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Ouvrières sur les planches

Le jeudi 11 novembre 2004.

« Je sais qu’elles sont loin d’avoir tout dit, qu’elles bouillonnent d’impatience et de colères rentrées. Je sais qu’en femmes honnêtes qu’elles sont, elles se sont efforcées, comme leurs mères et grand-mères avant elles, de ne pas lever la voix plus qu’il ne fallait, de taire les douleurs les plus aiguës et les humiliations les plus crues, les insultes, les injures, les indignités grossières, les découragements lancinants, les envies de mourir, les ruptures, les brisures (et les maux bleus, ceux qu’on peut dire avec les yeux) mais que maintenant que le plus dur est fait, elles ne vont plus se laisser faire. »

Ricardo Montserrat, préface aux Mains bleues



Tout commence en 1998 lorsque le géant du jean, Levi’s, veut délocaliser sa production en Turquie et fermer l’usine de La Bassée (Nord). Au terme d’un long conflit, en mars 1999, l’usine ferme quand même ses portes, et 541 ouvrières se trouvent licenciées.

S’ensuit le chômage pour ces femmes et ce que les institutions ne savent que proposer face à la détresse : un atelier d’écriture. On devrait en rire ou en pleurer. Il se trouve que, cette fois, l’atelier semble une réussite. Ces femmes, « que le conflit a grandi », s’en emparent. Vingt-cinq de ces licenciées arrivent à écrire leur vie. Un livre, Les Mains bleues paraît [1].

Pendant ce temps, le metteur en scène Bruno Lajara, qui a envie de parler du monde du travail, entre en contact avec elles. Ce qui donne, en mars 2001, la création de la pièce 501 Blues. C’est un succès. Comme si cette parole ouvrière arrivait au bon moment.

Elles sont cinq sur scène (Catherine Routier, Brigitte Nowak, Thérèse Flouquet, Dominique Boulert et Patricia Hugot) et jouent la pièce plus de soixante-dix fois à travers toute la France (des petites salles jusqu’au Zénith) devant un public toujours au rendez-vous, bouleversé par leur énergie, leur histoire, leur présence et la justesse de leur jeu. S’ajoutent à cela des débats sur le « théâtre du réel », sur cette aventure artistique et humaine hors du commun, de longs reportages, des émissions à la radio et à la télé, de multiples rencontres, etc. Comme si c’était la gloire, le statut de star. Et pourtant…

En septembre 2003, les comédiennes répètent dans les ateliers de Culture commune pour l’ultime saison du spectacle. Mais ça ne va pas. Les dates de représentation se sont espacées et, si les comédiennes ont obtenu quelques petits rôles pour le petit et le grand écran, ça ne suffit pas pour en vivre. En tant qu’intermittentes du spectacle, elles ne touchent plus que 55 centimes d’euro par jour des Assedic.

Refusant la précarité, Catherine quitte le théâtre et trouve un travail en tant qu’employée de mairie. Elle dira plus tard qu’elle ne voulait pas devenir comédienne, qu’elle voulait juste témoigner.

Pour les quatre restantes, et pour le metteur en scène, ce sont des discussions et des bilans. « Au lieu de répéter, on se remémorait les éternels souvenirs de l’atelier, les doutes sur l’avenir, dit Bruno Lajara. Mais, en même temps, on sentait que l’envie de dire était intacte. Si elles ont changé, le monde aussi a changé. Leur conte de fée moderne n’a pas empêché d’autres usines de fermer et de délocaliser. L’idée, ça a été de reprendre la route avec une forme plus légère, plus mobile. Juste elles et les gens, comme un « après-spectacle ». Expérimenter encore et toujours. Un spectacle comme une discussion sur le bord du comptoir, comme une fin de repas de famille. »

Dans cette nouvelle création, Après coups (conversations) [2], Dominique, Thérèse, Patricia et Brigitte viennent se parler et nous parler d’elles-mêmes d’abord, de façon assez intime, de leurs pères aussi, de la mine, des corons, de la silicose, etc. Elles s’emparent de textes qu’elles intériorisent et interprètent. Il y a des extraits de films aussi (Pialat, Truffaut, Eisenstein), un document sur l’usine Lever qui ferme, et puis, comme une cassure, la reprise d’un texte résolument anarchiste sur le refus du travail, qui critique le travail salarié et qui propose un autre futur. Alors, ce qui était comme une suite de 501 Blues, se transforme en questionnements forts sur « l’après ». Brigitte dit que quoi qu’il en soit, elle ne retournera jamais à l’usine, on pense au film La Reprise où en 1968, une jeune femme refusait de retourner à l’usine après les grèves. Les autres ajoutent qu’elles voudraient continuer le théâtre, car elles éprouvent un vrai plaisir à être sur scène, qu’elles voudraient qu’on parle d’elles comme comédiennes et non pas comme des « ex-Levi’s ».

Se mêlant à ces propos, une discussion vidéo entre les metteurs en scène Bruno Lajara et Guy Alloucherie pose des questions sur le théâtre, sur le statut de ces femmes qu’on a encensées et qu’on oublie. Bruno Lajara reconnaît qu’il n’a même pas aidé à ce qu’elles soient reconnues et qu’elles s’en sortent. Ce à quoi Guy Alloucherie répond : « Quelle est cette société dans laquelle pour "s’en sortir", il faut se renier, renier d’où l’on vient et qui l’on a été ? »

C’est aussi un questionnement sur le statut de l’artiste. Faut-il se plier aux valeurs bourgeoises ? Faut-il que l’artiste soit coupé de la vie et se retrouve dans une tour d’ivoire ?

Après le spectacle et peut-être parce qu’elles sont comédiennes ET ouvrières, la discussion est franche et sympathique, comme avec des copines ou des collègues de travail. Thérèse, avec des yeux qui pétillent, réaffirme qu’elle veut vraiment continuer sur cette voie, qu’elle se sent bien sur les planches. Patricia se pose des questions car elle aussi voudrait continuer mais que la retraite est loin et qu’il faudra continuer à cotiser. Dominique, elle, dit qu’elle refuse de mettre en balance ces trois années intenses qu’elles viennent de vivre, avec leur vie d’avant qui avait aussi des moments d’intensité. « De toute façon, on ne gomme pas vingt ou trente années d’usine, ajoute Patricia. » Elles parlent aussi de leur vie de tous les jours, de leur famille, de leur mari qui les poussent. Enfin, toutes quatre reconnaissent que cette expérience les a changées, les a enrichies et leur a apporté une autre perception du monde.

Bruno Lajara est plus pessimiste disant qu’il veut faire un théâtre « social » mais que le théâtre n’est que le fournisseur de spectacles qu’utilisent les politiques. Il faut pourtant que ce type de théâtre (mais aussi littérature, cinéma, musique, etc.) se multiplie, que des paroles ouvrières se fassent entendre pour, en alternative à la vision capitaliste du monde, montrer que nous avons des valeurs et une culture communes et un autre monde à construire.

Jean-Pierre Levaray


[1Les Mains bleues, Éditions Sansonnet, 71, rue de Rivoli 59800 Lille

[2Après coups tourne actuellement dans la région Nord-Pas-de-Calais et devrait tourner en France en 2005.





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