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Traces d’ombres et bâtisses d’être

De l’éducation libertaire et de quelques pistes pouvant permettre de s’en approcher

Le jeudi 12 mars 1998.

Les anarchistes et l’éducation, c’est assurément une vieille et même une très vieille histoire d’amour, de toujours… et sans doute à toujours !

Comme dans toutes les histoires d’amour, le hasard — celui du coup de foudre, de l’ivresse d’un instant ou de la passion d’un moment — a joué, joue encore et jouera sûrement toujours son rôle. Mais un petit rôle ! Car quand les histoires d’amour durent à ce point et traversent le temps et l’histoire au rythme endiablé d’un tel corps à cœur et d’un tel cœur à corps, elles relèvent généralement d’autre chose que du seul hasard. D’une certaine logique, tout bonnement !

Le voudraient-ils, en effet, que les anarchistes ne pourraient éviter la rencontre avec l’éducation. Peut-être parce que leur démarche — profondément antiautoritaire — vise par « essence » à convaincre et s’inscrit, de ce fait, dans un processus fondamentalement éducatif ? Peut-être également parce qu’ils savent qu’un véritable changement social implique de changer de concert et les choses (les rapports de production, la structure de l’économie, l’infrastructure politico-économique…) et les individu(e)s, tant il est vrai qu’un système social quel qu’il soit repose toujours sur un CONSENSUS. Un consensus authentique. D’adhésion consciente. Ou un consensus marqué au fer rouge de l’ALIÉNATION. Et que de ce point de vue, comme c’est l’éducation (dans le cadre familial, scolaire et social) qui « conditionne » l’individu(e) et les individu(e)s à certains types de comportements plutôt qu’à d’autres, c’est peu dire qu’un révolutionnaire un tant soit peu cohérent peut difficilement se désintéresser (en théorie comme en pratique) de ce qui constitue le comment de l’aliénation et par contre-coup celui d’une éventuelle désaliénation.

Qu’est-ce que l’éducation ?

Ici, là ou ailleurs, on pense généralement que l’éducation ne concerne que les enfants et les adolescents et opère pour l’essentiel dans le cadre de la famille.

Éduquer, en effet, c’est façonner ou accompagner. C’est transmettre un certain nombre de modes de comportement. De valeurs. Et dans cette optique c’est peu dire que les enfants constituent une cible idéale et que la famille est un espace de tout premier choix.

Les anarchistes quant à eux ont une vision plus large, plus globale et pour tout dire plus sociale de l’éducation.

Ils n’hésitent pas à affirmer que la naissance, selon qu’elle se réalise brutalement (ordinairement) ou en douceur, constitue le premier temps éducatif. Ils condamnent d’ordinaire la famille patriarcale et son triangle des Bermudes Œdipien. Ils clament haut et fort que l’école, qu’il s’agisse des crèches, des maternelles, des écoles primaires, secondaires, supérieures, techniques, confessionnelles, patronales, étatiques… transmet, sous couvert d’instruction, un certain nombre de valeurs. Qu’elle fabrique d’une manière industrielle un certain type de personnalité. Et ils ne sont pas sans savoir que l’environnement social au sens large, qu’il s’agisse de la télé, du quartier où on habite, du supermarché que l’on fréquente, du milieu social où on évolue… est un espace éducatif de toute première importance.

Bref, les anarchistes ne sont pas loin de penser que tout est éducation dans la vie d’un individu.

D’où leur façon d’aborder (en termes de critiques ou de projets) l’éducation d’une manière globale. Les yeux dans les yeux de tous les acteurs, de tous les espaces et de tous les temps éducatifs.

Mieux, ils osent dire que ce tout éducatif, parce qu’il est au cœur du processus de reproduction de tout système social et sociétaire, constitue un enjeu stratégique majeur pour les dominants… comme pour les dominés.

De l’éducation dans les sociétés divisées socialement

La société capitaliste dans laquelle nous évoluons aujourd’hui est une société profondément divisée et hiérarchisée. S’y affrontent, en effet, des classes sociales, des groupes sociaux, des individus, des cultures, les sexes et même les différents temps de la vie.

L’État, cette institution qui est autant au service des dominants qu’à son propre service (certains vont jusqu’à qualifier cette institution de classe sociale) s’est construit sur cette division de la société et, l’ayant posée comme étant de toute éternité, s’est donné pour mission de la gérer. Et il la gère à la mode bestiale via sa mainmise sur l’armée, la police, le judiciaire… comme à la mode cool via sa main mise sur le préscolaire, le scolaire, le postscolaire et l’éducatif.

Hasard de l’histoire ? Mon cul !

En 1860, nous dit Jean Foucambert dans son livre L’école de Jules Ferry, un mythe qui a la vie dure, 87 % des ouvriers parisiens avaient appris à lire et à écrire par le biais des associations ouvrières.

En 1998, les associations ouvrières étant pour la plupart inféodées à l’état et les services d’instruction l’étant complètement, il est aisé de constater combien cette gestion étatique de l’école a été profitable aux petites gens.

No comment !

Dans ces conditions, qui pourrait décemment s’étonner de constater que dans ce type de société l’éducation qui y prévaut, quelles que soient les formes qu’elle peut prendre, va viser (explicitement ou implicitement) à préparer les enfants à une logique toute de divisions, de hiérarchies, d’exclusions, d’assistanats, de solitudes, d’individualisme, de loi du plus fort, de soumissions, de refoulements, de sublimations…

C’est ainsi que les enfants qui dans la société vont être cantonnés dans le sous statut social de mineurs vont être la propriété de leurs parents et vont avoir comme champ d’identification principal le petit cercle pyramidal de la famille patriarcale. Là ils vont commencer à découvrir l’autorité et les rôles sociaux et sexués.

À l’école, le dressage va se poursuivre. Au motif de leur donner une instruction, on va commencer par les casser dans leur corps en les forçant à l’immobilité pendant des heures carrées. Ensuite on va les initier à l’obéissance au maître, au directeur, aux programmes… On va leur expliquer que le monde est divisé en deux, avec ceux qui parlent comme Voltaire et ceux qui parlent comme tout le monde, ceux qui font de longues études et ceux qui font ce qu’ils peuvent, ceux qui vont dans l’enseignement général et ceux qui sont orientés dans l’enseignement technique… On va essayer de leur faire croire (ca marche de moins en moins) que s’ils redoublent d’efforts et d’obéissance, ils ont une chance de faire un jour partie du bon camp…

La télé, bien sûr, mais également leurs parents, leurs amis, le facteur et bien évidement le curé vont en rajouter trois louches et vont les éduquer à faire leur les valeurs d’un système social qui va écrabouiller le plus grand nombre d’entre eux.

Mettre des chaînes dans la tête des esclaves et de leur progéniture, tel est au bout du compte l’objectif d’un tout éducatif à la mode capitaliste.

Les mots-clefs d’une éducation libertaire

Plusieurs principes essentiels, plusieurs idées forces sont à même de fonder une éducation libertaire, qui, comme la société libertaire, reste à construire. Énonçons en quelques uns.

Bonheur : la vie, ce fragile entre parenthèse entre le néant et le néant, représente une chance tellement extraordinaire que tout, dans toute circonstance, doit toujours être fait pour contribuer à ce qu’elle se déroule sous les meilleures auspices. De ce point de vue on doit affirmer que le bonheur de l’individu et des individus constitue l’objectif central de la vie humaine et que l’éducation doit viser clairement à offrir aux enfants les moyens de ce bonheur.

Accompagnement : l’enfant n’étant naturellement ni bon ni mauvais et ayant besoin, pour se construire, de repères de tous ordres, doit être accompagné sur le chemin de sa vie. Entre l’autoritarisme qui impose à toute force un modèle de comportement et d’identification, et un laisser-faire spontanéiste qui confine à l’abandon, l’accompagnement tout de suggestions et de création de situations constitue un moyen terme éducatif qui relève quasiment du bon sens.

Liberté, égalité, autogestion, coopération, citoyenneté… : si le bonheur est l’objectif central de la vie, il est cependant plusieurs manières de le concevoir. Les libertaires, quant à eux, ne conçoivent le bonheur de chacun que comme partie prenante du bonheur de tous, et dans cette optique ils se revendiquent de certaines valeurs dont ils estiment qu’elles sont les mieux à même de favoriser l’éclosion du bonheur de chacun et de tous. Ces valeurs se retrouvent au cœur d’un accompagnement éducatif visant à éduquer à la liberté, l’égalité, l’autogestion, la coopération, la citoyenneté… par la pratique et l’apprentissage de la liberté, de l’égalité, de l’autogestion, de la coopération, de la citoyenneté…

Autonomie : si l’enfance est une étape de la vie qui précède l’âge adulte, cela ne signifie pas pour autant qu’il faille considérer l’enfant comme un petit adulte. Ses aptitudes au jeu, aux rêves, à l’art… doivent donc être respectées car elles sont au cœur du processus permettant l’épanouissement de toute personnalité.

Éducation intégrale : l’individu étant tout à la fois un corps, un esprit, des mains et un être social, l’éducation ne doit négliger aucun de ces quatre aspects du tout humain.

Statut social de l’enfance : pour donner sens, corps et cohérence à un accompagnement éducatif vers et par la liberté, l’égalité, l’autogestion, la coopération, la citoyenneté… il s’avère nécessaire de permettre (et de leur en donner les moyens) aux enfants de participer à la vie de la cité et à l’élaboration des lois qui régissent la cité. Hors de cette voie qui exclue la propriété parentale comme la propriété étatique de l’enfance, point de salut. La liberté, l’égalité, l’autogestion, la coopération, la citoyenneté… ne se divisent pas. Elles sont… ou elles ne sont pas.

Service social d’éducation : étant entendu que l’analphabétisme et la culture instinctuelle n’ont jamais été les agents de quelque progressisme social que ce soit, il importe de pouvoir offrir à chacun la chance de l’instruction. D’une instruction s’apparentant largement à la culture, car sans enjeu professionnel ou économique aucun. D’une instruction ne visant à rien d’autre qu’à permettre à chacun d’apprendre à apprendre, d’apprendre à s’apprendre, de construire des et ses savoirs, de se construire… D’une instruction débarrassée de l’angoisse du niveau parce que personnalisée et auto-évaluée. D’une instruction reposant sur des contrats et non des notes. D’une instruction peuplée d’une myriade d’instructeurs car favorisant l’entraide entre les enfants et donc leurs capacités à s’instruire entre eux. D’une instruction qui, pour n’être pas vécue comme oppressante ou inutile, gagnerait à se dérouler dans un contexte de république éducative fonctionnant à et par la liberté, l’égalité, l’autogestion, la coopération, la citoyenneté… et à être mise en œuvre par des enseignants formés à l’éducation (ou l’inverse)… Toutes choses fondant un véritable service social d’éducation, laïque, gratuit, doté de larges moyens et fonctionnant à l’égalité des chances.

Révolution sociale : ces quelques grands principes susceptibles d’initier une approche libertaire de l’éducation n’ont pas la moindre chance de pouvoir se matérialiser massivement dans le contexte sociétaire actuel qui est celui de l’exploitation et de l’oppression de l’être humain par l’être humain. De ce point de vue, le combat pour une éducation libertaire passe clairement par celui pour une société libertaire. C’en est simplement l’un des éléments constitutifs.

Jean-Marc Raynaud


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