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Denis Sassou Nguesso : employé du mois d’Elf-Congo

Le jeudi 6 novembre 1997.

Il n’aura fallu que quelques mois à Denis Sassou Nguesso pour reprendre le contrôle du Congo, écarter de la présidence de la République Pascal Lissouba, et mettre ainsi fin à cinq années de conflits politiques. Cet affrontement qui, selon les observateurs, s’est soldé par la mort de plusieurs milliers de personnes, illustre l’instabilité croissante régnant dans le pré-carré français et marque le retour sur le devant de la scène d’un vieux dinosaure de la politique écarté au début des années 90 lors du « processus de démocratisation ».

La guerre des chefs

Depuis de nombreuses années, trois hommes dominent la vie politique congolaise : Denis Sassou Nguesso, Pascal Lissouba et Bernard Kolélas. Le premier, « marxiste-léniniste » devenu « social-démocrate » (et dont on estime la fortune à 1200 milliards de francs CFA !) a dirigé le pays de 1979 à 1991 ; le second, Pascal Lissouba, vieux routier de la politique, l’a remplacé à l’issue d’élections libres en 1992 ; le troisième, Bernard Kolélas, est quant à lui l’éternel opposant qui, ne disposant pas de la fortune financière de ses adversaires, ne compte que sur la mobilisation populaire pour faire entendre sa voix.

À côté de ces hommes, grenouillent de nombreux politicards à la petite semaine, venus chercher dans la profession politique des moyens de vivre. Sans programme ni idée, ils se vendent, changent d’alliance, font et défont les majorités. Pour Patrick Quantin, « le "système" des partis n’offre qu’une faible signification car il est issu d’une logique différente et largement indépendante de la structure du conflit social. Il est le résultat des stratégies de groupes de professionnels de la politique en quête de postes et ne s’appuyant pas sur une mobilisation de masse orientée par des projets politiques clairement discernables. » (in L’Afrique politique, Vue sur la démocratisation à marée basse, Karthala, 1994). Cela explique pour une bonne part la difficulté à comprendre les évolutions politiques actuelles en dehors des chemins balisés par le culturalisme (les Africains ne seraient ainsi pas mûrs pour la démocratie, selon Jacques Chirac).

Les luttes de pouvoir sont bel et bien des luttes pour accéder à la richesse, c’est-à-dire à la capacité de ponctionner dans les deniers publics. Le processus démocratique, sensé reposer sur la « vertu » (défense de l’État de droit, de « l’intérêt général », séparation entre public et privé, etc.), est donc vérolé dès le départ par la capacité de nuisance même des acteurs.

Elf : I need somebody…

La victoire de Sassou Nguesso n’est pas pour déplaire à Elf-Aquitaine, un des piliers de la Françafrique. Elf-Congo contrôle en effet les trois-quarts de la production pétrolière. Installé dans ce pays depuis la fin du deuxième conflit mondial, il s’est toujours accommodé du sens des affaires de l’ancien dirigeant. Pour la plupart des observateurs, il ne fait d’ailleurs aucun doute que Sassou Nguesso n’a pu armer ses troupes sans le soutien de l’entreprise française.

La victoire de Lissouba en 1992 fut évidemment mal perçue par la compagnie française qui avait défendu jusqu’au bout l’ancien dictateur. Pascal Lissouba leur fit payer la note en se tournant vers les compagnies pétrolières américaines, notamment Occidental Petroleum (Oxy), et en augmentant les taxes et la part de l’État dans l’exploitation du brut. Il en rajouta une louche en obtenant d’Oxy qu’il assure le paiement des arriérés de salaire des fonctionnaires. Crime de lèse-majesté ! Même si cela pèse lourd dans le budget, l’État français ne peut permettre qu’une multinationale s’introduise ainsi dans les affaires franco-africaines !

Certes, depuis cet épisode, les relations se sont quelque peu détendues, mais il n’en demeure pas moins vrai que le retour du « vieil ami de la France » est un bien meilleur gage de stabilité pour la rente pétrolière que le « rétif » Lissouba ! Pour preuve, la discrétion de l’Élysé face à la menace de guerre civile : il y a quelques années, ce sont les militaires français qui auraient « ramené » le calme à Brazzaville, comme ils le firent dernièrement en Centrafrique.

Josselin, secrétaire d’État chargé de la coopération a beau dire « qu’aucune richesse, fût-elle pétrolière, ne peut excuser quatre mille ou cinq mille morts », on a du mal à croire que les armes, en provenance d’États africains proches des intérêts français (dont le Gabon), parvenues aux miliciens « cobras » de Sassou Nguesso, le furent par hasard. Même si parfois, les différents réseaux qui forment la Françafrique se font des croche-pieds, l’épisode congolais laisse plutôt penser que la logique impériale de l’État français et celle de la multinationale Elf se sont bien accordées ! Lissouba l’a d’ailleurs bien compris : lâché par la France, il s’en est allé chercher soutien auprès de Kabila, Kagamé et Museveni, espérant de ceux qui détrônèrent Mobutu qu’ils franchissent le fleuve et restaurent son autorité !

Malheureusement pour lui, l’État angolais, dont les troupes ont permis la victoire de Sassou Nguesso, a trois alliés dans la région : Kabila (parce que le Zaïre de Mobutu servait de territoire de repli aux rebelles de l’UNITA), Sassou Nguesso (« marxiste-léniniste » comme Dos Santos)… et Elf, particulièrement actif dans le golfe de Guinée !

En remettant en selle Sassou Nguesso, Elf-Aquitaine et l’État français ont donc adressé un signal clair en direction des opposants politiques de toute l’Afrique francophone mais également en direction de ceux qui aimeraient bien enterrer définitivement la Françafrique, du Congo-Zaïre de Kabila aux États-Unis. Le remaniement du dispositif militaire français en Afrique (fermeture d’une base centrafricaine et diminution du nombre de militaires en poste) ne doit pas nous leurrer : si l’État français n’a plus les moyens de sa politique impériale, il entend rester un « partenaire » incontournable de l’Afrique francophone.

Patsy
cercle Bakounine (Nantes)





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