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Attac nombril du monde

Le jeudi 11 novembre 2004.

Quand les « intellectuels » guident, les altermondialistes moutonnent… et le capitalisme demeure !



Le Monde libertaire a déjà à plusieurs reprises dénoncé dans ses colonnes le confusionnisme des forums sociaux européens dits « anti-mondialisation » et leur capacité à faire dire tout et son contraire à un mouvement social qui se cherche entre volonté d’autonomie (développement des coordinations et des syndicats alternatifs) et incapacité à mobiliser et à se projeter au-delà de la seule résistance au libéralisme.

Notre propos n’est pas de faire ici des amalgames ou de mettre tous les altermondialistes dans le même panier réformiste. Il en est des sincères, réellement investis sur le terrain.

Et puis il y a les autres, les décideurs, ceux qui profitent du laboratoire d’idées que constituent les forums sociaux pour développer une idéologie sociale-démocrate, d’une nouvelle laïcité « tolérante » envers les religions, s’accommodant très bien d’un simple aménagement du capitalisme et d’une nouvelle donne politique qui les porterait alors au pouvoir.

Anticapitalisme ou altermondialisme ?

L’emploi récurrent dans toutes les publications d’Attac et des forums sociaux du terme « néolibéralisme », repris également par les organisations d’extrême gauche et les syndicats, évite toute remise en cause globale du système capitaliste.

Les dirigeants de ces mouvements évitent ainsi de poser les questions de la propriété des biens de production et des services, de leur gestion et du rôle joué par les pouvoirs dans l’accroissement des inégalités sociales, les guerres, la dégradation de la planète, et tous les fléaux que nous connaissons actuellement. Ils entretiennent également l’idée d’un changement possible par les urnes, reléguant aux oubliettes de l’histoire l’idée même de révolution sociale.

Confusion du rapport aux religions

Au dernier forum de Londres, les trotskistes anglais, qui ont plaidé pour une alliance avec le mouvement islamique contre l’impérialisme américain, ont ainsi relayé l’idée que l’on peut construire le mouvement international avec tout le monde, même des religieux qui n’hésitent pas à justifier l’oppression des femmes, à présenter le port du voile comme le droit de choisir (hidjab), au mépris de toutes les féministes, des athées et des laïques investies dans le mouvement. L’empoignade qui s’ensuivit avec Bernard Cassen, président d’honneur d’Attac, ne suffit pas à clarifier les positions.

La culpabilité néo-coloniale de toute une frange d’organisations d’extrême gauche n’est pas nouvelle. Déjà au nom de l’anti-impérialisme, elles avaient défendu la « révolution » iranienne de Khomeyni en 1979.

Elles ont défendu un ayatollah qui a bénéficié de la révolte légitime du peuple contre le chah uniquement dans le but d’instaurer une république islamique et a donné des idées à des pays comme l’Afghanistan. Rappelons-nous que c’était l’apparition des premières femmes voilées de noir et que le développement des mouvements islamistes s’est inscrit à partir de l’Iran.

Les organisateurs du précédent forum en France n’ont-ils pas, au nom de la même tolérance, invité Tariq Ramadan et défilé avec les pro-voile contre la loi interdisant le port du voile à l’école ? Dans les quartiers, leur tolérance envers les religieux de tous bords, associations chrétiennes ou musulmanes a fait reculer le rempart anti-communautariste que constituaient les associations laïques.

Une mainmise volontaire

Par contre, il y a une volonté qui elle, n’est pas confuse du tout, c’est l’utilisation présupposée de l’incapacité du mouvement altermondialiste à s’organiser sur ses bases militantes et la volonté de garder la mainmise sur ce mouvement, à en définir les cadres et la distribution des rôles dévolus à chacun. Aux militant.e.s le rôle d’exécutants et aux « intellectuels » (scientifiques, sociologues, philosophes, professeurs, etc.) le rôle de décideurs (et futurs dirigeants ?). Toute l’idéologie se résume dans cette proposition de Bernard Cassen [1] :
« Qu’une dizaine de personnalités, de sages, disposant d’une stature morale et militante mondialement reconnue, se réunissent dans un lieu tranquille et, à partir de tout ce que les forums ont produit, rédigent ensemble un consensus, sous forme de déclaration au monde. »

Une forme de programme, en quelque sorte, il faut croire que les acteurs du mouvement social sont incapables de développer eux-mêmes des perspectives. Juste après, il s’émeut : « Il faut s’attendre à ce que cette méthode soit jugée élitiste par certains. [Une paille ! NDR] Mais comment faire autrement ? »

Comment faire autrement ?

En autogérant les luttes, cher ami ! En partant de ce que l’on a, de ce que l’on veut, de ce que l’on sait faire !

Qu’on ne nous dise pas que le programme de quelques-uns, réunis dans un lieu tranquille, va convenir de la même façon aux ouvriers chinois en butte au nouveau développement capitaliste, aux paysans du Chiapas qui défendent leurs terres, aux salariés européens qui tentent de résister pour maintenir leurs droits sociaux et leur emploi et aux femmes africaines qui se battent contre l’excision et les crimes d’honneur !

Nous construisons nos luttes là où nous sommes, ce qui nous manque bien souvent, c’est un réel rapport de force, la volonté de dépasser les appareils partidaires et syndicaux réformistes et l’espoir, la conscience de ce que nous sommes et de ce que nous pouvons. Comment est-ce que nous ferions pour gérer nous-mêmes nos affaires ? De quoi avons-nous besoin ? Que faut-il supprimer ? À force de nous endormir et de nous dire qu’il y en a d’autres plus instruits, cette clique intellectuelle qui pense à notre place, on ne sait plus imaginer ! On se recrée ses propres chaînes ! Le mouvement altermondialiste aura tout intérêt à virer ces beaux diseurs, à refuser que cette élite auto-proclamée trace l’avenir à sa place et à radicaliser et clarifier une lutte pour le moins confuse, nécessairement anticapitaliste, antiétatique et antireligieuse !

Virginie Benito


[1« Donner un débouché politique aux forums » dans Manière de voir, Le Monde diplomatique, juin-juillet 2004.





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