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Jeunes chercheurs, élite sidérée

Le jeudi 11 novembre 2004.

Cet article s’inscrit dans le prolongement de celui de Cédric, groupe de La Villette, publié dans Le Monde libertaire, n° 1351. Il porte sur la question des chercheurs, et plus particulièrement des jeunes chercheurs, en tant que travailleurs.

Au moment de la « grande vague » de protestation des chercheurs et de leur mouvement « Sauvons la recherche », la Confédération des jeunes chercheurs (CJC) publiait son Rapport sur les conditions de travail illégales des jeunes chercheurs (http://cjc.jeunes-chercheurs.org). Ce travail est édifiant, bien qu’il s’inscrive dans une perspective réformiste doucement naïve…

Il a tout d’abord le mérite de pointer un problème important qui est le manque de considération de la part de la société pour la recherche scientifique. Si la CJC dénonce la notion de « scientifique dans sa tour d’ivoire », c’est pour mieux rappeler leur place importante dans le développement socio-économique du pays, largement nié par les décideurs politiques et les patrons.

Il faut préciser ici que l’importance de cette place est indéniable, d’autant plus qu’elle contribue probablement au manque d’intérêt généralisé pour la recherche… Pourtant, le rapport précise aussi qu’il y a une « augmentation de 40 % des inscriptions en DEA entre 1988 et 1998 » ; cette augmentation résulte du nombre croissant d’inscriptions en second cycle à la faculté.

Le cas de l’université en France, qui serait une « poubelle » pour reprendre le terme de Cédric, mériterait à lui seul une analyse plus profonde (qui n’a pas sa place dans cet article).

Peut-être commencerons nous par dénoncer le besoin croissant de formation universitaire réclamée par le patronat, en raison d’un principe élitiste entretenu par la République ; besoin croissant qui rentre d’ailleurs en contradiction avec une expérience professionnelle exigée du patronat et toujours plus importante ! Cependant, si une réflexion globale du problème s’impose, il résulte tout de même qu’un apprentissage à la recherche est nécessaire pour le jeune en formation pour les premier et deuxième cycles à l’université.

Dans une deuxième partie, le rapport s’attache à dénoncer « le recours banalisé au travail illégal » de nombreux organismes (Institut Curie, Institut Pasteur, etc.), en s’appuyant sur la définition du contrat de travail. À l’occasion de cette partie, il reprend la définition du travail de recherche tel qu’il est défini par la loi :
« Les métiers de la recherche concourent à une mission d’intérêt national (nous, anarchistes, préférerons ici le terme de général). Cette mission comprend :
— Le développement des connaissances ;
— Leur transfert et leur application dans les entreprises, et dans tous les domaines contribuant au progrès de la société ;
— La diffusion de l’information et de la culture scientifique et technique dans toute la population, et notamment parmi les jeunes ;
— La participation à la formation initiale et à la formation continue ;
— L’administration de la recherche (autogérée, cela va de soi). »

Si, vue du côté libertaire, cette définition présente des points discutables sur lesquels il sera nécessaire de revenir, par exemple celui des relations entre science et entreprise, elle reste une bonne base de réflexion. Il faut reconnaître d’abord la qualité de travailleur au chercheur en général puisqu’il « produit » un savoir, dont il doit assurer la transmission au plus grand nombre.

La CJC insiste énormément sur le fait que, bien que le jeune chercheur prépare un doctorat dans le cadre d’une formation universitaire (on l’appelle alors doctorant) ou effectue des recherches post-doctorales pour une durée déterminée, il n’en demeure pas moins qu’il répond aux missions définies comme étant celles des métiers de la recherche. Par conséquent, il s’agit pour lui d’une activité professionnelle pour laquelle il a des droits dans le cadre de cette société républicaine et de son Code du travail (rémunération, couverture sociale). En effet, il ne peut pas être considéré comme un étudiant, puisqu’il « n’a plus à montrer qu’il a acquis des connaissances », au même titre qu’un chercheur en place préparant le diplôme d’Habilitation à diriger des recherches (HDR). Le jeune chercheur devrait donc être rémunéré par un salaire, et non pas par une bourse. Or, en France, le jeune chercheur est financé par une bourse qui est actuellement attribuée en fonction du sujet retenu et pour une durée déterminée (trois ans). C’est là actuellement que se situe un problème important : le nombre d’allocations de recherche (ces bourses) est fonction des universités et des disciplines. Ainsi, leur attribution est soumise aux priorités de la recherche dictées par des décideurs politiques, et va donc plus facilement aux recherches rentables à court terme. En outre, cette attribution est soumise à des pressions de la part de directeurs de grand laboratoire sur les écoles doctorales (structure qui encadre les études doctorales) pour obtenir un nombre toujours plus élevé de bourses, et ce au détriment de laboratoires dont ils jugent les recherches inutiles.

Ce fait est d’autant plus scandaleux que la CJC rappelle que l’attribution de bourse « est obligatoirement fonction des ressources personnelles ou familiales de l’intéressé », sinon il s’agit de revenus salariaux imposables. Ainsi, comme dans bien des cas, l’état ne respecte pas les règles qu’il s’est lui-même fixé !

Le rapport du CJC a aussi le mérite de démonter le mécanisme de ce problème en insistant sur plusieurs points. Parmi eux, la rhétorique consistant à considérer les jeunes chercheurs comme des étudiants « mal finis » est « destinée à faire accepter aux jeunes chercheurs leur mode de rémunération » et permet « d’exclure les jeunes chercheurs de la gestion de l’équipe, de la consultation, des discussions et des prises de décisions ». À cela, il faut ajouter le fait que leur travail se transforme, par la magie de la sémantique, en « formation complémentaire ». De plus, il serait fallacieux d’y voir là le fait de « grands méchants » directeurs de laboratoire qui profiteraient de la situation, mais plutôt le fait de types qui, face aux restrictions budgétaires, cherchent à faire des économies. Par ailleurs, il reste assez vrai que les chercheurs en poste cautionnent tacitement ce mode de fonctionnement sous le prétexte qu’ils l’ont subi et donc qu’il est logique que d’autres le subissent…

Ainsi, ce rapport du CJC apporte de nombreuses informations utiles à la compréhension du système tel qu’il est. Cependant, il oublie le débat essentiel qui oppose recherche fondamentale et recherche appliquée. En effet, le financement de jeunes chercheurs est particulièrement important dans les disciplines dites de sciences dures (physique, chimie, biologie), aux applications plus directes et évidentes (d’ailleurs les entreprises et le patronat ne s’y trompent pas, puisqu’ils constituent une bonne partie des possibilités de bourses et qu’ils influencent le choix des politiques de recherche). Pendant ce temps, les sciences humaines (histoire, lettres, philosophie, arts, archéologie) sont les « parents pauvres » de la formation doctorale avec peu de bourses et une originalité : des jeunes chercheurs devant cumuler leur travail de recherche avec un emploi de subsistance, souvent mal payé et évidemment précaire.

De même que l’opposition entre salariés du privé et salariés du public ne servait qu’à diviser les travailleurs, l’opposition actuelle entre recherche appliquée et recherche fondamentale est du même acabit : elle est là pour diviser. En effet, il est irréfutable que certaines disciplines scientifiques permettent des retombées matérielles directes, pouvant contribuer aux conforts des populations. Cependant, ce n’est pas aux entreprises de décider des orientations scientifiques en fonction des bénéfices à court terme qu’elles pourront en tirer. C’est à la recherche fondamentale de trouver logiquement son application concrète. De fait, il ne devrait pas exister une telle distinction entre deux recherches. D’autant plus, qu’il est probable que ce soit cette recherche muselée par les entreprises (on dit plutôt, comme il l’est écrit plus haut, « actrices du développement socio-économique ») qui incite la société à mépriser une recherche au service du patronat et à mépriser une « autre » recherche que la société jugerait inutile, puisqu’elle en voit trop peu les résultats.

Cette situation est particulièrement intolérable, car elle nie encore plus le caractère de travailleur d’une partie des jeunes chercheurs ! Ces individus se retrouvent alors dans une situation kafkaïenne, où l’inscription en thèse est de plus en plus difficile et chère (presque 500 euros à l’université de Rennes [1]), puisque certaines facs veulent limiter le nombre de jeunes chercheurs non financés, en leur interdisant l’inscription. En outre, la docilité du jeune chercheur, une fois inscrit est de mise, puisqu’à la moindre revendication, il se trouve toujours des personnes pour lui rappeler qu’il ne doit sa situation qu’à lui même et que s’il n’est pas content, l’inscription ne lui est pas obligatoire. On peut aussi évoquer une scandaleuse « passion » pour son travail qui, même si elle existe, entre en contradiction avec la politique de « professionnalisation du doctorat ». D’ailleurs, cela ne doit en aucun cas justifier l’exploitation sous-entendue derrière ce terme, et qui, en archéologie par exemple, permet de justifier un travail de recherche en « bénévole ». Ces contingents de jeunes chercheurs sont nombreux et forment parfois l’essentiel des doctorants d’un laboratoire : que serait alors pour ce dernier leur désaffection simultanée ?

Face à une telle situation, les revendications sont simples : un salaire pour tous les jeunes chercheurs et une participation active à la marche d’unités de recherche autogérés pour une recherche scientifique qui, quelle que soit la discipline, retourne ses découvertes à la société par les moyens les plus appropriés (réalisation concrète, conférence publique, etc.) dans le respect de l’environnement et de l’homme.

Gwenolé


[1Les citations entre guillemets sont extraites du rapport du CJC.





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