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Béranger, article sans suite

Le jeudi 23 octobre 2003.

Apprendre la mort de François Béranger, c’est comme perdre un ami qu’on a un peu perdu de vue depuis plus de vingt ans. Précisément, depuis notre dernière rencontre au grand raout laïque de mai 1982, une des dates balisant les trahisons de la gauche au pouvoir. Après, j’ai eu de ses nouvelles de loin en loin, à l’occasion rare de la sortie d’un nouveau disque, ou de la réédition en CD de certains de ses anciens, mais nos routes ne se sont plus croisées.

Pour en revenir à la fête laïque, c’était normal de le voir là, Béranger. Un festival militant sans lui, ça ne se concevait guère. Comme Ferré auparavant, les Béru ou Noir Désir plus tard, ses chansons ont accompagné nombre de révoltes individuelles, de prises de conscience, de luttes sociales dans les années soixante-dix. On subissait l’oppression mais on pressentait la Révolution imminente, ou on faisait comme si. Et pas n’importe quelle révolution, hein, celle du bonheur et de l’émancipation, celle de la Fête du Temps ; « l’alternative, c’est pas malin, c’est la nuit noire ou le matin », qu’il chantait.

Les chansons de Béranger étaient autant d’appels à s’y prendre « maintenant, nous mêmes et sans attendre, à refaire le présent ». Elles avaient une odeur inimitable de piquet de grève, de luttes pas forcément finales mais déterminées, de chagrins d’amour sincères mais dont on finirait bien par se remettre. Comme cette odeur n’est pas celle des salons distingués, paroles, musiques et voix étaient mal dégrossies, taillées à la serpe. Pas d’alibi poétique ou mélodique : il était impossible de s’abstraire de leur message, ni de le sublimer. On pouvait danser dans les boums sur « Stand the Ghetto » (Lavilliers), pas sur « Magouille Blues » ; on pouvait se contempler le nombril sur le lyrisme un rien complaisant de « I. comme beauté » (Higelin), pas sur « L’amour minéral ».

Il répétait à son public : « je ne suis pas une image, ni un gourou, ni un slogan, je ne suis pas votre alibi, Tarzan, Zorro ou Jésus-Christ ». Et face ce public particulièrement exigeant, souvent frondeur, parfois houleux, il n’hésitait pas à prendre à partie « les purs et durs du premier rang ». Du coup, l’atmosphère des concerts était unique. On ne venait certes pas adorer l’idole, mais avec un peu de chance on en sortait requinqué pour les luttes à venir. Et de bonne humeur, car on se marrait bien aussi.

Somme toute, il est logique que l’éclipse de Béranger ait suivi de près l’arrivée de la gauche unie au pouvoir. Le mouvement social, et Béranger lui-même, avait fini par placer tous ses espoirs dans un changement de majorité politique. Virer Giscard et son insupportable clique, il fallait commencer par ça, d’ailleurs les socialistes ne promettaient-ils pas une rupture avec le capitalisme ? On n’y croyait pas vraiment, mais « sous mes mots maladroits se cache la peur de ne plus espérer ni en vous ni en moi ». On a vite déchanté après mai 1981 (« le vrai changement c’est quand ? »), mais le rêve était brisé, les luttes ne visaient déjà plus notre émancipation, mais la sauvegarde de nos maigres acquis. Ce qui restait de chanson « engagée » prenait des chemins franchement désespérés : c’était nos années Thiéfaine, la révolution du bonheur n’était plus d’actualité.

Et puis un jour, la semaine dernière, Béranger est mort. « Comment faire pour accepter ça, que la vie coule une fois, pas deux ? » Il n’a guère profité de l’invitation de son dernier CD à « Profiter du temps », il y a six mois. « Et puis la vie passe, et c’est notre vie », chantait-il, mais aussi « Contre vents et marées, envers et contre tout, j’ai chevillé dans le cour un rêve de bonheur ». Au fil de ces bribes de textes qui remontent en vrac, on se dit qu’il est plus que temps de remettre ce rêve à l’ordre du jour. Et en attendant, on peut toujours chanter, avec Béranger, « les jours sont courts, les nuits sont brèves : brûlons la vie par les deux bouts ! Craignons de nous réveiller morts sans avoir assez joui de tout ! »

François Coquet





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