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Grève à France 3 Bourgogne

L’Essentiel est dans la parenthèse

Le jeudi 8 janvier 1998.

Rien dans les mains, rien dans les poches ; elle est venue puis s’en est allée… Au moment d’écrire, rien non plus sur la table. Pas de tract, de fax, aucun des textes écrits, lus, discutés, envoyés et reçus par dizaines pendant onze jours. Juste la mémoire d’une parenthèse toute fraîche comme une empreinte pas encore piétinée, fragile et précieux indice de l’état du monde. Une trace de communauté dans le désert de la réussite individuelle.

Bref un fossile vivant. Une grève quoi !

Comme toutes les grèves, celle-ci a commencé bien avant le début. On devait sûrement être nombreux à en avoir envie, à la désirer comme on désire le printemps à la fin février. Le préavis était posé, la date brillait comme un phare dans le brouillard : 2 décembre. Depuis un mois, huit syndicats rencontraient épisodiquement la direction pour discuter des points du préavis : plan stratégique, nouvelles technologies, salaires, emploi. On suivait vaguement…

À Dijon, nos soucis étaient plus terre à terre : des chefs de services mauvais, lâches et en rivalité. Incompétence et zizanie, malaise et ennui à tous les étages.

2 décembre ! 70 % de grévistes. Des techniciens, des journalistes et des administratifs. Des qui se connaissent bien, des qui travaillent ensemble, des qui se croisent à la machine à café depuis Mathusalem sans savoir qui fait quoi, des qu’on sait même pas leur nom, qu’on confond avec d’autres, qu’ont pas l’air sympa, ou l’air sympa, des qui-sont-tout-le-temps-le-cul-sur-leur-chaise, des m’as-tu-vu de journaleux, des râleurs de techniciens… Une grande famille !

Et qui accouche tout de suite d’un bébé on ne peut plus à terme. Le premier tract s’appelle « Conflit national, exaspération régionale ». Sa conclusion est sans ambiguïté : nos chefs doivent partir !

Un acte. Le premier. Fondateur, comme on dit.

Du coup on pourrait s’emparer de tout le reste. Les nouvelles technologies, la réduction du temps de travail, la précarité (à France 3, 3 600 permanents, 5 000 occasionnels), un peu mon neveu que ça nous intéresse. C’était parti ! Deux AG par jour, commissions de travail, faxer dans les régions, à la presse, bloquer la station, les banderoles, les repas ensemble, les nuits de garde, les discussions, les engueulades, les rires, les rencontres, ceux qui étonnent, ceux qui déçoivent, ceux qui ravissent, ceux qui sont déçus, ceux qui séduisent, ceux qui agacent…

Et puis les débats sur ce qu’on fait, sur nos métiers, ce qu’on montre à la télé régionale, pourquoi, comment, ce qu’on voudrait y montrer, pourquoi et comment…

Arroseurs arrosés, les journalistes pestent contre le traitement de la grève par la presse régionale. Font-ils mieux, eux, quand ils « couvrent » des conflits ? Quelques phrases viennent en tête. De « Marius et Jeannette » : « Tu as bien raison de vouloir faire journaliste. Il faut qu’il y en ait un peu qui viennent de chez nous, sinon ils ne parlent jamais de nous ». Du livre de Serge Halimi Les nouveaux chiens de garde : « Il y a vingt ans, disait un syndicaliste américain, les journalistes venaient boire un coup avec nous dans les bars. Maintenant ils déjeunent avec les industriels »…

Dixième jour. À Paris, un protocole d’accord est rédigé puis envoyé dans les stations. Deux heures pour l’étudier avant l’AG. Quelques moyens supplémentaires pour les régions et du temps d’antenne en plus, pas une avancée sur la réduction de la précarité, quelques aumônes sur les salaires, maintien de la division entre journalistes et « autres catégories de personnels »… Le texte est rejeté par Dijon comme par la majorité des régions.

Le lendemain une nouvelle mouture arrive. Quelques avancées, pas de quoi sauter au plafond. Le texte est adopté par Dijon comme par la majorité des régions. La grève se fracasse dans le virage qu’elle n’a pas su et pas voulu prendre. D’une certaine façon tout commençait là, face à la tutelle : pourquoi l’État pique-t-il du pognon à France 3 depuis trois ans ?

Sur la réduction du temps de travail et de la précarité, on est quelques-uns à ne pas vouloir lâcher le morceau. À bientôt !

Pour nos petits chefs régionaux, c’est l’attente. S’ils sont encore là dans un mois, que va-t-on faire ? On a recommencé à travailler, mais on continue à se parler, à fréquenter des étapes inhabituelles. Il y a des sourires, des gestes d’attention. Quelque chose à changé dans l’architecture intérieure, dans les trajets. Ça sent la fierté dans les couloirs. Le plus gros acquis d’une grève, c’est la grève. L’essentiel est dans la parenthèse.

Un gréviste de France 3 Bourgogne





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