il y avait dans le mouvement anarchiste révolutionnaire une activité culturelle et d’auto-éducation très forte, et qui portait sur tous les sujets…


Caroline est membre du groupe Claaaaaash de la FA et participe à l’animation de la bibliothèque La Rue.

Les livres de Claude Guillon sont en vente à Publico ou en prêt à la bibliothèque La Rue :

Avec Yves Le Bonniec : Ni vieux ni maîtres : guide à l’usage des 10/18 an, éd. Alain Moreau, 1983 — Deux enragés de la révolution : Leclerc de Lyon et Pauline Léon, La Digitale, 1993 — Gare au TGV ! éd. Car rien n’a d’importance, 1993 — Le Spectacle du monde, éd. DLM, 1996 — À la vie à la mort : maîtrise de la douleur et droit à la mort, Noêsis, 1997 — 42 bonnes raisons pour les femmes de m’éviter, La Digitale, 1995 — Le Siège de l’âme, éloge de la sodomie, Zulma, 1999 — Économie de la misère, La Digitale, 1999 — Dommages de guerre : Paris-Pristina-Belgrade, 1999, L’Insomniaque, 2000. — Pièces à conviction : textes libertaires 1970-2000, Noêsis, 2001. La revue Oiseau-tempête est en vente à Publico, on peut consulter les anciens numéros sur : http://abirato.free.fr.





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