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Le Tigre de papier et les dragons en plastique

le désordre financier en Asie et la crise économique et sociale en Chine
Le jeudi 5 février 1998.

Charles Reeve et Hsi Hsuan-wou viennent de publier : Bureaucratie, bagnes et business, L’Insomniaque, Paris, 1997, (215 p, 60 FF, en vente à la librairie du Monde libertaire).



En septembre 1997, deux mois avant l’effondrement du système bancaire de l’Asie orientale, se tenait le XVe congrès du PC chinois. À cette occasion, et à propos de la réforme de l’industrie d’État, les différentes tendances de la bureaucratie se sont mises d’accord sur un compromis de circonstance. Une fois de plus, ce compromis tient compte, à la fois, du rapport de force en son sein et des dangers de la révolte sociale.

Depuis le milieu des années 80, la nécessaire réforme de l’industrie d’État hante les bureaucrates chinois. Quelques données aident à cerner l’importance du problème. Ce secteur regroupe environ 120 000 grandes entreprises, dont 7 000 sont directement dirigées par le gouvernement central, essentiellement celles relevant du complexe militaro-industriel — ce qui représente plus de 100 000 millions de travailleurs. Le secteur est aujourd’hui déficitaire à plus de 70 %, les pertes augmentant régulièrement de 10 % par an. Jusqu’à une date récente, les banques d’État épongeaient le déficit mais 20 à 30 % des emprunts bancaires restent impayés. Depuis quelques années, l’État refuse ces financements qui étaient source d’inflation. Alors qu’en 1980 ce secteur constituait 80 % de l’activité industrielle, en 1997 il ne représente plus que 30 %. Ces grandes entreprises, organisées sur l’ancien modèle soviétique, continuent à offrir la fraction « sociale » du salaire : logements, sécurité sociale, retraites [1]. On comprend aisément que le démantèlement de ce secteur renvoie directement à la question sociale. Il implique, à terme, la fin de l’ancien statut du « bol de riz en fer », ou de l’ouvrier permanent. Il est aujourd’hui menacé, tout d’abord, par le désengagement financier de l’État : les salaires ne sont plus payés, les retraites réduites ou supprimées. Les conséquences sociales de cette « réforme » viennent s’ajouter à la précarité des nouveaux statuts du travailleur, dits du « bol de riz en porcelaine », aux migrations massives des « prolétaires flottants », aux inégalités sociales et à l’exploitation sauvage dans les entreprises à capitaux étrangers des Zones économiques spéciales (ZES).

Dans un premier temps, la bureaucratie chinoise avait cru pouvoir introduire dans le secteur étatique les critères occidentaux de rentabilité, liant le salaire à la productivité. Mais le propre de l’exploitation du travail sous le système capitaliste d’État est de ne pas permettre de passer de l’exploitation extensive à l’exploitation intensive. Un saut qualitatif dans le processus de la valorisation du travail étant impossible, la classe dirigeante s’est vue contrainte de chercher d’autres solutions. Elle a d’abord contourné le problème en créant les ZES, où la force de travail est pour la première fois traitée comme stricte marchandise. Il lui a fallu ensuite moderniser le contrôle politique de la société, suite à la disparition de l’ancien carcan maoïste (« mouvements », organisations de masse, défilés, réunions, critique, autocritique, etc.), disparition amorcée avec le démantèlement de l’agriculture collectivisée.

La bureaucratie se partage le capital

Aujourd’hui, la bureaucratie prétend, enfin, être en mesure de s’attaquer de front au démantèlement de l’industrie d’État. Or, en fait, ce processus est en cours depuis des années déjà. Avec toute la prudence qu’exige une situation d’instabilité sociale, les autorités locales s’étaient essayées aux fusions, démembrements et mises en faillite. Les entreprises d’État devenues autonomes devaient affronter la concurrence du marché. La classe dirigeante ne fait en somme qu’essayer d’adapter le cadre juridique à la nouvelle situation, en votant par exemple une loi sur les faillites. Ces modifications s’opèrent toutefois sans que la propriété étatique soit véritablement entamée. En particulier, la bureaucratie refuse toujours l’idée d’une privatisation des entreprises d’État dans la grande industrie et préfère mettre l’accent sur la transformation de ces entreprises en sociétés par actions, et la création de sociétés de gestion des actifs publics. Ce qui permet un partage du capital entre diverses fractions de la bureaucratie. Des ouvriers se voient aussi obligés d’acheter des actions des entreprises… Seul moyen permettant de conserver leur statut d’ouvrier d’État ! Il s’agit là, en réalité, d’une ponction effectuée par l’État sur le maigre revenu ouvrier, et d’une épargne forcée [2]. Malgré ces « efforts patriotiques », en 1997, la réforme de l’industrie d’État aurait mis au chômage deux millions de travailleurs et dix millions doivent perdre leur place dans les trois années à suivre. Les anciens travailleurs garantis découvrent ainsi les affres de l’insécurité. Outre le chômage, il existe toute une variété de situations intermédiaires, allant de la conservation du statut d’ouvrier d’État sans salaire (afin de préserver les prestations sociales), à la mutation vers des entreprises affiliées créées par l’entreprise d’État, fonctionnant dans le cadre du marché. D’un bout à l’autre du processus, ce sont les bureaucrates qui mènent le jeu, avec tous les abus qu’on imagine — accroissement de la corruption, enrichissement sans frein.

L’émergence de révoltes ouvrières

La classe dirigeante, redoutant le chaos que provoquerait une explosion sociale, n’est pas non plus à l’abri de l’inquiétude. Au cours des débats du XVe congrès, Zhu Rongji, troisième personnage de l’État, a déclaré avec une franchise peu coutumière : « Je crains qu’une réforme fébrile des entreprises d’État ne provoque des cataclysmes sociaux que nous avons peine à imaginer. » En effet, depuis plusieurs mois, des révoltes ouvrières éclatent dans plusieurs régions et villes contre les conséquences de la réforme. Les manifestants prennent souvent pour cible de leur colère les bâtiments du parti-État, jugé responsable de la situation. Pour le moment ces révoltes restent localisées, ce qui permet au pouvoir central de jouer, selon le cas, de la carotte et du bâton — obliger les banques à débloquer les sommes nécessaires au paiement des arriérés de salaires ou de retraites, ou faire donner la police armée.

Le désarroi des révoltés est si grand qu’ils vont jusqu’à exprimer leur nostalgie de l’ancien « bonheur socialiste » — situation qui n’est pas sans rappeler celle de l’ex-URSS. En outre, ces regrets trouvent facilement un écho dans la fraction conservatrice de la bureaucratie, celle qui n’a pas su profiter du démantèlement de l’industrie et des avantages du marché. Il s’agit donc de révoltes peu porteuses d’un espoir d’émancipation et sans lien direct avec les grèves des Z.E.S., menées contre une exploitation et un autoritarisme patronal plus féroces. Cela explique aussi la différence d’attitude des anciennes organisations de masse : syndicats, organisations de femmes, de la jeunesse, de retraités. Dans les ZES, elles jouent un rôle de fournisseurs et de gestionnaires de la force de travail, ajouté à leur rôle traditionnel d’auxiliaires de police (indics, briseurs de grèves, etc.). Dans les régions où est en cours le démantèlement des industries d’État, elles se transforment en bureaux d’aide sociale, utilisés pour trouver du travail aux chômeurs [3], voire en organismes de charité, chargés d’« apporter la chaleur » aux pauvres.

Derrière la façade de la réforme, se profile ainsi la transformation de la bureaucratie et de sa fonction économique. Dans les régions où la réforme est la plus avancée, on constate la création massive d’entreprises affiliées aux entreprises d’État mais fonctionnant dans la sphère privée de l’économie. La plupart de ces sociétés se dédient au commerce. Elles avaient fait leur apparition dès 1985 mais elles se sont surtout développées après 1992, c’est-à-dire après l’écrasement de la révolte de Tian’anmen et la répression qui a suivi. Souvent elles se bornent à jouer sur la différence entre les prix du Plan et ceux du marché pour les marchandises produites dans les entreprises d’État. Dans la plupart des cas, ces sociétés vident les entreprises d’État de leurs éléments les plus modernes, matériels ou humains. C’est ainsi que les membres de la bureaucratie qui les contrôlent réalisent un transfert des activités productives viables de la « propriété d’État » vers les sociétés de la sphère du marché. En général, ce n’est qu’après cette opération que la faillite est déclarée.

Le grand bond de la spéculation

En conclusion, si la forme juridique de la propriété reste celle de l’État, on assiste à une appropriation privée du capital et des profits des anciennes entreprises d’État. Cette appropriation se retrouve rarement dans un investissement productif nouveau, une relance de la production sur des bases capitalistes plus saines. Les bureaucrates qui s’approprient cette richesse l’investissent dans des secteurs spéculatifs, à l’intérieur du pays (immobilier, marché du sexe ou de la drogue) ou à l’extérieur (Bourses asiatiques ou même marché financier international). Une petite portion est réinvestie dans les ZES par l’entremise de la diaspora de Hong Kong ou d’ailleurs. Comme en Russie, on assiste à un pillage en règle des actifs de l’ancien secteur étatique au profit des secteurs de la bureaucratie mieux adaptés au marché et plus liés au capitalisme international [4]. Toutes ces observations conduisent à mettre un sérieux bémol à l’idée que ce processus serait une transformation de la bureaucratie en classe bourgeoise classique.

Quand on sait que le système bancaire coréen était un modèle pour la direction actuelle de la bureaucratie chinoise, on comprend que le désarroi et l’inquiétude la gagne. La crise financière actuelle en Asie aura nécessairement des répercussions sur la scène chinoise. Mais, surtout, cette crise est peut-être le premier épisode d’une révélation plus effrayante encore. La région qui était hier encore présentée comme la plus dynamique de l’économie planétaire est aujourd’hui au bord de la banqueroute. De même, la réussite, tant encensée, de l’économie chinoise ne cache-t-elle pas un développement spéculatif fondé sur ce pillage par les bureaucrates-businessmen des richesses produites pendant l’époque du « socialisme réel » ? La forme totalitaire du pouvoir politique, associée aux intérêts du capitalisme international, aideraient à dissimuler la situation réelle, l’immense désastre économique et social [5].

Une fois de plus, la comparaison avec la situation dans l’ex-URSS vient à l’esprit. La différence essentielle reste l’unité politique maintenue par la bureaucratie-État. Mais jusqu’à quand ? Dans l’immédiat, la perte de compétitivité des exportations va essouffler l’économie alors même que la chute des investissements étrangers (originaires des pays voisins) dans les ZES va s’accentuer [6]. D’autre part, le rôle de la place financière de Hong Kong, comme point d’attraction des capitaux spéculatifs accaparés par les bureaucrates pillards, se trouve affaibli. Les tendances anti-réforme vont s’en trouver renforcées d’autant, et les luttes à l’intérieur de la classe dirigeante risquent de redoubler d’intensité. En outre, le secteur de l’industrie d’État une fois déstructuré et vidé de ses forces les plus dynamiques, on peut aussi envisager un affrontement au sein de la nouvelle classe dirigeante de business-bureaucrates, entre les courants nationalistes et ceux liés aux intérêts du capital spéculatif international.

À moins que la révolte des prolétaires, jusqu’ici sporadique, ne prenne une ampleur telle qu’elle ne modifie le rapport des forces et n’ouvre quelques perspectives d’émancipation sociale.

Charles Reeve


[1Environ 30 % des hôpitaux et des écoles sont toujours gérées par les entreprises d’État. Voir Roland Lew, « La Chine privatise mais avec prudence », Le Monde Diplomatique, novembre 1997.

[2En 1994, 20 % du déficit des entreprises publiques était déjà financé par le recours à l’épargne populaire. Voir Perspectives Chinoises, n° 43, Hongkong, septembre/octobre 1997.

[3C’est le cas, par exemple à Shenyang, ancien grand centre industriel de Mandchourie, ville où 40 % à 50 % de la population est au chômage.

[4En Russie, l’évasion annuelle de capitaux dépasse la totalité des aides, crédits, prêts et investissements étrangers. Voir Katrina V. Heuvel et Stephen F. Cohen, « The other Russia », The Nation, N.Y., 11 août 1997.

[5Lors de sa conférence publique à Paris, le 16 janvier 1998, le dissident Wei Jingsheng (expulsé de Chine après avoir fait 18 ans de prison) a défendu cette idée. Voir Wei Jingsheng, La cinquième modernisation et autres écrits du printemps de Pékin, textes réunis, traduits du chinois et présentés par Huang San et Angel Pino, Paris, Christian Bourgois Éditeur.

[6Avant la crise financière.





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