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Accueil > Archives > 1998 (n° 1105 à 1145) > 1114 (12-18 mars 1998) > [Service public ou service social d’éducation ?]

Service public ou service social d’éducation ?

Le jeudi 12 mars 1998.

L’école retransmet des savoirs, reproduit des comportements, pérennise une morale sociale. À une société marginalisant des millions de personnes correspond un système scolaire figé, inadapté aux aspirations des adultes, des adolescents et des enfants qui le subissent. Instruire ou éduquer. Participer ou respecter des règles de vie. Pour l’heure aucune corrélation ne se fait entre ces différentes missions éducatives. Les liens sociaux se détériorent. Des repères tels le travail, la vie de quartier, considérés immuables et valorisants disparaissent. La surveillance des chômeurs et précaires s’exacerbe à travers les stages de formation ou d’insertion. Trop souvent le collège, le LEP, sont perçus par de nombreux jeunes soumis à l’obligation scolaire comme des lieux de garde, d’espaces de rencontres volées aux interstices institutionnels. Son objectif principal n’étant pas d’aider la personne à se construire mais à retransmettre des savoirs, l’établissement scolaire régit des rapports interpersonnels de plus en plus contradictoires. Le code répressif et moral masque mal l’autoritarisme institutionnel [1]. Il a pour but de conserver auprès des usagers de l’école un consensus maximum de survie collective.

Le vide scolaire, culturel et social emplit la cité. Les derniers mouvements sociaux (défense des services publics, mobilisation des chômeurs et des précaires) ne posent pas uniquement le problème de l’intégration sociale par l’activité salarial ou le partage du travail mais bien celui du sujet social. La redistribution des richesses liée à la création de prestations de services, d’activités sociales en dehors du cadre salarial transforment fondamentalement les besoins éducatifs. L’intégration sociale, une capacité d’adaptation à des situations diverses et variées, la créativité collective et individuelle comptent autant que l’accumulation de savoirs formels ou savoir-faire professionnels.

La complexité du processus éducatif, la diversité des actions culturelles dépassent largement le cadre du service publique et conduisent à l’élaboration d’un service social d’éducation mutuellisant l’ensemble des outils culturels. Cette création d’un mouvement socio-éducatif harmoniserait les initiatives, les réflexions d’organisations figées par des réflexes corporatistes, technocratiques ou professionnels. Ce choix de la coordination éducative en terme de processus agit non sur la forme en stratifiant les organismes existants mais sur les espaces communs, l’unicité de la personne à travers son action sociale. Cette sphéricité des espaces éducatifs lie l’autonomie des personnes et des groupes en terme d’auteurs culturels et d’acteurs sociaux. Son champ d’action franchit largement les frontières actuelles d’un service public scolaire.

Le service public d’éducation

Le système scolaire n’est pas satisfaisante en terme de service public ! L’État finance directement ou indirectement par le biais des prélèvements obligatoires l’école patronale ou privée confessionnelle. Il impose une régulation de l’utilisation des moyens d’éducation sur le principe de la déréglementation et de la rentabilité économique à court ou moyen terme. L’État répond mal aux besoins d’éducation de la population. Il a toujours exclu des établissements scolaires les personnes dérangeantes et a maintenu un haut niveau d’encadrement pour les grandes écoles [2]. Le retour de l’ordre moral dissimule maladroitement ces choix politiques et cette austérité économique. L’école renforce même à l’heure actuelle les différences culturelles — et par conséquent économique — des personnes dont elle a la tutelle [3]. En ne prenant pas suffisamment en compte les disparités culturelles, les difficultés de vie des élèves, en se contentant de reproduire le système social elle augmente les inégalités de classe.

Un service public d’éducation s’adresse sur la base de l’égalité des chances et des régions à l’ensemble de la population. Ce principe demeure un vœu pieu dans la mesure où l’Éducation Nationale se contente de garder, d’encadrer la jeunesse dans les limites fixées par la politique économique. Cette revendication d’une école publique au service de tous coupée d’un projet de transformation sociale est le cœur de l’idéologie social-démocrate actuelle. Elle ne sert qu’à humaniser en le rendant supportable pour le plus grand nombre un système scolaire sclérosé. Aujourd’hui cette idée de services publics en matière d’éducation, de services sociaux, de logement etc. représente pour les usagers et les salariés un moteur de mobilisation. Suffira-t-elle à faire éclore une éducation populaire ? Permettra-t-elle l’émergence de la créativité des personnes ? Loin de là, en uniformisant les besoins et les compétences, l’école publique ne participe pas à la construction d’une société d’acteurs et d’auteurs. Elle abandonne ce pan éducatif majeur à l’extérieur de l’école (la famille, les aides socioculturelles). Cette démission renforce les difficultés des uns, augmente les performances des autres, creuse les écarts culturels. Elle garantit une éducation de classes même dans le cadre d’une stricte égalité de tous devant l’école. Ces compétences socioculturelles sont évaluées par le système scolaire. Cet apprendre à apprendre, cet éveil à la curiosité, cette adaptation au groupe, n’est pas accessible au plus grand nombre dans l’école publique actuelle. Si le système scolaire ne gomme pas les différences socioculturelles nécessaires à l’émancipation de chacun il revient à un mouvement social d’éducation populaire de s’y atteler.

Le service social d’éducation

Le service social d’éducation tient compte des différences culturelles ou économiques. Il s’essaye à valoriser la personne et par conséquent le milieu culturel de celle-ci (vie quotidienne, habitat, loisir etc.). L’apprentissage de la citoyenneté en termes d’actions directes sur l’environnement immédiat, la découverte de soit par et pour le groupe, la valorisation des compétences par et pour le groupe, l’élaboration de projets permettent à la personne de globaliser les différents moments de sa vie. Cette transversalité des savoirs et leur connexion à des projets sociaux induisent une unité d’actions inhérente à toute liberté sociale. Donner sens à ses apprentissages, savoir-faire ou entreprises par la participation à la gestion de l’institution ou l’élaboration de règles de vie réintègrent l’école dans la cité. Cette pédagogie de l’entraide, de l’élaboration de projets est loin d’être neutre, elle symbolise ce qu’est une communauté d‘apprenants. Marquer les oppositions, les intersections de ces différents systèmes éducatifs revient à tracer les grandes lignes d’une organisation culturelle alternative.

La transformation du système éducatif ne suffira pas à inverser les cartes des libertés individuelles ou à créer les fondations d’une société plus égalitaire. La structure même du système scolaire actuel est un rempart à une telle vision de l’éducation. Le service social d’éducation s’incorpore à une alternative sociale. La prise en compte des différences de classe, des difficultés de vie qu’elles induisent les transforment en richesses socioculturelles. Cet élargissement du champ éducatif casse avec la spirale de la reproduction sociale, de la technicité vidée de sens et du corporatisme fractionnant la fonction enseignante. Ce postulat entraîne des modifications profondes du secteur socio-éducatif. La coordination entre les différents champs éducatifs offre à l’ensemble de la communauté scolaire des assises sociales. La mise en place de pédagogies et de relations éducatives valorisantes gomment les différences de classes. Cette corrélation entre projets et techniques éducatives cimente un service social d’éducation. En tentant dans la mesure de ses moyens de devenir à la fois un laboratoire d’expérimentations culturelles, un réseau de compétences sociales un tel processus éducatif supprime la hiérarchie des savoirs. Nous ne parlons plus d’éducation populaire mais d’un faisceau d’initiatives plurielles. Cette mutualisation des expériences augmente nos capacités d’analyses (et donc de création de nouveaux modes d’action), donne sens aux entreprises multiples.

Vers une coordination d’initiatives radicales

Prenons le temps d’analyser nos pratiques, d’utiliser les savoir-faire des établissements expérimentaux, des équipes éducatives, des associations culturelles, de tout ce qui bouge et imagine dans le champ socioculturel. Chercher ce qui est commun ou voisin. S’il n’y a plus de modèle scolaire, ne laissons pas le vide occuper nos vies. Il ne s’agit pas d’élaborer une énième école unique mais de créer des espaces de libertés, d’autogestion suffisamment efficaces et éloquent pour tendre à…

L’intégration des expériences in et hors système scolaire actuelle à un réseau représente une alternative réelle et non une simple addition de solutions parcellaires. Par ce biais nous avons les moyens théoriques et pratiques de tracer des grandes lignes fédératrices en terme de citoyenneté, d’auto-formation, de valorisation de la personne d’un service social d’éducation. Les oppositions structurelles entre écoles d’État, expériences éducatives, secteur socioculturel ne suffisent pas à expliquer la solidité du mur de Berlin qui scinde l’ensemble du milieu éducatif. L’opposition traditionnelle du dire et de l’agir, du syndicalisme et de la pratique pédagogique, de l’expérimentation et de la norme n’est pas une fatalité. Une éducation populaire plurielle peut sortir des limbes de l’utopie si nous ne nous satisfaisons pas du présent. Et avec un tel présent pourquoi ne pas dès maintenant construire quelque chose ?

Thyde Rosell
groupe Bakounine (Charente-Maritime)


[1Il est à noter que juriquement deux institutions étatiques sont à la fois juge et partie dans l’élaboration de la loi et l’appréciation de son application : la justice pénitentiaire et l’Éducation nationale. Cette dernière a inclus au cœur de son système la notation : enseignant-enseigné, administration-salarié. Le prof est à la fois juge et partie. Il n’y a aucun contrôle des utilisateurs tant sur le plan cognitif qu’institutionnel de l’élaboration des programmes ou des règles de vie.

[2La moyenne du taux d’encadrement de l’École normale supérieure est d’un enseignant pour un élève.

[3Cf. « Éducation et équité ». OCDE. Les écarts scolaires se créent essentiellement à l’extérieur de l’école par le biais des familiales et culturelles en matière de soutien scolaire et d’apport méthodologique. En n’en tenant pas compte, au mieux elle cautionne, au pire elle les utilise.


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