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Allocation universelle : le mirage d’un capitalisme humain

Le jeudi 15 janvier 1998.

Le mouvement de lutte des chômeurs porte deux types de revendications : de vrais emplois, d’une part, et, d’autre part, l’augmentation des minima sociaux. S’ils peuvent apparaître aujourd’hui comme complémentaires, ils s’inscrivent néanmoins dans deux logiques basées sur des perspectives contradictoires.

La première logique se fixe comme objectif le retour au contexte salarial des « trente glorieuses » : plein emploi et disparition de la précarité. La deuxième logique découle de l’abandon de la première. En France et ailleurs, une population de plus en plus nombreuse ne pouvant accéder au travail, la société devrait se fixer l’objectif de procurer à tous un revenu décent, indépendamment de l’activité.

La perspective d’un retour au plein emploi apparaissant peu crédible et semblant légitimer la passivité en renvoyant aux calendes grecques la lutte contre la pauvreté, l’idée d’une allocation universelle de revenu semble aujourd’hui avoir le vent en poupe.

État des lieux

Il existe en France huit minima sociaux [1], censés garantir un revenu aux personnes disposant de très faibles ressources. Pour survivre, six millions de personnes en dépendent. Alors que le gouvernement refuse toute réelle concession aux revendications des chômeurs en lutte en invoquant le déficit budgétaire, il parait intéressant de souligner que, contrairement à une idée reçue, les masses financières consacrées à ces prestations n’explosent pas. Rapportées au produit intérieur brut, elles stagnent même depuis quinze ans. Leur montant total représente 1 % du PIB en 1995, le même pourcentage qu’en 1982 [2].

En terme de revenus, il est plus avantageux d’être retraité, handicapé ou parent isolé plutôt que RMIstes ou chômeur en fin de droit. La logique appliquée est claire. Les allocataires du RMI ou de l’ASS sont considérés comme finalement « responsables » de leur situation de non-emploi. Leur accorder un revenu très faible est donc censé les « motiver ». En résumé, si ils souffrent, ce serait pour leur bien, pour les « inciter à s’en sortir ». Le RMI et l’ASS ne sont donc pas pensés comme des revenus d’existence.

Cela c’est la théorie. Dans la pratique, le RMI et l’ASS organisent de facto la mise hors-jeu économique d’une partie de la population en lui concédant de quoi subvenir à des besoins alimentaires. Ériger une telle politique en principe conduirait à instituer deux sortes d’humanité : celle qui participe à la création et à l’échange des richesses, et celle à qui l’on concède charitablement une pension alimentaire.

Un capitalisme à visage humain ?

Conscients des dangers que recèle inévitablement une telle société à deux vitesses, les partisans d’un revenu d’existence développent une autre logique [3]. Pour eux, la société devrait verser à tous les individus qui la compose un revenu inconditionnel. Le montant de cette allocation universelle devrait être suffisamment élevé pour vivre décemment, l’emploi devenant alors un simple choix personnel. L’avenir radieux d’une société de loisir pourrait alors être offert à tous.

Jean-Marc Ferry rêve ainsi à voix haute d’une société pratiquement libérée des antagonismes sociaux : « Ce que les syndicats n’ont su faire de façon convaincante dans de nombreux pays […], l’allocation universelle le ferait d’une façon structurelle, institutionnelle, automatique, en situant le travailleur potentiel en position toujours à peu près convenable de négociation avec son employeur potentiel » [4].

Abstraitement, cette idée parait séduisante. Mais sa mise en pratique, dans le cadre d’une économie capitaliste, se heurterait inévitablement à des difficultés insurmontables. Pourtant, les théoriciens de l’allocation universelle ne prétendent pas détruire le capitalisme, présenté comme un horizon indépassable, mais au contraindre à lui donner un visage humain. Présenté comme un arbitre alors qu’il n’est que le garant de l’ordre établi, ce serait l’État qui instaurerait ainsi ces nouvelles règles.

D’ailleurs, se prenant les pieds dans leur volonté de rendre compatible leur proposition avec le fonctionnement d’une société basée sur l’exploitation économique, la plupart des partisans de l’allocation universelle de revenu en rabattent sérieusement sur leurs prétentions pour envisager des montants mensuels de l’ordre de 1500 francs, donc inférieurs aux actuels minima sociaux.

Le patronat rêve d’achever le SMIC

Contrairement à la société de loisir qu’annoncent les prophètes de la fin du travail, les mutations actuelles du capitalisme paraissent conduire à une nouvelle étape dans la régression sociale, pour des raisons économiques et idéologiques, le RMI, sous sa forme actuelle, pourrait bien être démantelé.

Pour supprimer le SMIC, de nombreux économistes libéraux proposent pragmatiquement l’extension-adaptation du RMI. Ainsi, Michel Godet explique que « pour passer du salaire minimum au revenu minimum, considérons le RMI comme un impôt négatif versé en complément du salaire perçu de l’entreprise. On permettra ainsi à chacun — sous condition d’activité, car il n’y a pas de droits sans devoir — d’obtenir un revenu minimum d’activité (RMA) au moins équivalent à celui du SMIC actuel » [5]. Président de la commission économique du CNPF et idéologue officiel de l’organisation patronale, Denis Kessler a lui-même défendu récemment une position analogue [6].

Dans ce dispositif, l’obligation de travailler pour percevoir un revenu minimum mérite d’être souligné. Cela signifie que le patronat perçoit de plus en plus l’existence d’un revenu de subsistance, indépendant de toute activité, comme un obstacle, écartant toute une population du marché du travail tout en fixant un seuil à la baisse des salaires. Clairement, le patronat considère le RMI comme un frein au développement massif du temps partiel : un RMIste n’a aujourd’hui aucun intérêt à accepter un mi-temps payé au SMIC.

Vers le travail forcé

Cette idée d’un lien impératif entre travail et revenu doit être prise au sérieux car, sur la base d’arguments démagogiques, elle peut être populaire. Sous le prétexte de « resocialiser », la réactivation du volet insertion du RMI, annoncée par le gouvernement, pourrait bien se décliner sous deux formes : celle de « travaux d’intérêts généraux » dans les « quartiers en difficulté » ou les transports publics, celle de petits boulots subventionnés dans le secteur privé.

Dans un premier temps, cette mutation des minima sociaux vers le travail forcé pourrait être accompagnée de mesures incitatives : le revenu de cette activité salariée ne se traduirait que partiellement par une baisse de l’allocation. Paradoxalement, il apparaît ainsi que les partisans d’un niveau élevé de « taxation » des revenus annexes qui pourraient compléter le RMI sont ceux qui souhaitent le maintien et l’augmentation du SMIC, tandis que ceux qui se montrent plus « sociaux » en apparence rêvent en fait de profiter de cette prestation pour éliminer les obstacles à un fonctionnement totalement libéral du marché du travail.

Quelles revendications ?

Pour contrecarrer ce projet patronal, dont le gouvernement de gauche pourrait bien adopter la logique, des revendications immédiates paraissent naturelles : refus d’une évolution du RMI vers une forme de « socialisation » du coût du travail au profit du patronat, revalorisation conjointe du SMIC et des minima sociaux, extension du RMI aux moins de 26 ans.

Défendre la perspective d’une allocation universelle de revenu, même pensée tactiquement comme une revendication de rupture, apparaît comme une impasse. L’utopie est dans le camp de ceux qui prétendent que le capitalisme pourrait un jour offrir à tous des conditions de vie décentes. Nous n’avons rien à gagner à avancer masqués. Pour devenir une alternative sociale crédible, le projet anarchiste doit être défendu publiquement.

Patrick
groupe Durruti (Lyon)


[1Minimum vieillesse, invalidité, allocation adultes handicapés, allocation veuvage, allocation de parent isolé, allocation d’insertion, allocation de solidarité spécifique, revenu minimum d’insertion.

[2Cf. « Les dossiers du CERC Association », n° 2, juin 1997.

[3Pour une vision détaillée, on peut se reporter à deux bouquins récents : André Gorz, Misères du présent, richesse du possible, éd. Galilée, l997. — Jean-Marc Ferry, L’Allocation universelle, éd. du Cerf, 1995.

[4Cité dans le dossier « Face à la France des pauvres », Alternatives économiques, janvier 1998.

[5Idem.

[6Le Monde du 17 décembre 1997.





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